Bonne Saint Valentin !

14 Fév

La Saint Valentin est une fête commerciale, mais comme on a trop peu souvent l’occasion de parler de sentiments et encore moins d’amour on va saisir le prétexte pour montrer qu’on a un cœur.

3 keus

Malgré les conditions de vie précaires, les pressions sociales, l’amour existe dans les quartiers comme partout ailleurs.
C’est ce qui fait tenir, espérer et rêver.

En fait au-delà des analyses sociologique et ethnique qui font que deux êtres de culture différente se rencontrent, j’avais un point de vue très terre à terre. Je trouvais les meufs de mon quartier tout simplement magnifiques car elles ressemblaient à certaines de mes sœurs sud-américaines. Brunes et mates. Je ne me posais pas tant de questions que ça. Et puis c’était la population majoritaire de ma cité. J’en étais un membre de plus.

Je me rappelle de Leïla, elle avait de grands yeux verts et de longs cils interminables. Marocaine, Berbère, une sorte de furie. Je la connaissais depuis petit car elle vivait derrière mon bâtiment. Sa mère connaissait la mienne et souvent elles discutaient ensemble quand elles se croisaient au marché le dimanche matin. Au collège nous nous disions à peine bonjour, timidement et rapidement. Je jouais au foot avec son petit frère de temps en temps.

Un lundi matin, pendant mon année de quatrième, trois filles vinrent me voir et me demandèrent, pas très amicalement, si je voulais sortir avec Leïla. Elles ne m’ont pas menacé, ni même obligé, mais elles m’ont fortement conseillé d’accepter. Étonné, je répondis oui sans trop me forcer. Le lendemain nous nous vîmes en cachette dans les pavillons ou plutôt les lotissements qui entouraient les 3000. Je profitais de ce moment pour me noyer volontairement dans ses yeux verts, d’habitude c’est dans des yeux bleus que l’on se noie, mais, là, c’était dans de l’eau verte parfumée. J’étais comme hypnotisé et tétanisé, on ne parlait pas beaucoup, la timidité faisait office de troisième personne qui tenait la chandelle. Au bout d’une semaine on s’était à peine embrassés, elle avait rougi et moi je voyais la vie en vert (oh ! Le bolos !). Je me disais qu’elle aurait fait un joli mannequin pour une affiche publicitaire du ministère du Tourisme marocain, avec le drapeau derrière dont certaines couleurs étaient les mêmes que ses yeux et sa peau. Mais je rejetais cette idée rapidement car il n’était pas possible que la femme que j’aime fasse de la publicité pour un régime sanguinaire.

Le lundi d’après notre sortie officielle, je sortais du collège pendant la récréation de l’après-midi, quand je vis une foule devant les grilles. « Putain ! Une baston ! » J’accélérais le pas pour voir qui se battaient, et mettre en application mes talents de commère, quand deux potes m’interpellèrent. « Emil ! Emil ! C’est ta meuf qui s’est embrouillée avec une autre meuf, elle a sorti une lame de rasoir ! C’est une vraie ouf ! Là, ils les ont séparées, elle veut pas se calmer, y a d’autres meufs de sa classe qui l’emmènent chez elle. » Je n’arrivais pas à y croire, une lame de rasoir !

Je courus en direction de chez elle pour essayer de la rattraper. Je la vis en bas de son immeuble, les cheveux ébouriffés et des larmes séchées sur ses joues sales. Je fis une tentative d’approche discrète pour lui demander si ça allait et là elle explosa. « Laisse-moi tranquille, dégage, tu veux quoi ? Tu veux que mes parents ils te crament en bas de chez moi en train de me parler ou quoi ? De toute façon on sort plus ensemble, c’est fini ! » Le « on sort plus ensemble », aujourd’hui me fait sourire tendrement, l’aspect dramatique de la scène aussi. Un bisou rapide en une semaine ce n’était pas non plus une histoire d’amour passionnante. Néanmoins quand elle me balança tout ça à la gueule, je n’arrivais plus à parler et je ne fis pas de tentatives désespérées, je fis demi-tour comme un lâche, sans même essayer de replonger dans ses yeux verts qui malgré son masque de colère et de rage étaient toujours aussi magnifiques. Chez moi, je versais quelques larmes dans les WC. Le lendemain nous nous dîmes juste salut et ce fut comme ça pour le reste de nos vies. Nous redevînmes deux connaissances, proches géographiquement mais lointaines sentimentalement.

Il y eût Rachida, plus folklorique, et avec qui je ne voulais pas sortir, mais qui essayait de me plaquer contre les murs pour m’embrasser dans les souterrains de la cité qui permettaient de passer d’un bloc d’immeubles à un autre. Elle me terrorisait, ou plutôt le fait que ses grands frères soient issus d’une des familles les plus hardcore des 3000 m’angoissait affreusement. Je n’osais pas la toucher, ni même m’approcher d’elle malgré le fait qu’elle était attirante. Je vécus une année de collège dans l’angoisse de croiser les bras et la bouche de Rachida, jusqu’à ce qu’elle se fasse virer du bahut. Plus tard je la recroiserais en mode shlag dans le 95, vers Sarcelles.

En seconde, Sarah de Balagny (une cité d’Aulnay) tomba amoureuse de moi à la cantine, la première semaine de cours. Je faisais des blagues à la con et elle riait. Une copine fit l’entremetteuse et la petite histoire démarra. Elle avait un appareil dentaire dont elle me fit savoir qu’elle n’en aurait plus l’usage d’ici trois semaines, comme pour finir de me convaincre d’accepter de sortir avec elle. Moi, ça ne me gênait pas, je m’en foutais, je la trouvais belle quand même. Un matin, elle arriva au lycée avec un des plus beau et lumineux sourire de joie qu’il m’ait été permis de voir. Elle rayonnait, elle avait l’air heureuse au-delà du possible. Si j’avais été un poète de cinquième catégorie, j’aurais dit un truc du genre : « elle était la représentation du bonheur, dans toute sa splendeur ». La veille on lui avait retiré l’appareil. Elle ne cessait de sourire pour un rien. Elle avait gagné en assurance et en beauté ce dont elle se rendit compte très rapidement. Deux semaines plus tard elle m’éjecta. Et moi je regrettais de façon égoïste son appareil dentaire et me promis de ne jamais aller voir un dentiste de ma vie. L’amour !

Skalpel, Fables de la Mélancolie, p. 39-43, éditions Bboykonsian 2012

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