Séance du dimanche : 1968 les Jeux Olympiques de Mexico et le massacre de Tlatelolco

9 Fév

42151500_061001tlatelolco2 Au lendemain de l’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, un petit retour en arrière vers les J.O. de Mexico, en octobre 1968, nous rafraîchira la mémoire sur ce que sont vraiment ces Jeux, en dehors du sport lui-même. Vendredi dernier, le 7 février, le Comité International Olympique célébrait l’ouverture des Jeux Olympiques d’hiver, en félicitant chaudement le président en exercice du pays hôte, le sémillant Vladimir Poutine, pour la qualité des infrastructures et  la vitesse avec laquelle les travaux avaient été réalisés pour transformer une station balnéaire de la Mer Noire en siège d’un championnat de sports d’hiver. Il est vrai que Poutine avait mis les moyens pour ne pas rater une cérémonie d’ouverture à sa gloire : c’est facile quand on peut puiser sans limite dans les finances publiques et quand on peut exploiter à volonté une main d’œuvre ultra-précarisée, souvent immigrée, et jetable du jour au lendemain. Tout le monde aura donc du cirque à la télé pendant quelques semaines. Pour le pain, il faudra attendre, surtout en Russie : quand l’argent des Russes (37 milliards d’euros) ne sert pas à buter les terroristes jusque dans les chiottes  tchétchènes pour assurer la promotion électorale de Poutine, ou à financer le régime de Bachar el Assad en Syrie, il sert donc à alimenter la spéculation immobilière sur les bords de la Mer Noire pour ses petits copains affairistes. Poutine, ex-officier du KGB , au pouvoir depuis 1999, est un modèle d’adaptation au capitalisme, mais c’est aussi un autocrate à l’ancienne. Sa fréquentation pose quelques petits problèmes aux chefs d’Etats occidentaux : il s’embarrasse de moins en moins d’apparences démocratiques et n’a aucun problème par exemple, pour mettre en avant une politique ultra-nationaliste, clairement homophobe et raciste. Alors évidemment, ça gène un peu aux entournures du côté des « grandes démocraties »… Du coup, Hollande, Cameron, Obama et Merkel ont boudé le triomphe de Poutine et séché la cérémonie d’ouverture. Un geste quasiment révolutionnaire ! Cela dit, de là à boycotter les Jeux… Il n’en a jamais été question : il y a trop d’enjeux économiques. Il faut dire que ces « grandes démocraties » ont une grande capacité de digestion en matière de violation des droits de l’homme. On sait au moins depuis 1968 que même l’odeur du sang frais n’arrête pas les affaires olympiques. Cette année là, les Jeux d’été étaient organisés par le Mexique. L’ouverture eut lieu comme prévu le 12 octobre –anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique. Tout se déroula comme prévu, le président mexicain, Gustavo Díaz Ordaz déclara les Jeux ouverts, la flamme olympique entra dans l’immense ville olympique construite pour l’occasion au sud de la ville de Mexico et, là encore, le président du CIO se félicita des préparatifs et de l’excellent accueil assuré par le Mexique. Et pourtant, à peine dix jours auparavant, l’armée et la police mexicaines venaient de noyer dans le sang au vu et au su de tout le monde, une manifestation pacifique, mettant fin à coups de fusil à un mouvement étudiant qui durait depuis plus de trois mois et qui risquait de gâcher la « grande fête olympique ». Ce jour-là, le 2 octobre 1968, une grande manifestation avait réuni des milliers d’étudiants sur la place de Tlatelolco (la « Place des trois cultures »), à l’appel du Comité National de Grève, qui coordonnait les actions étudiantes depuis le début, pour réclamer la libération de plusieurs leaders du mouvement jetés en prison pour faits de grève quelques jours auparavant. La Place était noire de monde. Au signal convenu (trois feux de Bengale), un groupe paramilitaire connu comme le « Bataillon Olimpia », spécialisé dans les opérations de terrorisme d’État et reconnaissables au gant blanc qu’ils portaient à la main gauche, déclencha le massacre. Depuis les fenêtres de la barre d’immeuble qui borde la place, sans doute aussi depuis le toit de l’église coloniale qui fait l’angle avec cette même place, des snipers se mirent à tirer sur la foule, suivis aussitôt de l’armée, qui chargea en tirant à balles réelles sur des étudiants désarmés, à bout portant et depuis des blindés. La tuerie dura plusieurs  heures et la chasse aux manifestants se prolongea tout la nuit. Des milliers de personnes furent arrêtées dans des conditions extrêmement violentes, concentrés pour la plupart dans un camp militaire, avant d’être renvoyés dans diverses prisons, à Mexico et ailleurs. On ne connaîtra jamais le bilan exact du massacre, sans doute près de 300 morts, entre les manifestants assassinés sur place et ceux emmenés par l’armée et qui ne sont jamais revenus. Les hôpitaux ne savaient plus quoi faire des blessés, qui étaient amenés par centaines… Dix jours plus tard, le 12 octobre, la cérémonie d’ouverture avait lieu, comme prévu. Le 16 octobre, le CIO émit une protestation officielle. Pas pour la répression sanglante du mouvement étudiant. Pas pour réclamer la libération immédiate des milliers de personnes emprisonnées. Pas pour exiger la réapparition en vie des disparus. Pas pour réclamer l’arrêt des poursuites et la mise en jugement des coupables du massacre. Non : pour ordonner à la délégation états-unienne la suspension des sprinters Tommie Smith et John Carlos, qui avaient eu l’outrecuidance d’apparaître le poing noir ganté et tendu sur le podium du 200 m en soutien aux Black Panthers et qui furent d’ailleurs radiés à vie de toute compétition olympique. On ne rigole pas avec les principes, au CIO, on ne mélange pas sport et politique…

521px-Saludo_del_Poder_Negro_en_México_1968

–Un documentaire en plusieurs parties tourné en octobre 1968  sur le mouvement étudiant mexicain de 1968, ses attentes politiques et la répression

-Une synthèse sur le mouvement et le massacre du 2 octobre :

http://www.ina.fr/video/I08082023

-Sur mouvement lui-même, ses motivations et ses projections politiques

http://www.ina.fr/notice/voir/CAF93032004

http://www.ina.fr/video/I07270726

http://www.ina.fr/notice/voir/I07270743

–Un documentaire (en espagnol) beaucoup plus complet, actualisé récemment grâce à de nouveaux documents, sur l’organisation de l’opération, l’implication de certains secteurs de l’armée mexicaine en rapport avec la CIA et des personnages troubles des services de répression paramilitaires sud-américains qu’on devait retrouver, notamment, dans l’Alliance Anticommuniste Argentine, responsable de plusieurs milliers d’assassinats dans les années 1970.

D’autres compléments d’information également ici.

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