La main sur le berceau

1 Fév

L’ambiance est pourrie.
Le gouvernement en place n’a de cesse de décevoir les attentes sociales des classes populaires et les dernières désillusions s’ajoutent à la longue liste de trahisons, de vexations et d’humiliations que les quartiers prennent de plein fouet depuis plusieurs décennies.

Les seules choses que le gouvernement trouve à faire sont de la diversion sur le compte des quartiers et de la patience de celles et ceux qui y habitent. Des déclarations floues sur des grandes déclarations de principes d’égalité, avec comme excipient la laïcité, tandis que dans les faits tout le contraire se produit.

Les coups les plus durs ont été reçus, bien souvent sans broncher et avec courage, par la minorité de la minorité : les femmes des quartiers populaires.

Situations économiques désastreuses, racisme et discriminations au quotidien avec, en apogée, la loi sur le foulard qui établit une distinction entre les mères de famille et se termine avec la mise au ban des murs de l’école d’une partie d’entre elles.

L’École, parlons-en. Dans les trente glorieuses, elle a servi de rampe de réussite individuelle pour une multitude de personnes appartenant aux classes populaires. L’espace de quelques années on a cru que l’Éducation Nationale pouvait être autre chose qu’un moyen de reproduction du schéma social. Puis la vie économique a repris son cours « normal », et, une fois le plein emploi de la reconstruction du pays devenu inutile, la « crise » et le chômage sont revenus, comme avant la seconde guerre mondiale.

main_sur_le_berceau

L’Ecole a conservé cette image d’un outil de promotion jusqu’aux années 90, puis n’est devenue pour bon nombre de gosses qu’un lieu plus sûr que la rue. La situation économique empirant, les beaux discours n’ont pu empêcher la réalité sociale de pénétrer dans les murs du « sanctuaire » scolaire.
Aujourd’hui l’école est perçue comme un lieu hostile, qui perpétue ou démultiplie les inégalités. Les parents s’y font parfois humilier, les tensions sociales y sont fortes. Parents, enseignants et gamins s’y confrontent de manière d’autant plus violente qu’il y a toujours moins de moyens pour s’occuper des enfants.
Entre chômage, RSA, emplois à horaires variables ou dissociés, isolement, exclusion, loyers et charges qui flambent (merci à la rénovation urbaine !), la seule chose sur laquelle les parents des quartiers populaires, principalement les mamans, ont encore l’impression d’avoir une influence reste l’éducation de leurs enfants.

C’est dans ce contexte que la rumeur la plus folle devient crédible : il suffit d’un SMS expliquant que la masturbation devient obligatoire à l’école et tout bascule dans l’irrationnel. Panique morale de masse, l’école passe de lieu d’exclusion, de stigmatisation ou d’échec pour certain.e.s d’entre nous, à un lieu de perversion.

Cette crainte fait écho à toutes les trahisons subies depuis le premier mandat de François Mitterand. La lutte contre le racisme de la Marche pour l’égalité a été dévoyée par SOS Racisme puis s’est retournée contre les quartiers avec « Ni putes ni soumises ». Les rêves de justice économique se sont transformés en RMI puis en RSA, les hôpitaux ont fermé, les médicaments n’ont plus été remboursés…

Et, au lieu de mettre le paquet sur la qualité de l’enseignement pour les classes populaires, on met en place à la va-vite une réforme bancale sur les rythmes scolaires et on évoque de manière floue, et avec un avant-gardisme de façade, l’égalité entre garçons et filles. Le ministre lui-même s’emmêle les pinceaux dans l’énonciation du programme, c’est dire !
Vu le passif des socialistes en matière de nuisance, la plus folle des rumeurs peut ainsi se propager et devenir plus crédible que le plus travaillé des discours du gouvernement.
Peu de personnes ont cherché à savoir d’où venait l’information, qui propageait la rumeur. Une petite étincelle et un feu de panique a pris.

civitas_france_chrétienne

Alors, d’où vient la rumeur ? Des droites radicales, de la mouvance catholique intégriste plus précisément. Il y a encore deux semaines, lorsque les cathos intégristes interviewés par Canal+ expliquaient que les enfants des écoles maternelles seraient contraints de se masturber en classe, cela déclenchait l’hilarité générale. Deux semaine plus tard, c’est la panique à bord.
Le message délivré par ces cathos ne touche pas les classes populaires, ni les beaux quartiers, qui ont un peu de recul par rapport à l’école et un confort qui leur permet de ne pas être à vif.

