Les 343 salopards ou le droit sacré à la consommation sans entraves

11 Nov

Beaucoup de choses ont été écrites et dites sur le “Manifeste des 343 salauds”. Cela se résume souvent à un affrontement entre prohibitionnistes, abolitionnistes et “les autres”, alors que l’on trouve au sein de chacun de ces “camps” des groupes et des individu.e.s aux positions irréconciliables.

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Les réponses à apporter aux questions économiques et sociales que pose la prostitution sont un sujet particulièrement clivant. Cependant, les arguments repris dans la presse masquent souvent cette dimension et favorisent généralement une lecture morale de ces débats. On n’aborde que peu, par exemple, la façon dont les transformations de certains réseaux de prostitution ont suivi celles de la criminalité internationale, en lien avec la globalisation néo-libérale. De même, les personnes directement impliqué.e.s n’ont que peu le droit à la parole autrement que par voie de témoignages.

L’objet de ce court papier n’est pas de nous positionner sur toutes ces questions, qui mériteraient bien plus qu’un seul billet, mais plutôt de se concentrer ici sur la signification de ce manifeste.

Nous sommes face à une défense de classe émanant de dominants mâles et socialement aisés revendiquant leur droit à une consommation illimitée de tous produits ou biens. Leur tentative de se poser comme victimes des futures lois visant à criminaliser les clients de la prostitution est un retournement du  discours des dominants, qui réinvestit de manière insupportable le poids politique du manifeste des 343 salopes qui appartient à la lutte pour l’émancipation des femmes.

Où est la revendication d’une émancipation ou d’une réelle liberté dans ce manifeste de dominants? L’hégémonie culturelle a basculé à droite depuis plusieurs décennies et se renforce à un point tel que certaines personnes ne comprennent même pas que l’on puisse interroger la marchandisation des corps comme les dimensions économiques et sociales qui sous-tendent ce marché. L’exploitation des femmes et sa violence sont ignorées, la grande précarité des prostituées passée sous silence.

Ces hommes, les 343 salauds, ont sacralisé la consommation capitaliste à un tel niveau qu’ils rêvent de la voir appliquer à tout et pour tous, du moment qu’on peut payer. Le seul fait de vouloir l’empêcher, la limiter ou la questionner est perçu comme une atteinte à leur liberté. Liberté de possédants, de dominants, soit la liberté capitaliste.

Si le sujet de l’exploitation des femmes n’était pas si grave, on pourrait trouver une certaine ironie à voir les membres de la frange réactionnaire (Eric Zemmour, Yvan Rioufol…) revendiquer leur pleine jouissance de clients. Eux qui vomissent Mai 68 réclament de pouvoir jouir sans entraves, à condition de payer le tarif.

En clair, le désir des dominants ne doit souffrir d’aucune limite (tant que leurs finances le permettent) ni d’aucun questionnement tandis que celui des classes populaires n’est que beaufitude, abrutissement et décadence de la culture et civilisation.

Cette posture aristocratique et bourgeoise est clairement annoncée dans le titre Touche pas à MA pute : ma chose, mon bien, ma propriété. J’ai les moyens, je suis un homme, je suis un dominant, je possède. Le capitalisme dans son honnêteté la plus crue. Ce manifeste des 343 consommateurs et les réactions qu’il a suscitées dans la presse révèlent ainsi une autre chose : les débats de société ne se font qu’entre factions rivales des classes dominantes.

Il est temps pour les classes et quartiers populaires de faire entendre leurs points de vue. Après le Touche pas à mon Pote où la victime du racisme disparaissait au profit de l’antiraciste moral, voici le Touche pas à ma Pute où la prostituée disparaît au profit du dominant.

Un homme, si opprimé soit-il, trouve un être à opprimer : sa femme !

Thomas Sankara

2 Réponses vers “Les 343 salopards ou le droit sacré à la consommation sans entraves”

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