Séance du dimanche: On vous parle du Brésil

30 Mar

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Il y a cinquante ans, le 31 mars 1964, un coup d’État militaire, mené par le maréchal Castelo Branco renversait le président João Goulart, dont la politique de gauche déplaisait fortement aux secteurs dominants. Il installait les militaires au pouvoir pour vingt-et-un ans. Ce putsch, téléguidé par la CIA nord-américaine, se justifiait, aux yeux de l’armée, par la « menace communiste ». Il n’y avait aucune perspective de prise du pouvoir par une quelconque insurrection armée au Brésil en 1964 et les milieux proche de Jango –surnom populaire de Goulart– étaient assez loin d’avoir le couteau entre les dents, mais l’armée brésilienne et les Etats-Unis entendaient surtout prendre le contrôle de l’État pour mettre en application la « doctrine de la sécurité nationale » et couper court préventivement à toute tentative d’extension des mouvements guévaristes, en procédant par avance à une répression systématique de tout mouvement politiques, syndical ou même culturel susceptible de développer une pensée « subversive ». L’antiterrorisme comme technique de gouvernement, déjà. Ce coup d’État marque le début d’une implication franche et directe de la CIA en Amérique du Sud, à travers des régimes d’inspiration clairement fasciste. Elle marque la première phase des dictatures latino-américaine, qui n’ont rien d’une fatalité naturelle. L’épidémie était très soigneusement préparée : en  décembre de la même année, René Barrientos Ortuño prend le pouvoir en Bolivie, l’Argentine devait repasser sous la coupe de l’armée en juin 1966 avec le général Onganía, en décembre 1967 c’est en Uruguay que s’installe le régime autoritaire Jorge Pacheco Areco. Quant au Paraguay, il subissait déjà la dictature du général Stroessner depuis 1954.

 

La répression s’abat donc très vite sur toute la gauche brésilienne. Les forces de sécurité pouvaient compter sur l’appui logistique et théorique d’agents américains et français, les meilleurs spécialistes de l’époque de la « guerre subversive », théorisée entre autres par le colonel parachutiste français, ancien de l’Indochine et de l’Algérie, Roger Trinquier. La torture fut systématiquement utilisée contre les opposants politiques –réels ou supposés : ce genre de régime ne faisait pas dans la nuance. Le rôle des « conseillers » nord-américains, eux-mêmes formés à l’école française a été mis en évidence notamment par les organisation révolutionnaires : certains d’entre eux ont été enlevés et exécutés. C’est le cas notamment du capitaine Charles Rodney Chambers, dont la sinistre carrière est arrivée à son terme grâce à un commando de l’Action de Libération Nationale (ALN). C’est également le cas de l’agent du FBI Dan Mitrione. « Conseiller » spécial de la police brésilienne de 1960 à 1967, il avait permis d’institutionnaliser les mesures les plus caractéristiques des régimes dictatoriaux de cette époque : enlèvements, torture, disparition, exécutions, le plus souvent pratiquées par des groupes paramilitaires ou parapoliciers. Preuve de la continuité de cette politique, ce même Dan Mitrione fut ensuite envoyé en Uruguay, pour y mener les mêmes activités. Il y fut enlevé et exécuté par le Mouvement de Libération Nationale-Tupamaros en 1970. Paul Aussaresses, théoricien français des escadrons de la mort fut pour sa part attaché militaire au Brésil en 1973, et donna des cours de contre-insurrection au Centro de Instrução de Guerra Na Selva (CIGS, Centre d’instruction de la guerre dans la jungle), réplique brésilienne de l’école des Amériques de Panama, fondé dès 1964 pour la formation des forces armées des dictatures de tous les pays du sud du continent.

 

Les deux moyen-métrages présentés ici font partie d’une série de films militants tournés par Chris Marker en 1969-1970 dans le cadre de l’expérience SLON-ISKRA. Ils permirent à l’époque de faire apparaître les agissements de la dictature brésilienne et l’usage systématique de la torture mise en place sous l’influence des Etats-Unis (« On vous parle du Brésil : tortures »). Le premier (« On vous parle du Brésil : Carlos Marighela ») fit connaître la figure du dirigeant de l’Action de Libération Nationale (ALN), Carlos Marighela, responsable, en collaboration avec le MR-8 (Mouvement Révolutionnaire du 8 octobre) du spectaculaire enlèvement de l’ambassadeur américain au Brésil, Charles Burke Elbrick, dont ils monnayèrent la libération en échange de celle de quinze militants emprisonnés, qui, depuis le Mexique puis Cuba, purent donner les témoignages contenus dans le second des deux films. Outre l’échange de prisonniers, la junte dut également accepter que soit lu à la télévision à une heure de grande écoute, et publié dans les journaux un manifeste des mouvements révolutionnaires qui appelait à l’insurrection populaire contre le régime militaire, les intérêts économiques de l’oligarchie et des grands propriétaires et, enfin, les agents de l’impérialisme nord-américain au Brésil.

Carlos Marighela, théoricien de la guérilla urbaine, purgé du Parti Communiste brésilien pour sa critique de l’immobilisme bureaucratique du PC et son engagement en faveur de l’action directe, fera l’objet d’un prochain article sur Quartiers Libres.

On vous parle du Brésil : Carlos Marighela  :

On vous parle du Brésil : tortures  :

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4 Réponses to “Séance du dimanche: On vous parle du Brésil”

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  1. Carlos Marighela | quartierslibres - 11 avril 2014

    […] Un morceau du groupe de São Paulo Os Racionais à la mémoire de Carlos Marighela, fondateur de l’Aliança de Liberação Nacional créée en 1967 pour lutter par tous les moyens contre la junte militaire au pouvoir au Brésil. Assassiné en novembre 1969 par un commando de 80 policiers (cf notre Séance du dimanche On vous parle du Brésil). […]

  2. En foot comme en politique, la vérité vient du terrain | quartierslibres - 11 avril 2014

    […] en France, tout est mou et flou, il en est autrement au Brésil. Ce pays a connu une dictature militaire durant de longues années. La mémoire des luttes et la pratique militante y sont beaucoup plus […]

  3. Séance du dimanche. État de siège | quartierslibres - 18 mai 2014

    […] et simple des victimes. Une politique généralisée après le coup d’État militaire de 1964 qu’ils avaient contribué à préparer. En 1969, ce spécialiste du terrorisme d’État est envoyé en Uruguay pour assister l’armée […]

  4. Séance du dimanche. On vous parle du Chili (ce que disait Salvador Allende) | - 13 septembre 2015

    […] venues de pays en lutte, notamment en Amérique Latine (voir une ancienne séance du dimanche : On vous parle du Brésil). Ce « On vous parle du Chili » est en fait un montage de certains passages du film tourné en […]

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