En revanche, ce même discours énoncé par une personne, d’apparence assimilable aux classes populaires, fait tomber tout sens critique dans nos quartiers. C’est ainsi qu’en suivant la même recette que ce qu’ils ont fait avec Dieudonné, les droites radicales ont réussi à atteindre les quartiers.

Ce coup-là, c’est Farida Belghoul qui s’est chargée du travail de propagande, en porte-voix de la lutte contre l’école « franc-maçonne » qui coupe les enfants du ciel, comme elle le rabâche dans ses vidéos.
Son curriculum vitae est intéressant : après avoir arrêté de militer de manière épisodique dans les années 80 et cessé tout engagement durant 20 ans, elle revient frapper aux portes pour proposer des projets éducatifs et fini dans le le giron d’Alain Soral, qui réédite ses livres, trouvant là un financement et surtout une tribune. Ancienne militante communiste, elle travaille désormais avec le réseau Civitas, les signataires du retrait de l’école sur son site en attestent.

Dans ses vidéos, elle explique que la loi et les orientations scolaires vont contraindre les mômes à se masturber et à devenir homosxuel.le.s.
Pour étayer ses déclarations, elle se base sur un rapport d’études allemand, traduit en français par des suisses, et qui n’a aucune validité scientifique. La « théorie du genre » est dénoncée comme perversion ultime, alors même qu’aucun de ses détracteurs ne peut expliquer ce dont il s’agit puisque cela n’existe pas !
Pour pallier à une grande faiblesse d’argumentation, le ton est virulent et les anecdotes et témoignages invérifiables s’enchainent jusqu’à l’évocation du diable lui-même comme cause de tous les problèmes. Des expériences ponctuelles, menées par quelques enseignants, retranscrites dans une brochure syndicale de réflexion sur les discriminations, sont présentées comme un programme de masse et une volonté des élites.
S’opposent alors les saints défenseurs des valeurs de la France éternelle face et la décadence diabolique qui prend nos enfants pour cible dans les écoles.

Dans les faits, c’est moins joli, il faut regarder ce qui pointe derrière ces attaques : ce qui est en jeu, c’est l’Ecole publique et gratuite. Farida Belghoul et le réseau Civitas n’attaquent pas l’école pour des raisons morales, c’est un prétexte. Ils attaquent parce qu’ils ont des projets d’école privée à nous vendre.
Civitas et les catholiques intégristes défendent l’enseignement payant. Le réseau catholique administre et gère une cinquantaine d’établissements privés hors contrat en France et Farida Belghoul a mis en place un système éducatif individuel à domicile, lui aussi payant. A 20 000 euro l’année pour un élève, il faut avoir les moyens ou espérer qu’un gouvernement lui concède les aides et le marché.
Si l’école gratuite est dépréciée, ça peut finir dans leur poche.

La partie la plus agressive des droites est le fer de lance des intérêts privés au détriment des intérêts communs. Plus d’école publique, que des écoles privées. Pour celles et ceux qui n’ont pas les moyens : l’école discount ou la rue.

Ce projet cadre avec les débats sur la réduction du nombre de fonctionnaires, il renforce les inégalités sociales et l’apartheid urbain, et est surtout compatible avec le libéralisme décomplexé du Parti « socialiste » actuellement au pouvoir.
Celui-ci aura ainsi beau jeu de dire que si les quartiers ne veulent plus de l’école gratuite, il ne reste qu’à tout privatiser : les classes populaires seront toujours libres d’aller dans les écoles du réseau Civitas ou de recevoir des cours à domiciles !

mr_mrs_garrison

Aujourd’hui le gouvernement ne sait pas où il se trouve et s’empêtre dans des déclarations molles et floues.
Profitant de cette confusion, les droites radicales ont saisi l’opportunité d’utiliser des peurs primaires pour nous faire agir contre nos intérêts.
On arrive ainsi à faire croire que, du jour au lendemain, les institutrices (la profession étant majoritairement féminine) deviendraient prédatrices d’enfants sans scrupules ni conscience professionnelle tandis qu’il n’y a rien à craindre du côté des écoles privées et des défenseurs de la France blanche et catholique.
Il faut se rappeler que, lors de l’arrivée de Mitterrand au pouvoir, il y avait eu un mouvement pour l’école libre : la société repart aujourd’hui sur ce même débat, mais avec 30 ans de pourriture sociale dont la gauche parlementaire est amplement responsable.
En Italie, à chaque fois que Berlusconi a été chassé du pouvoir par le centre-gauche-mou, les débats les plus délirants sur la décadence morale et les atteintes aux enfants ont été mis en avant. L’incapacité des libéraux de gauche à améliorer les conditions de vie les a contraint à adopter des postures moralisatrice concernant des sujets qu’ils ne maitrisent pas.

