Nelson Mandela n’était pas l’un des leurs

12 Déc

Depuis que son décès a été annoncé, beaucoup de choses ont été dites sur le parcours politique et militant de Nelson Mandela. Même si son engagement dans la lutte armée et son appartenance à la gauche révolutionnaire africaine ont été mis de côté au profit de ses qualités humaines, presque tout le monde s’incline désormais devant le parcours de Nelson Mandela et la détermination dont il a fait preuve tout au long de sa vie. Les responsables politiques des partis occidentaux qui ont soutenu le régime de l’apartheid ont fini par reconnaitre son envergure. Les militants qui ont soutenu la lutte dont il était le fer de lance s’attachent, en ce moment de deuil, à mettre en avant la figure militante qu’il a représentée, oubliant pour un temps les critiques à l’égard de certains de ses choix politiques ou économiques.
Presque tout le monde. Car sur internet, le monde virtuel où tout devient possible, on trouve des articles qui racontent tout et n’importe quoi, insultant au passage Madiba. En se basant sur des faits réels mais en y incorporant des choses fausses, voire en martelant avec assurance des propos totalement délirants et infondés, certaines personnes tentent de salir Nelson Mandela.
Accrochez-vous bien ! Aux dires de certains, Nelson Mandela faisait partie d’un complot de domination mondial orchestré par une société secrète.

Mandela numéro écrou
Cette coterie invisible (dont tous les organigrammes, membres et projets sont disponibles sur internet) a eu le bon goût de laisser des photos de Nelson Mandela en tenue d’apparat sur un de ses sites officiels. Trop de secret tue le secret.
Cette appartenance au gouvernement mondial clandestin expliquerait, selon ses détracteurs virtuels, pourquoi et comment Nelson Mandela, une fois au pouvoir, n’aurait pas pu faire ce qu’il voulait.
Dans les articles mis en ligne ici ou on retrouve le même procédé : un texte compilant des déclarations non sourcées de militants ou de journalistes africains qui expliquent que Nelson Mandela n’a pas été au bout de sa révolution. Cette critique peut s’entendre, elle est même légitime à certains égards. Mais ces bribes de critiques politiques sont étayées par des affirmations délirantes et invérifiables.

La dissidence virtuelle ne rate jamais l’occasion de faire du buzz à peu de frais. Regardons de près les pièces d’accusation mises en avant par certains sites pour assurer que Nelson Mandela était « membre d’une société secrète ».
Tout d’abord, Nelson Mandela n’est pas encore enterré que les tombes de sa famille sont montrées en photos. L’affirmation est lancée : ce sont des tombes « maçonniques ». On peut au passage souligner la modestie des sépultures pour une famille de chef d’état qui feraient partie d’un soi disant gouvernement mondial.
La famille de Nelson Mandela est donc estampillée « franc-maçonne ». Accusation gratuite qui permettra sans doute d’expliquer que, si sa famille si influente ne l’a pas fait sortir de prison, c’est qu’il y était bien traité ou qu’il était libre durant 27 ans.

tombe franc-maçonne
Autres preuves présentées comme accablantes, photos à l’appui : lorsqu’il est sorti de prison et qu’il est devenu chef d’Etat, il a croisé beaucoup de gens connus et leur a serré la main, c’est donc la preuve qu’il faisait partie du complot.
Seconde pièce d’accusation gratuite, donc, Nelson Mandela a serré la main à beaucoup de gens puissants : Fidel Castro, Obama, le pape, des stars de la chanson. Voilà une preuve irréfutable de son appartenance à la secte qui contrôle tout. Il serait bien évidemment trop irrationnel de se dire que n’importe quel chef d’état est obligé de serrer la main d’autres chefs d’états et d’autres personnalités.
Les faits, eux, sont tout autres : Nelson Mandela est arrivé au pouvoir après des années de luttes contre un système politique raciste. Il a été un modèle dans sa lutte contre l’apartheid pour beaucoup de gens de sensibilités et de milieux différents.

Troisième pièce à conviction versée au dossier de salissure de Nelson Mandela par les procureurs de la pensée « dissidente », une photo prise lors d’une cérémonie de l’ordre des chevaliers de malte.
L’évènement est tellement secrèt qu’on en a tiré un timbre (ils sont très forts dans les sociétés secrètes).

mandela timbre
Aussitôt l’ordre de Malte est considéré comme un ordre « franc-maçon » par les détracteurs de Nelson Mandela. En allant faire une petite recherche, on se rend compte que l’ordre de Malte est en réalité un ordre de notables qui donne dans la charité (la lutte contre la lèpre, aide aux orphelins) et qu’il n’a rien de franc-maçon. Il est rattaché à l’église catholique (qui s’est toujours opposée à la franc-maçonnerie, le dernier rappel de cette opposition se fait en 1983 par le biais du Cardinal Ratzinger aka Benoît XVI) et il en existe aussi une branche protestante qui regroupe l’aristocratie anglaise.
Rien de « maçonnique ». L’accusation est donc sans fondement et sa crédibilité repose sur le fait que l’accusateur fournit des précisions invérifiables.
En remontant la piste d’un éventuel complot impliquant l’ordre de Malte on arrive sur la piste de Michael Baigent, lui-même franc-maçon (un comble), romancier et historien peu sérieux.

Arrive enfin la preuve présentée comme irréfutable que Nelson Mandela appartenait au groupe secret de domination mondiale : il n’a pas pu mettre en place son programme. On peut souligner ici l’erreur qui consiste à tenter d’analyser une transformation du système politique sans l’articuler à une transformation économique. Pour faire simple, avec Nelson Mandela, les noirs auraient accédé au pouvoir politique mais les blancs auraient maintenu leur domination économique.
Pour nos procureurs du Net, l’échec ou les erreurs de Nelson Mandela ne sauraient être imputables à une mauvaise évaluation, aux rapports de force internes ou au contexte international (victoire du néo-libéralisme) mais seraient dus à son appartenance à un pouvoir mondial invisible.

Nelson Mandela a eu une longue vie de combattant. Il a milité, organisé la lutte armée et fait 27 ans de prison. Avec le soutien et la solidarité active de nombreux militants et personnalités à travers le monde, il a fait tomber le régime raciste de l’apartheid. Il a forcé le respect.
Certains de ses renoncements lors de son accession au pouvoir l’ont rendu sympathique aux démocraties occidentales qui soutenaient autrefois l’apartheid et qui préfèrent aujourd’hui voir en lui un humaniste plutôt qu’un révolutionnaire.
En revanche, il demeure détesté de ses ennemis de toujours : les suprématistes blancs.
Pour ces derniers, le fait de colporter des mensonges sur Nelson Mandela et les militants se battant pour l’égalité sociale et économique est primordial. La hiérarchie raciale est maintenue grâce à de telles accusations : un géant politique comme Mandela devient un traitre, dans un système où un homme noir ne peut réussir à triompher (même partiellement) par la lutte.
Le procédé qui consiste à insinuer ainsi sans preuve véritables n’a rien à envier au processus de propagande des grands médias lorsqu’ils parlent de la banlieue.
Affirmer que tout leader politique appartient fatalement à un plan de domination mondial revient à renforcer le pouvoir en place en lui conférant une forme d’invincibilité.
Le fait que ce discours puisse prendre nous montre à quel point la résignation et le manque de confiance sont grands. En 27 ans d’incarcération, ni Nelson Mandela ni ses soutiens n’ont faibli.
S’il y a une chose à retenir c’est bien cela.
Contrairement à ce qui se dit, les échecs et les succès font partie de la lutte, et plutôt que de dénoncer un hypothétique pouvoir secret, il serait grand temps pour certains de se battre sur le terrain contre les injustices.

Une Réponse vers “Nelson Mandela n’était pas l’un des leurs”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Le 21 février 1995 à Marseille Ibrahim Ali est assassiné | quartierslibres - 20 février 2015

    […] quelles que soient les fables et mensonges entretenues au sujet des juifs, des illuminatis, ou des francs-maçons utilisés par l’extrême droite pour tenter de cimenter contre un ennemi commun imaginaire les […]

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :