« Revolutionary but gangsta » : George Jackson, les luttes dans les prisons et la libération noire

21 Fév

Nous vous présentons un court extrait de l’introduction rédigée par le collectif Angles Morts qui préface « Les frères de Soledad ». Ce livre, enfin réédité dans la collection « Radical America » de chez Syllepse, est une traduction revue des écrits de George Jackson.

Collectif Angles Morts1

« On aurait pu imaginer qu’à notre époque, la vue de chaînes sur une peau noire, ou la vue de chaînes, simplement, serait pour les Américains un spectacle tellement intolérable que, spontanément, ils se seraient soulevés et auraient arraché ces fers. Hélas, il semble qu’ils se fassent une gloire de leurs chaînes. Aujourd’hui, plus que jamais, on dirait que chaînes et cadavres sont les unités qu’ils ont choisies pour mesurer leur sécurité. »2

free the soledad brothers

1960-1970 : les grèves, les émeutes, les révoltes de prisonniers se multiplient. L’empire pénitentiaire américain vacille. Incarcéré à dix-huit ans pour un délit mineur, le jeune Noir George Jackson, est une figure de ce mouvement de lutte contre les « camps de concentration de l’Amérike fasciste moderne ». Condamné à un an reconductible, il ne sortira jamais de prison, assassiné à trente ans par un maton. Sa mort soulèvera des prisons à travers tout le pays car il était devenu « une légende vivante qui s’est très vite propagée dans tout le système pénitentiaire américain » comme le décrira un dirigeant des Black Panthers. En janvier 1970, trois détenus, dont George Jackson, sont inculpés du meurtre d’un gardien à la suite d’une révolte de prisonniers. Une vaste campagne de solidarité se met en place pour sauver ceux qu’on appelle les « Frères de Soledad » du « lynchage judiciaire ».

La prison : nouveau front révolutionnaire

En 1968, dans un rapport rédigé après les émeutes de la prison de San Quentin en Californie, son directeur adjoint notait : « Les vieilles doléances des détenus se sont transformées en une attaque menée de façon réfléchie et bien étudiée contre les pratiques et les lois de l’État, le fonctionnement de la commission de mise en liberté sur parole […], les peines indéterminées3 et d’autres questions qui sont bien loin des plaintes habituelles sur des sujets mineurs tels que la nourriture. » Il s’inquiétait également de l’arrivée prochaine « de jeunes détenus […] familiarisés avec la notion de révolution sociale»4. Entre 1967 et 1972, cent trente-deux émeutes auront lieu dans les prisons américaines. À ces révoltes s’ajoutent d’autres formes d’action : refus de remonter en cellule, grèves (pour les prisonniers travaillant dans les ateliers), grèves de la faim et un flot d’essais, de mémoires, de pièces de théâtre, de poèmes, de témoignages de prisonniers et d’analyses développées par les organisations noires et latinos et que publient de petites maisons d’édition d’extrême gauche. Il faut donner quelques éléments pour comprendre l’essor massif des révoltes de détenus et la place prise par la prison et les prisonniers dans les mouvements révolutionnaires aux États-Unis.

cleaver un noir à l'ombre

Dans Soul on Ice5, écrit dans une cellule de la prison de Folsom en 1965, Eldridge Cleaver fait la prédiction suivante : « Ce n’est qu’une question de temps pour que la question de la dette du prisonnier envers la société vs la dette de la société envers le prisonnier soit injectée sur la scène politique des États et à l’échelle nationale, dans la lutte pour les droits civiques et les droits de l’homme […]. C’est une question explosive qui atteint le coeur même du système judiciaire américain, ses lois, les croyances et les attitudes qui prévalent concernant les condamnés. »6

Dans les années 1960 et 1970, on assiste à l’incarcération de masse des Noirs et des Latinos comme réponse à la radicalisation de ces communautés et comme conséquence de la « guerre contre le crime »7. Inversement, la politisation et la radicalisation massives de ces communautés ont un impact sur les prisonniers et l’activisme contre les prisons. Ce qui explique que les Noirs et les Portoricains soient au coeur des émeutes et des grèves qui agitent les prisons et des écrits qui en sortent. La construction d’une société carcérale passe par la mise en place de dispositifs de discipline et de châtiment qui se renforcent et se répandent dans toute la société : les incarcérations deviennent de plus nombreuses et longues pour des délits moins « graves ». Comme le souligne Dan Berger, « contrairement aux projets de domination raciale précédents qui voyaient les groupes racialisés comme une curiosité ou comme une source de force de travail […], depuis les années 1960, la race a été de plus en plus traitée comme une menace qui doit être contenue et exclue de la société. Si les Noirs ont toujours été définis comme une menace pour l’ordre public, l’incarcération de masse traite celle-ci comme étant trop dangereuse pour être laissée au contact de la population »8.