Une partie des élites a crée le problème « musulman » : il y avait des rumeurs sur l’incompatibilité de l’Islam et des hôpitaux, aujourd’hui voici la même recette avec l’école.

Dans les faits, les problèmes de fond sont ceux causés par la lente privatisation de tous les services publics. Les diversions sur une égalité de façade de l’actuel gouvernement ne sont plus crédibles et servent désormais de carburant aux droites radicales qui hurlent au respect des traditions pour pouvoir imposer l’inégalité de traitement des populations, leur matrice idéologique.

Publicités

10 Réponses to “La main sur le berceau”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Farida Belghoul, la bonne du curé | quartierslibres - 3 février 2014

    […] La rumeur selon laquelle l’école deviendrait un lieu où l’on maltraite sexuellement les enfants devient une option crédible. L’école fait partie d’une société dans laquelle nos enfants sont exposés à des images et des représentations violentes et cruelles du corps. Du journal de 20 heures aux affiches publicitaires en passant par Internet (que les enfants maîtrisent souvent mieux les adultes), le déferlement de ces images est constant. Si l’ensemble de la société est touchée par ce phénomène, alors pourquoi pas l’école ? Surtout si on considère que ce n’est plus un lieu où les enfants peuvent apprendre quelque chose. […]

  2. JRE : journée de la colère, maintenant ça suffit !!! | Groupe communiste et citoyen | Fontenay-sous-Bois - 3 février 2014

    […] Je ne reviendrai pas sur les détails techniques de cette campagne de manipulation. De nombreux sites ont fait ce travail. […]

  3. Derrière la Morale: l’argent et le pouvoir | quartierslibres - 10 février 2014

    […] Farida Belghoul, c’est au tour d’Eric Zemmour d’alimenter la polémique sur une maltraitance sexuelle […]

  4. 21 février 1965, Malcolm X est assassiné | quartierslibres - 21 février 2014

    […] Celles et ceux qui font des bénéfices en marketant une révolte stérile parce qu’elle protège les dominants sont des "nègres de maison", des vautours tout comme leurs maitres. […]

  5. On ne va pas se mentir | quartierslibres - 24 février 2014

    […] les islamophobes et les nationalistes veulent faire des quartiers populaires le fer de lance de leurs combats réactionnaires, c’est parce que la lutte contre les discriminations leur […]

  6. Les Droites radicales françaises rêvent d’un islam à leur solde | quartierslibres - 25 février 2014

    […] une bonne dose de mensonges et d’exagération les sbires de Soral ont fait basculer beaucoup des nôtres dans la panique. Leur objectif est de […]

  7. Pas de Solution, mais la Punition | quartierslibres - 15 mars 2014

    […] à ses partenaires d’affaires (Abdelali Baghezza, Farida Belghoul), il fait sous-traiter la lutte des catholiques traditionnalistes par une partie des […]

  8. Chez E&R, tous égaux sauf le chef | quartierslibres - 23 octobre 2014

    […] Belghoul et Alain Soral pour le contrôle du mouvement des journées de retrait de l’école (JRE) et de sa rente financière, E&R va se transformer en parti politique pour continuer à […]

  9. Cas d’école : ça commence encore plus tôt l’inégalité | quartierslibres - 7 septembre 2015

    […] désormais pour mission de détruire les enfants qu’ils accueillaient dans leurs classes au nom d’un projet métaphysique aussi effrayant que mal défini par les propagateurs de cette […]

  10. Farida Belghoul : Game Over. | Quartiers libres - 29 mars 2016

    […] cette destruction d’un Service Public qui tient encore un peu la route c’est une aubaine. La diversion Farida a bien marché. La réforme des rythmes scolaires s’est installée dans notre […]

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :