Assata Shakur : Femmes en Prison, qu’advient-il de nous? Partie 1

29 Oct

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Nous sommes en cage, assises. Nous sommes toutes noires. Toutes anxieuses. Et nous sommes toutes congelées. Quand nous posons la question, la matonne affirme que le chauffage ne peut être réglé. À l’exception d’une femme, grande et émaciée, qui a l’air béate et sans défense, nous avons toutes refusé les sandwichs. Nous autres sommes assises et buvons du thé amer et sirupeux. La grande femme quarantenaire aux épaules tombantes hoche la tête d’avant en arrière au rythme d’une chanson qu’elle seule entend, tout en mangeant un sandwich par petites bouchées hésitantes. Quelqu’un lui demande pourquoi elle est là. Désinvolte, elle répond : « Ils m’accusent d’avoir tué un négro. Mais comment j’aurais pu alors que je suis enterrée en Caroline du Sud ? ». Le reste des détenues échange des regards. Une jeune femme, petite et corpulente, portant un pantalon et des chaussures d’homme, demande: « Enterrée en Caroline du Sud ? ». « Ouais » répond la grande. « En Caroline du Sud, c’est là que je suis enterrée. T’es pas au courant ? Tu sais que dalle, hein ? C’est pas moi. C’est pas moi. » Elle a continué à répéter « C’est pas moi » jusqu’à que celle ait terminé tous les sandwichs. Elle s’est ensuite essuyée, faisant tomber les miettes, avant de se remettre à hocher la tête et se retrancher dans son monde où résonne une mélodie qu’elle seule peut entendre.

Lucille vient jusqu’à mon étage pour me demander combien elle risque pour un crime de catégorie « C »1. Je connais la réponse mais n’arrive pas à lui dire. Je lui dis que je vais me renseigner et que je lui apporterai le document listant les peines encourues pour qu’elle puisse vérifier. Je sais qu’elle vient d’être inculpée pour meurtre. Je sais aussi qu’elle peut être condamnée à quinze ans de prison. Et je savais, d’après ce qu’elle m’avait déjà dit, que le procureur était prêt à lui proposer un arrangement : cinq ans de sursis avec mise à l’épreuve si elle plaidait coupable.

Son avocat pensait qu’elle avait une chance : des expertises médicales attestaient des blessures répétées occasionnées par les coups de l’homme qu’on l’accusait d’avoir tué. La nuit de son arrestation, elle avait un bras grièvement atteint (un bras qu’elle doit porter en écharpe encore aujourd’hui) et une de ses oreilles partiellement coupée, parmi d’autres blessures graves. Son avocat estimait que son témoignage, lorsqu’elle viendrait à la barre pour se défendre, établirait que non seulement elle avait été régulièrement battue par le défunt, mais que cette nuit-là, il l’avait frappée brutalement et tailladée avec un couteau et lui avait dit qu’il la tuerait. Mais dans l’État de New York la légitime défense n’existe pas.

Le procureur fit grand cas du fait qu’elle buvait. Et le jury, imprégné par le racisme de la télévision, et la rengaine du « Law and Order »2, pétrifié par le crime et loin d’être convaincu que Lucille était une « citoyenne responsable », la déclara coupable. Et c’était à moi de lui dire qu’elle devait se faire à l’idée qu’elle allait passer quinze ans enfermée, pendant que nous nous demandions toutes deux silencieusement ce qui adviendrait de ses quatre enfants adolescents qu’elle avait élevés presque seule.

Spikey purge une courte peine, et la veille de sa libération, il est évident qu’elle ne veut pas rentrer chez elle. Elle est envoyée à l’isolement (une mesure de ségrégation administrative) car elle a été sanctionnée pour une bagarre. Assise en face de sa cage, je parle avec elle et réalise que cette bagarre était une ultime tentative désespérée guidée par l’espoir que la prison la priverait de ses « belles années ». Elle va sur ses quarante ans. Ses mains sont enflées. Énormes. Ses jambes sont couvertes d’immenses plaies ouvertes. Il ne lui reste qu’une dizaine de dents. Son corps tout entier est balafré et couleur de cendre. Elle se drogue depuis environ vingt ans. Ses veines sont rongées. Elle est atteinte de fibrose, d’épilepsie et d’oedème.
Elle n’a pas vu ses trois enfants depuis huit ans.
Elle a honte d’appeler chez elle car elle a volé et trompé sa mère trop de fois.

Lorsque nous avons cette discussion, les vacances de Noël approchent et elle me parle de sa malchance. Elle me raconte qu’elle a passé les quatre derniers Noël enfermée et combien elle est heureuse de rentrer à la maison. Mais je sais qu’elle n’a nulle part où aller et que les seuls « amis » qu’elle a au monde se trouvent en prison.
Elle me confie que son seul regret en partant est qu’elle ne pourra pas chanter avec la chorale pour Noël. Tandis que je lui parle, je me demande si elle reviendra. Je lui dis au revoir et lui souhaite bonne chance.
Six jours plus tard, par le bouche-à-oreille de la prison, j’apprends qu’elle est de retour.
Juste à temps pour le spectacle de Noël.

Pour lire la suite c’est ICI.

1. Dans le système pénal américain, certains États classifient les crimes (« felonies ») suivant leur nature et leur degré de gravité. Dans l’État de New York, les crimes sont classés par lettres, allant de « E », pour les crimes considérés les moins graves, à « A » pour les plus graves.
2. « Law and order », « La loi et l’ordre », est une formule qui devient courante à partir des années 1960 dans le système politique et médiatique américain pour prôner une répression policière, judiciaire et pénale accrue.

 

Le texte original est disponible ICI.

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  1. ASSATA SHAKUR : A MESSAGE TO MY SISTAS | quartierslibres - 23 avril 2014

    […] violente condition des femmes noires américaines. Cette traduction fait suite à celle du texte « Femmes en prison : qu’advient-il de nous ? », consacré aux femmes dans le système carcéral […]

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