Assata Shakur : Femmes en prison, qu’advient-il de nous? Partie 5

10 Déc

La partie 4 est disponible ICI.
assata
La lutte de libération noire est tout aussi absente de la vie des femmes de Riker’s. Elles ont beau exprimer une conscience aiguë du fait que l’Amérike est un pays raciste où les pauvres sont traités comme des chiens, elles se sentent néanmoins responsables de la vie abjecte qu’elles mènent. L’atmosphère de Riker’s Island est chargée de haine de soi. Nombreuses sont les femmes dont les bras, les jambes et les poignets présentent des marques laissées par des tentatives de suicide ou par l’automutilation. Elles parlent d’elles-mêmes dans des termes dévalorisants. Elles considèrent leurs vies comme autant d’échecs.
Beaucoup de femmes soutiennent que les Blancs sont responsables de leur oppression mais elles n’examinent pas la cause ou la source de cette oppression. Nulle trace d’un sens de la lutte des classes. Elles n’ont aucun sens du communisme, aucune définition de ce dernier, mais considèrent pourtant qu’il est une mauvaise chose. Elles ne veulent pas détruire Rockefeller mais lui ressembler. On parle avec admiration de Nicky Barnes, un gros trafiquant de drogue. Lorsque ce dernier a été condamné, presque tout le monde était triste. Elles sont nombreuses à tenir des discours sur sa gentillesse, son intelligence et sa générosité, mais aucune ne mentionne le fait qu’il vend de la drogue à nos enfants.

Les politiciens sont considérés comme des menteurs et des escrocs. On hait la police. Pourtant, quand on projette des films mettant en scène des flics et des voyous, certaines acclament les flics à grands cris. Une femme avait recouvert sa cellule de photos de Farrah Fawcett-Majors (3), « a baad police bitch » selon elle. Kojak et Barretta ont eux aussi droit à leur lot d’admiratrices.
jill_munroe
Une différence frappante entre prisonnières et prisonniers à Riker’s Island consiste dans l’absence de rhétorique révolutionnaire parmi les femmes. Nous n’avons pas de groupe d’études. Nous n’avons pas de littérature révolutionnaire à disposition. Il n’y a pas de groupes de militants s’efforçant de se « s’organiser ensemble ». Les femmes de Riker’s semblent avoir une vague idée de ce qu’est la révolution mais y voient généralement un rêve impossible, totalement irréalisable.

Tandis que les hommes luttent pour préserver leur humanité, on ne trouve pas de lutte équivalente chez les femmes. On entend fréquemment des femmes dire : « mettez une bande de salopes ensemble et tout ce que vous aurez c’est des ennuis », ou encore « Les femmes ne se serrent pas les coudes, voilà pourquoi on n’a rien ». Entre eux, les prisonniers s’appellent « frère ». Les prisonnières quant à elles s’appellent rarement « soeur ». Les termes habituels sont bien plutôt « salope » (« bitch ») ou « pute » (« whore »). Cependant les femmes sont plus aimables les unes envers les autres que les hommes, et les formes de violence au-delà des coups de poings sont inconnues. Le viol, le meurtre et les coups de couteau sont inexistants.

Pour beaucoup, la prison ne diffère pas énormément de la rue. Certaines y voient même un endroit pour se reposer et se rétablir. Pour les prostituées, la prison marque une trêve dans une vie faite de passes sous la pluie et la neige. Une façon d’échapper aux macs brutaux. Pour les droguées la prison est un endroit pour se sevrer, recevoir des soins médicaux et prendre du poids. Bien souvent quand l’addiction commence à coûter trop cher, la droguée provoque son arrestation (la plupart du temps inconsciemment) afin de pouvoir reprendre des forces et repartir avec un organisme sevré pour tout recommencer à zéro. Une autre femme prétend que chaque année elle va un ou deux mois en prison ou à l’asile pour échapper à son mari.

Pour beaucoup, les cellules ne sont pas très différentes des immeubles, des salles de shoot et des résidences sociales qu’elles connaissent à l’extérieur. La salle d’attente pour recevoir des soins médicaux ne diffère pas des urgences d’un hôpital ou d’une clinique. Les bagarres sont les mêmes, mêmes si elles sont ici moins dangereuses. La police est la même. La pauvreté est la même. L’aliénation est la même. Le racisme est le même. Le sexisme est le même. Les drogues et le système sont les mêmes. Riker’s n’est qu’une institution de plus. Durant leur enfance, l’école était leur prison, tout comme les foyers et les maisons de correction, les orphelinats et les familles d’accueil, les asiles et les cures de désintoxication. Et elles considèrent que toutes ces institutions sont incapables de satisfaire leur besoins mais sont nécessaires à leur survie.

bronx

Les femmes de Riker’s Island viennent de quartiers comme Harlem, Brownsville, Bedford-Stuyvesant, South Bronx ou South Jamaica. Elles viennent d’endroits où les rêves, comme les immeubles, ont été abandonnés. Des endroits où le sens de la communauté a disparu. Où les habitants ne sont que de passage. Où des gens isolés fuient d’un taudis à un autre. Les villes nous ont spolié nos forces, nos racines, nos traditions. Elles nous ont enlevé nos jardins et nos tartes à la patate douce et nous ont donné du McDonald’s. Elles sont devenues nos prisons, en nous enfermant dans la futilité et la décrépitude de halls d’immeubles qui sentent la pisse et ne mènent nulle part. Elles nous ont isolés et ont instillé la peur de l’autre. Elles nous ont offert de la drogue et la télévision en guise de culture.
Il n’y a aucun politicien en qui croire. Aucune route à suivre. Aucune culture populaire progressiste à laquelle se référer. Il n’y a pas de nouvelle donne, plus de promesses d’avenir radieux et nulle part où émigrer. Mes soeurs dans la rue, tout comme mes soeurs à Riker’s Island, ne voient aucune issue. « Où est-ce que je peux aller ? », disait une femme le jour de sa sortie. « Si je ne peux croire en rien, ajoutait-elle, il ne me reste plus qu’à chercher à atteindre le septième ciel. »

(3). Actrice américaine, rendue célèbre par son rôle de Jill Munroe dans la série télévisée Drôles de dames.

Le texte original est disponible ICI.

Une Réponse vers “Assata Shakur : Femmes en prison, qu’advient-il de nous? Partie 5”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Assata Shakur : Femmes en prison, qu’advient-il de nous? Partie 6 | quartierslibres - 31 janvier 2014

    […] La partie  5 est disponible ICI […]

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :