Les mains d’Emilie Busquant ont cousu le drapeau de l’indépendance Algérienne

5 Mar

C’est Emilie Busquant, anarcho-syndicaliste et féministe française qui a cousu le premier drapeau Algérien, une anecdote historique qui bouscule nos idées reçues et éclaire notre lecture du présent.

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Emilie Busquant a cousu le drapeau Algérien en 1929 à Tlemcen.

C’est bien connu, l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs, les perdants doivent s’y contenter du mauvais rôle. C’est tout l’enjeu de la domination idéologique et de l’hégémonie culturelle. Cette domination permet de réaliser un puissant tour de magie : faire disparaître les idées contestataires et jusqu’à leur souvenir même. Les exemples sont légion, l’histoire officielle en est l’exemple le plus manifeste, oubliant la mémoire de nos luttes et étouffant le bruit de nos victoires. C’est pour cette raison qu’écrire notre histoire revêt tant d’importance, cela permet d’éclairer notre présent à l’aide d’éléments d’analyse qui nous appartiennent et qui ne sont pas ceux de l’oppresseur.

L’histoire de Messali Hadj et Emilie Busquant en est une parfaite illustration. Il nous faut remonter aux années 1920, l’Algérie est encore une colonie, et en métropole les travailleurs immigrés nord africains sont surveillés par le Service des affaires indigènes nord-africaines. En 1926, un petit nombre d’entre eux, sous l’impulsion du parti communiste, décident de militer pour l’indépendance de leur pays et fondent l’Etoile Nord Africaine. Le programme de cette association est anti-colonialiste, il dénonce le code de l’Indigénat, réclame l’égalité et revendique l’indépendance et l’unité des trois pays du Maghreb : Algérie, Maroc et Tunisie. Messali Hadj en devient président en 1933, c’est un orateur hors-pair, doté d’un sens politique aigu. Né en Algérie, il connaît les conditions de l’oppression, son courage et sa ténacité en feront un des pères fondateurs de l’indépendance. Le gouvernement français ne s’y trompe pas en le considérant comme une menace, il sera tout à tour menacé et incarcéré.

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Emilie Busquant est vendeuse au rayon parfumerie pour dames des magasins réunis à Paris, elle est fille de mineur lorrain, c’est une anarcho-syndicaliste, c’est à dire une militante ouvrière qui combat pour l’émancipation et l’égalité. Elle rencontre Messali à Paris, en 1923, ils sont jeunes, elle à 22 ans et lui 24, ils tombent amoureux, ont deux enfants et leurs destins sont liés à jamais. C’est elle qui assure les visites en prison et l’organisation de la défense de son compagnon, c’est elle encore qui rédige le Mémoire de l’Étoile destiné à la Société Des Nations Unies.

D’après l’historien Benjamin Stora et Mohamed Benchicou c’est Emilie Busquant qui a cousu le premier drapeau Algérien. Les couleurs et la forme ont été déterminées auparavant lors d’une réunion de l’Etoile Nord Africaine à Paris chez Hocine Benachenhou en 1923. Emilie Busquant finalise son ouvrage en Algérie, à Tlemcen en 1929. La première apparition publique du drapeau a eu lieu la même année sur les gradins d’un stade de football dans le quartier populaire de Belcourt. Il est difficile de connaître les dates précises car l’histoire française se refuse à reconnaître à leur juste valeur les militants de l’indépendance et pour l’histoire officielle algérienne, dont le FLN est sorti vainqueur, Messali Hadj était un adversaire politique.

Mais ce qui est sûr, c’est que pour Émilie Busquant les couleurs de ce drapeau représentaient l’alliance du rouge des travailleurs de la commune de Paris et de l’Islam. Unis pour l’indépendance des peuples. Le rôle de cette ouvrière féministe et anarcho-syndicaliste injustement oubliée et le fait qu’elle ai pu contribuer à un instant de l’histoire aussi décisif nous livre au moins trois enseignements :

Le premier est que les ouvriers, les travailleurs, les peuples font l’histoire. Même si les livres d’école ne retiennent pas nos noms, les peuples et les militants anonymes sont les seuls artisans de leur émancipation, leur volonté peut changer le cours des évènements.

Le deuxième est que les opprimés doivent construire leur unité, ils peuvent résister à ceux qui tentent de les diviser et n’ont aucune leçon de morale à recevoir de la bourgeoisie ou des appareils politiques. Les militants du début du 20e siècle formèrent les premiers « couples mixtes ». Le désir d’indépendance des ouvriers issus des colonies faisait écho aux revendications d’émancipation des militants de la classe ouvrière française. Le patronat et l’Etat étaient le même adversaire pour Messali Hadj comme pour Emilie Busquant. La reconnaissance d’un destin commun, les conditions de vie similaires ont été la base d’alliances humaines et politique à contre courant de l’esprit de l’époque ou tout concourrait à séparer les français des populations indigènes !

Le troisième est que les luttes ne se font pas concurrence, elles se renforcent mutuellement. Une militante ouvrière et féministe, issue d’une tradition anarchosyndicaliste lorraine a su s’engager pour l’indépendance d’un peuple, car elle a reconnu une situation d’exploitation. Elle a cousu le premier drapeau Algérien et a soutenu une autre lutte d’émancipation, tout en gardant sa particularité et la conscience de sa condition. Quant aux militants de l’indépendance, ils savaient que leur avenir était lié à la question de la condition ouvrière.

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Un éclairage nécessaire au discernement de notre présent, car le jugement manque bien souvent à estimer la pertinence du combat pour l’égalité de nos camarades. Et la pensée qui nous vient d’un autre drapeau, noir rouge, blanc et vert, pour lequel le sang n’a pas fini de couler, n’est que pure coïncidence.

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2 Réponses vers “Les mains d’Emilie Busquant ont cousu le drapeau de l’indépendance Algérienne”

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  1. Vive la France | quartierslibres - 21 juillet 2014

    […] celui des femmes qui luttent pour l’égalité. Notre drapeau a été celui de l’Algérie, celui de la Tunisie, celui du Mexique et de l’EZLN, celui de l’ANC, celui du Bund, […]

  2. Hocine Aït-Ahmed | Quartiers libres - 2 janvier 2016

    […] a rendu à la mémoire d’Emilie Busquant, la compagne de Messali Hadj, celle qui la première confectionna le drapeau algérien. C’est honorer son combat que d’utiliser le crépuscule d’Ait Ahmed pour mettre en lumière […]

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