Assata Shakur : Femmes en prison, qu’advient-il de nous? Partie 6

31 Jan

La partie  5 est disponible ICI

Qu’en est-il de notre passé, de notre histoire, de notre futur ?

Je peux imaginer la douleur et la force de mes aïeules qui étaient esclaves et de mes aïeules qui étaient des Indiennes Cherokee parquées dans des réserves. Je me rappelle de mon arrière grand-mère qui préférait se rendre partout à pied plutôt que de s’asseoir à l’arrière d’un bus. Je songe à la Caroline du Nord et à ma ville natale et je me rappelle des femmes de la génération de ma grand-mère : des femmes fortes, acharnées qui pouvaient vous figer d’un regard du coin de l’œil. Des femmes qui marchaient d’un pas majestueux ; qui savaient briser le cou à un poulet et écailler un poisson. Qui pouvaient cueillir du coton, semer et coudre sans patron. Des femmes qui blanchissaient du linge dans de grands chaudrons noirs en fredonnant des chants de travail ou des berceuses. Des femmes qui rendaient visite aux aînés, préparaient de la soupe pour les malades et des biscuits pour les nourrissons.

Cherokee

Des femmes qui mettaient des enfants au monde, cherchaient des racines et des plantes médicinales dont elles faisaient des infusions. Des femmes qui reprisaient des chaussettes, coupaient du bois et construisaient des murs. Des femmes qui pouvaient nager dans une rivière et tirer en plein dans la tête d’un serpent. Des femmes qui percevaient avec passion leur responsabilité envers leurs enfants et ceux de leurs voisins.

Les femmes de la génération de ma grand-mère avaient fait du don tout un art. « Hé ma fille prend donc ces choux pour Sœur Sue »; « Emmène ce sac de noix de pécans à l’école pour l’instituteur »; « Reste ici pendant que je vais m’occuper de la jambe de M. Johnson ». Tous les enfants du voisinage mangeaient dans leur cuisine. Elles s’appelaient « Sœur » entre elles comme l’expression de ce qu’elles ressentaient et non comme le résultat d’un mouvement. Elles se soutenaient mutuellement pendant les périodes difficiles, partageant le peu qu’elles avaient.

Dans ma ville natale, les femmes de la génération de ma grand-mère apprenaient à leurs filles comment devenir des femmes. Elles leur enseignaient qu’il fallait se montrer respectueuses et exiger d’être respectées. Elles apprenaient à leurs filles comment battre le beurre et leur inculquaient le sens de l’effort. Elles enseignaient à leurs filles le respect de la force de leur corps, leur montraient comment soulever un rocher ou tuer un cochon. Leur disaient ce qu’il fallait faire contre la colique, comment faire tomber la fièvre, préparer un cataplasme, confectionner un dessus-de-lit, faire des tresses, fredonner et chanter. Elles apprenaient à leurs filles à prendre soin des autres, à prendre les choses en main, à prendre leurs responsabilités. Elles ne toléreraient pas une « paresseuse » ou une « rêveuse ». Leurs filles devaient apprendre à retenir leurs leçons, à survivre, à se montrer fortes. Les femmes de la génération de ma grand-mère étaient le ciment qui faisaient tenir la famille et la communauté. Elles étaient les piliers de l’église. Et de l’école. Elles considéraient avec méfiance et dégoût les institutions de l’extérieur. Elles étaient déterminées à voir leurs enfants survivre et bien décidées à connaître un avenir meilleur.

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Je songe à mes sœurs dans le mouvement. Je me rappelle le temps où, drapées dans des tenues africaines, nous accusions nos aïeules et nous-mêmes d’être des castratrices et les rejetions. Nous faisions pénitence pour avoir dépouillé nos frères de leur masculinité, comme si nous étions celles qui les avaient oppressés… Je me rappelle l’époque du Black Panther Party quand nous étions « modérément libérées ». Quand nous étions autorisées à porter des pantalons et qu’on nous demandait de porter les armes. L’époque où nous devions faire les yeux doux à nos dirigeants. L’époque où nous travaillions comme des chiens et luttions avec acharnement pour un respect que de leur côté ils s’obstinaient à nous refuser. Je me rappelle des cours d’histoire noire où les femmes n’apparaissaient pas et des posters de nos « dirigeants » où les femmes brillaient par leur absence. Nous rendions visite à nos sœurs qui devaient assumer la charge des enfants pendant que le Frère vaquait à ses occupations ou partait, appelé par des choses plus grandes et plus importantes.

Nous étions nombreuses à rejeter le mouvement des femmes blanches. Miss Ann (4) restait Miss Ann même si elle brûlait son soutien-gorge. Nous ne pouvions pas éprouver de compassion pour le fait qu’elle était recluse dans sa maison et opprimée par son mari. Nous étions, et nous sommes toujours, enfermées dans une prison bien plus terrible. Nous savions que notre expérience de femmes noires était complètement différente de celle de nos soeurs du mouvement des femmes blanches. Et nous n’avions aucune envie de nous rendre dans quelque groupe de conscientisation avec des blanches et mettre notre âme à nu.

Les femmes ne peuvent être libres dans un pays qui ne l’est pas. Nous ne pouvons être libérées dans un pays où les institutions qui contrôlent nos vies sont oppressives. Nous ne pouvons pas être libres tant que nos hommes sont opprimés. Ou tant que le gouvernement amérikain et le capitalisme amérikain demeurent intacts.
Mais il est impératif pour notre lutte de construire un mouvement des femmes noires puissant. Il est impératif que nous, femmes noires, parlions des expériences qui nous ont façonnées. Que nous évaluions nos forces et nos faiblesses et définissions notre propre histoire. Il est impératif que nous discutions des manières positives d’instruire et de socialiser nos enfants.
L’empoisonnement et la pollution des villes capitalistes sont en train de nous faire suffoquer. Nous avons besoin de nous réapproprier la puissante médecine de nos aïeules afin de nous rétablir. Nous avons besoin de leurs remèdes afin de nous donner la force de lutter et l’élan pour nous mener à la victoire. Sous l’égide d’Harriet Tubman, de Fannie Lou Hammer et de toutes nos aïeules, reconstruisons un sens de la communauté. Reconstruisons la culture du don et faisons vivre la tradition de féroce détermination afin d’avancer en direction de la liberté.

(4). « Miss Ann » est une expression utilisée dans les communautés noires américaines pour désigner les femmes blanches, tout comme « Mister Charlie » pour les hommes blancs.

Le texte original est disponible dans son intégralité ICI.

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