Les Noirs aux États-Unis ont une longue histoire de résistance à la prison, une histoire qui s’entrelace à celle de la fin du régime d’esclavage. À la résistance à l’esclavage va succéder celle contre le système de « location » des prisonniers et des camps de travail qui se met en place au terme de la phase de Reconstruction (1865-1877) qui suit la Guerre civile (1861-1865). La filiation historique entre le régime d’esclavage et le système pénitentiaire explique pourquoi le vocabulaire de l’esclavage et les références à ce régime ont façonné les mouvements de prisonniers révolutionnaires9.

Au cours des années 1950, si les révoltes se succèdent en réponse aux conditions de détention, elles trouvent très peu d’écho à l’extérieur. Avec le mouvement des droits civiques, l’incarcération, souvent sous la forme de séjours courts dans les prisons des comtés du Sud, devient un rite de passage, une expérience partagée par de nombreux militants. Mais pour Martin Luther King et pour l’essentiel du mouvement pour les droits civiques, l’incarcération n’est qu’une conséquence de la désobéissance civile : ils ne prennent jamais pour cible l’institution en tant que telle.

Avec l’émergence du Black Power, « le regard du public passe du respectable étudiant noir manifestant dans le Mississippi rural au dangereux prisonnier noir de la Californie urbaine ou de New York »10. Les prisonniers prennent de plus en plus de place dans lescampagnes de masse des organisations radicales. Avec les victoires légales du mouvement des droits civiques en 1964 et 1965 (Voting Rights Act et Civil Rights Act), l’attention se déplace vers la situation dans les villes du Nord et de l’Ouest, avec la multiplication des grandes émeutes, comme celle de Watts (Los Angeles) en 1965 ou de Chicago dans le barrio portoricain l’été suivant. La prison devient une extension de la ville, une extension des ghettos noirs et des barrios, un lieu où se forment conscience raciale et conscience révolutionnaire – ce que Zayd Shakur résume en disant que « les prisons sont de véritables extensions de nos communautés11 ».

À la même époque, on assiste aussi à la multiplication des écrits de prison ou d’écrits prenant pour sujet la vie dans les ghettos et les barrios, comme l’Autobiographie de Malcolm X, Soul on Ice d’Eldridge Cleaver, qui en 1970 s’est vendu à 1 million d’exemplaires, ou encore Down these Mean Streets de Piri Thomas. Dans ces textes, reflétant le discours qui devient dominant dans les mouvements radicaux, l’oppression raciale et la prison sont inextricablement liées. Si les détenus noirs et latinos sont de plus en plus nombreux à se considérer comme des prisonniers politiques, c’est qu’ilss’estiment victimes d’un ordre politico-économique oppressif : « Le cercle vicieux pauvreté, police, tribunaux, prison est un élément intégrant de la vie du ghetto […]. Le chemin qui mène à la prison est une chose solidement enracinée. De cette raison même découle l’affinité instinctive qui lie les masses noires aux prisonniers. […] La grande majorité des Noirs nourrit une haine profonde à l’égard de la police et ne se laisse pas berner par les proclamations officielles de justice faites par l’intermédiaire des tribunaux12. »

burial at the folsom prison

C’est une des caractéristiques du mouvement des prisons de cette époque : les prisonniers de droit commun noirs et latinos sont de plus en plus nombreux à revendiquer le statut de prisonnier politique. Soumis à un système politique et à un arsenal juridique et policier qui oppriment et répriment tous les Noirs et les Latinos du fait de leur statut racial, ils considèrent que leur incarcération est de ce fait politique. Le « prisonnier politique » est aussi celui qui, à l’instar de George Jackson, se politise en prison, qui entreprend la lutte contre l’administration, contre le système. Dans un journal lancé par des prisonniers d’Attica, The Iced Pig, on trouve exprimé on ne peut plus clairement le raisonnement qui se fraye alors dans l’esprit de nombreux prisonniers de droit commun : « La conscience grandissante que nous avons d’être des prisonniers politiques est cruciale. […] Tout acte a une cause et un effet. La cause de ton “crime” est le fait que tu t’es trouvé dans une société qui n’offre aucune perspective pour te réaliser et partager avec tes frères et soeurs. Une société dont chaque facette, chaque angle, est fermement contrôlée par les porcs des grandes corporations amérikaines. L’effet de ton “crime” est que tu te trouves maintenant enfermé derrière des tonnes d’acier et de béton, soumis à la brutalité13. »

Une autre partie des prisonniers noirs ne voulaient pas se définir comme des prisonniers politiques, mais comme des esclaves, comme le précise Richard X Clarck, un des Attica Brothers, inculpé suite à la grande révolte de la prison d’Attica : « Le prisonnier politique subit des représailles de la part du système à cause de ses opinions, un esclave subit des représailles à cause de ce qu’il est14. » À un cycle de plusieurs années de révoltes urbaines qui perd en intensité en 1972, vient s’ajouter un cycle de révoltes en prison. Le mécanisme de contrôle qui reposait sur l’invisibilité des prisons et des prisonniers se grippe, sous l’effet conjugué du militantisme à l’extérieur, des allers-retours d’individus politisés, et des révoltes à l’intérieur qui trouvent un relais à l’extérieur.

1Le collectif Angles Morts milite autour des questions de violences et de crimes policiers. En faisant un bref retour historique sur les luttes dans les prisons et la libération noire aux États-Unis, ce texte part de l’idée que la lecture des Frères de Soledad fournit des armes puissantes pour renforcer les luttes actuelles contre l’enfermement, le racisme d’État et la répression policière.

2James Baldwin, « Lettre ouverte à Angela Davis », in Angea Davis et Bettina Aptheker, S’ils frappent à l’aube, Paris, Gallimard, 1972, p. 21

3Dans le système judiciaire américain, la sentence ou peine indéterminée est une peine de prison sans durée définie. Elle peut prendre la forme d’une durée variable (par exemple de cinq à sept ans) ou d’une perpétuité virtuelle (comme dans le cas de Jackson qui fut condamné à une peine d’un an à vie, soit d’un an à la perpétuité). La libération du prisonnier est soumise à son passage devant une commission qui décide de le libérer, sous condition, ou de prolonger sa peine.

4Jessica Mitford, « Le châtiment doux et habituel en Californie », S’ils frappent à l’aube…, op. cit., p. 90-91.

5Le livre fut publié en 1968 par Ramparts Press. Traduction française : Un Noir à l’ombre, Paris, Seuil, 1969.

6Cité dans Dan Berger, « “We are the revolutionaries” : Visibility, Protest and racial formation in the 70’s », Publicly Accessible Penn Dissertations, Paper 250, p. 70-71.

7Pour répondre aux révoltes urbaines le gouvernement lance la « guerre contre le crime » – le président Lyndon Johnson parlera d’« une guerre contre le crime [et] contre le désordre ». Il met en oeuvre un arsenal juridique et policier renforcé en s’appuyant sur des discours scientifiques et sociologiques décriant la culture des communautés noires et portoricaines et pointant du doigt leurs tendances « naturelles » à la délinquance.

8. « “We are the revolutionaries” », op. cit., p. 8.

9Ruchell Magee, dont il sera question un peu plus loin dans cet avant-propos, écrivait à ce sujet que « la peine indéterminée en Californie [n’est qu’] une remise au goût du jour de la loi sur les esclaves fugitifs […]. La justice et le système pénitentiaires pratiquent l’esclavage sous le nom de loi », cité dans « “We are the revolutionaries” », op. cit., p. 235.

10 « “We are the revolutionaries” », op. cit., p. 20.

11Ibid., p. 54.

12Angela Davis, « Les prisonniers politiques, les prisons et la libération noire », in S’ils frappent à l’aube…, op. cit., p. 43.

13Cité dans Morgan Shahan, « Caged revolutionaries : an examination of inmate unity during the Attica prison riot of 1971 », Undergraduate publication, University of California, printemps 2012, p. 42.

14« “We are the revolutionaries” », op. cit., p. 247.

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