Archive | octobre, 2012

Charlie brouille les lignes

9 Oct

Le numéro de Charlie-Hebdo du mercredi 19 septembre 2012 a provoqué une forte agitation. Dans le contexte actuel, les problèmes socio-économiques sont évacués au profit d’une lecture ethnico-culturelle. La position de ce journal apparaît problématique politiquement pour ceux qui cherchent à sortir de ces logiques essentialistes. Par ces caricatures, Charlie-Hebdo participe à l’idéologique dominante, dont les amalgames brouillent des lignes à l’intérieur de la gauche, contribuant à détourner le débat social.

Ci-après quatre textes pour en débattre.

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Pour quelques dollars de plus

9 Oct

Quel est l’intérêt de sortir un dossier spécial caricatures du prophète Mohamed ? Dire du mal des musulmans est une chose devenue affreusement banale et partagée par une frange large de la classe politique et médiatique. Justement, dans ce contexte général de stigmatisation des musulmans, il est dur de se démarquer pour vendre du papier en disant la même chose que les autres. La lutte pour les parts de marché éditorial est sans pitié. Mais à ce jeu-là, Charlie Hebdo a une campagne promotionnelle déjà bien rodée. Ses rédacteurs ont profité de la grande quinzaine anniversaire du 11 septembre et de la polémique autour du film fantôme anti-musulmans pour vendre un nouvelle fois la même chose à leurs lecteurs : une version bédé du choc des civilisations. On pourrait attendre qu’un journal qui se prétend « à gauche » donne plutôt à cette date une clé de lecture des questions économiques qui font s’embraser le monde et qu’il s’intéresse à la réalité des discriminations en France plutôt que de courir derrière la ligne identitaire des droites radicales. Seulement voilà, ce n’est pas vendeur. Et il faut vendre pour vivre. Le petit commerçant médiatique qu’est Charlie Hebdo a adopté depuis longtemps la ligne éditoriale qui correspond à sa situation. Les insultes, c’est cadeau. La stigmatisation des minorités, c’est inclus dans l’offre. Mettre en danger la vie des gens (et prouver au passage qu’il y a un danger) c’est en promotion.

Charlie Hebdo, petit détaillant bio du racisme ordinaire toujours à l’affût de la combine pour gratter quelques dollars de plus.

Authenticité

9 Oct

L’utilisation du terme « bio » dans l’article précédent concernant Charlie Hebdo ne constitue pas qu’une allusion à la tendance écolo du journal, il pointe aussi le côté authentique de sa ligne éditoriale. En effet, au delà de l’aspect cynique de la publication il faut reconnaître que le combat mené par les journalistes de Charlie Hebdo répond à une conviction profonde. Cet engagement anti-musulman, qui se fait au nom de la lutte contre l’obscurantisme, est partagé par bon nombre de gens et de militants de « gauche ». Les valeurs politiques ne sont plus ici définies  en termes sociaux et économiques, mais en termes moraux. Le combat pour les libertés individuelles et autres postures morales telle la laïcité ont escamoté la lutte des classes.  Si les combats du passé ont pu valoir une adhésion de circonstance du mouvement social et révolutionnaire à la « République », cette dernière est devenue une fin en soi, une garantie de justice sociale. Cet amalgame entre justice sociale et valeurs républicaines permet à des gens qui n’y ont pas leur place de parler depuis le camp de gauche.  Aussi des personnalités au discours économique libéral (Caroline Fourest) ou nationaliste (Chevènement) peuvent-elles faire passer leur vision d’une justice sociale fondée sur des valeurs « françaises » et « républicaines » en opposition à la barbarie « étrangère » des classes populaires dans lesquelles l’immigration est surreprésentée. Les valeurs estampillées 100% « République », laïcité ou ordre amènent des gens de « gauche » sur des positions conservatrices ou réactionnaires avec comme cibles les populations les plus fragiles socialement.  Non assumé, le basculement idéologique de figures politiques ou médiatiques dans le camp des droites radicales et identitaires est assimilé à un mouvement de lignes.  Quand Élisabeth Badinter se retrouve à défendre Marine Le Pen et le Front National, il est impossible pour elle de revendiquer une telle évolution politique. C’est pourquoi elle prétend être fidèle à ses idées et invoque à la place un changement de société.  D’un point de vue idéologique, ces arguments essentialisent le débat: ils consistent à affirmer que les êtres humains et leurs pensées sont immuables et que la société qui évolue n’a aucune incidence sur eux. Le société évolue, et par conséquent les gens qui la composent évoluent eux aussi : socialement, économiquement et politiquement. Leurs intérêts se confondent avec leur position sociale. Il est par conséquent plus facile d’expliquer les dysfonctionnements de la société à l’aune du prisme identitaire (à l’instar de Caroline Fourest, Jean-Pierre Chevènement ou Élisabeth Badinter) qu’en termes sociaux et économiques lorsque l’on jouit d’une situation sociale élevée. Ils mènent leur combat sincèrement et croient à ce qu’ils racontent : ils défendent des valeurs qu’ils pensent éternelles et se rêvent en résistants taillés dans le marbre des grandes figures historiques, face aux marées secouant la société.  Leur foi sincère dans « le progrès social » et la « République » se trouve en porte à faux avec la réalité des classes populaires. Cette position inconfortable face à des chimères « obscurantistes, « intégristes », « non-républicaines » leur fait perdre le sens de la mesure dans : tous les moyens sont bons pour faire passer leurs idées. Il leur apparaît nécessaire de civiliser les pauvres et les assimiler à la « République » quitte à salir les gens, à mentir et déformer la réalité. Ils partagent la vision du monde des libéraux et des identitaires ainsi que leurs modalités d’action.

Les chiots de garde de Charlie Hebdo

9 Oct

La France a une longue tradition d’anticléricalisme qui a, dans le passé, été un marqueur politique de « gauche ». Les révolutions successives ont fini par décapiter au sens propre et au sens figuré une institution –l’Église catholique– qui avait un pouvoir et une influence importante sur la société et l’État. On bouffe donc volontiers du curé en France et, depuis toujours, la satire et la caricature sont saignantes contre sa hiérarchie et ses représentants. Charlie Hebdo s’inscrit dans cette lignée et sa rédaction revendique bruyamment son droit à la liberté d’expression et à la résistance face à tous les éteignoirs de type religieux. Il y a cependant une légère différence. Lorsque des journaux tels que Le Père Peinard ou L’Assiette au beurre publiaient des caricatures de « ratichons » et autres « curetons » à la fin du XIXe, ils le faisaient depuis une position de lutte sociale contre les classes possédantes, et il n’était pas rare que la maréchaussée embarque éditorialistes et dessinateurs et ferme le journal, sous les applaudissements de la « grande presse ». Dans le cas de Charlie, c’est l’inverse qui se passe : la satire se fait sous la protection de la police et sous les vivats des pires garants de l’ordre éditocrate. Il est vrai qu’à republier de (mauvais) dessins d’un obscur torchon d’extrême-droite danois et à illustrer jusqu’à l’auto-caricature les pires fantasmes néo-conservateurs, en fait de critique et de résistance, on défend surtout certains intérêts en plus de vendre sa soupe. La stigmatisation systématique de « Musulmans »(d’apparence ?), tous assimilés à une horde de terroristes archaïques et décérébrés n’est pas une résistance face à un pilier du pouvoir, ce n’est pas de la provocation, c’est un appui clair à un discours dominant et à un racisme diffus. Les «rebelles» en peau de lapin –sauce fourestière– de Charlie, les mêmes qui avaient laissé lyncher sans piper mot le vieux Siné sous l’accusation infâme d’antisémitisme il y a quelques années, fabriquent désormais le supplément en images de l’islamophobie ambiante. Leur cible n’est pas une institution, c’est une catégorie de la population déjà sous surveillance. Cela vaut bien un appui de la préfecture…

Divine surprise: Charlie instruit la police

9 Oct

Un grand espoir naît à l’est (parisien). Il est le fruit d’un paradoxe : la ligne éditorialo-commerciale de Charlie Hebdo a poussé ses principaux animateurs, il y a quelque temps déjà, dans les bras des « Républicains des deux rives », pour reprendre les mots d’un de leurs mentors, Jean-Pierre Chevènement. Sous couvert de laïcité, ils ont en effet épousé les thèses culturalistes les plus courageuses et participent désormais à la grande opération de désignation de l’ennemi de la liberté et des droits de l’homme : le « Musulman », cet être féroce qui, urbi et orbi, vient égorger nos fils et nos compagnes. Charlie n’est pas seul dans ce noble combat : la cause a su mobiliser les justes du monde entier, du chevalier Anders Breivik aux plus grands artistes danois, des immenses réalisateurs états-uniens aux meilleurs penseurs de l’hexagone : Caroline Fourest, Eric Zemmour etc. Pour prix de leur bravoure et de leur témérité, l’Etat français, garant des libertés fondamentales, a donc logiquement doté nos paladins du mercredi matin d’anges gardiens qui les suivent partout où leurs pas les mènent. Et c’est bien là que naît l’heureux paradoxe de cette situation. En dépit de leur ralliement aux forces vives de la Civilisation, nos plumitifs inspirés n’ont pas abjuré de leur jeunesse tumultueuse. Ils continuent en effet à écumer magasins de disques alternatifs et librairies sulfureuses. Mais ils le font désormais en bonne compagnie. On peut donc espérer que ces braves gardiens de la paix affectés à la défense de la liberté d’expression de Charlie élargissent leur champ culturel. Désormais non seulement les murs des commissariats seront tapissés des unes de l’hebdomadaire rebelle, mais les forces de l’ordre pourront compléter leur formation par un stage pratique dans les milieux interlopes de l’underground parisien.

Merci qui ? Merci Charlie.