300 : la fin d’une légende viriliste

15 Avr

Depuis le début du mois de mars, un nouveau film à gros budget témoigne de la vision américaine de l’histoire antique et de ses enjeux politiques : 300 le retour, La naissance d’un empire, racontant les batailles des Thermopyles et de Salamine. Avant d’analyser ce film, retour sur le premier opus qui déploie une vision viriliste et orientaliste, projetant des fantasmes actuels sur des événements historiques, au détriment de la compréhension des faits.

Le choc des caricatures

Xerxes

En 480 avant J. C, dans le défilé des Thermopyles (dans le centre-est de la Grèce actuelle), une armée regroupant les forces militaires de plusieurs cités grecques (Sparte, Corinthe, Mycènes, Phocée…) affronte les armées perses dirigées par l’empereur Xerxès. Cette bataille, qui dure trois jours, est devenue aujourd’hui, pour certains, un mythe important mettant en scène le prétendu choc des civilisations. Le récit des exploits spartiates a été intégré au roman national grec mais est devenue également une composante du discours de l’extrême droite européenne et américaine. Comme si une simple bataille militaire, sur laquelle on sait finalement peu de choses, pouvait avoir un sens culturel intemporel et une portée mondiale. Les 300 sont une fable auxquelles veulent bien croire ceux qui ont besoin de héros avec de gros muscles luisants pour se sentir exister.

Les faits sont têtus

Pour commencer, il n’y a pas dans l’Antiquité de nation grecque, au sens moderne du terme. On compte environ 600 cités-Etats grecques à cette époque et d’ailleurs, certaines de ces cités, comme Sparte, s’allient parfois aux pouvoirs perses contre d’autres cités grecques concurrentes. Les armées grecques ne représentent que leurs propres intérêts particuliers et non l’Occident unifié rêvé par les fanatiques du XXIe siècle.
En 499 avant J.C. une cité grecque, Milet, soutenue par Athènes, se soulève contre la domination perse. Darius, à la tête de l’empire perse, mate la révolte de la cité et lance une expédition contre Athènes. En 490 avant J.C., les armées perses traversent la mer Egée et se font battre par les hoplites athéniens à la bataille de Marathon. Après la mort de Darius, son fils Xerxès, continue sa lutte pour contrôler le territoire du Péloponnèse.

La guerre est déclarée

En 480 avant J.C., l’armée perse traverse le détroit des Dardanelles et pénètre sur le continent européen. Seulement une trentaine de cités grecques rejoignent la ligue hellène dirigée par Athènes et Sparte ; alors que les deux grandes cités de Thèbes et d’Argos ont rejoint les rangs perses. Et le premier conseiller de Xerxès est un ancien roi spartiate, Démarate
Les historiens estiment les forces militaires perses entre 30 000 et 75 000 fantassins, accompagnés de 20 000 à 60 000 cavaliers ; la ligue hellène, compte environ 10 000 soldats. Cette bataille met aux prises des effectifs très importants pour l’époque. Pour éviter une confrontation en plaine, perdue d’avance, Thémistocle, le chef de guerre athénien, décide d’attendre l’armée perse en profitant du relief des « portes des sources chaudes » (Thermopyles). Durant trois jours les troupes grecques contiennent alors les assauts perses. Pour les perses, cette bataille marque un temps d’arrêt dans leur immense effort de conquête séculaire. Cependant, leur accès à la mer Méditerranée, objectif stratégique majeur, est assuré.

Le mythe Leonidas

Contrairement à la légende des 300, la grande majorité de l’armée hellène est loin d’être composée uniquement de spartiates. La majorité des spartiates sont restés à la cité afin de célébrer des fêtes religieuses en l’honneur d’Apollon ; le roi Léonidas obtient une dispense personnelle pour lui et seulement 300 des hoplites de sa garde personnelle. Le début d’un mythe historique : les spartiates ne forment que 10 % de l’armée hellène et pourtant on leur attribue le mérite de ce qui est présenté comme une victoire. Léonidas choisit de tenir la position la plus étroite et donc la plus facile à défendre, avec plusieurs milliers hommes venus de diverses régions avoisinantes. Mais les perses trouvent un moyen de contourner cette position en profitant des manquements dans la tactique défensive de Léonidas, et non uniquement d’une traitrise. Le chef des spartiates tente alors, par le sacrifice de ses hommes, de compenser cette erreur, pour permettre au reste des troupes hellènes de se replier. Bien plus de 300 combattants, sans doute un millier, et une majorité de non spartiates, meurent dans ce combat.
Malgré ce sacrifice, le vrai vainqueur de la bataille est bien le perse Xerxès. Il a réussi à contourner le verrou stratégique principal et a battu les guerriers les plus réputés de la Grèce antique. En outre, ce sacrifice n’est d’aucune utilité, puisque Xerxès saccage malgré tout la région de la Béotie. Il faudra plus d’une trentaine d’années après cette bataille pour que les armées perses soient chassées véritablement de l’espace grec par Athènes
En réalité, les 300 spartiates sont des vaincus dont le sacrifice occulte l’absence de solidarité entre les cités grecques. Léonidas est un chef de guerre qui se bat pour son propre prestige et celui de sa cité. Les 300 ne sont pas les derniers des mohicans d’un monde menacé, ils sont les exemples du sacrifice inutile de milliers de vie pour servir la gloire des puissants.

Sparte, cité fasciste ?

Quand on analyse de près cette bataille, on se rend bien compte que ce n’est en rien un affrontement entre deux entités culturelles : l’occident et l’orient. C’est une lutte entre différentes puissances impérialistes concurrentes. Rien de national ni d’ethnique dans cette histoire. Cet événement est très tôt instrumentalisé idéologiquement par Sparte et par Athènes pour affirmer leur puissance politique aux dépends d’autres cités grecques. Les spartiates incarnent depuis, dans l’imaginaire occidental, le mythe du peuple guerrier, entièrement dévoué au sacrifice militaire. Se réclamer des 300, c’est faire l’éloge d’une royauté tyrannique et d’une société militarisée à l’extrême où dominent les valeurs virilistes de la force brute et de l’honneur guerrier.

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Aujourd’hui, le mythe des 300 spartiates est présent dans l’imagerie de l’extrême droite, sur différentes affiches de certains groupuscule d’extrême droite, dont la Jeunesse Identitaire qui reprend le symbole de Sparte (la lettre grecque lambda, en jaune, initiale de Lacédémone), ou dans des chansons de groupes se réclamant du fascisme, comme Frakass. En réalité, la cité de Sparte n’est pas une organisation fasciste, car le fascisme est un phénomène social propre aux sociétés occidentales contemporaines, il est une réaction face à leurs évolutions et non un système politique intemporel.

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N’en déplaise à ces gens-là, la réalité est éloignée du mythe et les faits sont têtus. Les Spartiates tant admirés par les néofascistes et consorts ne connaissaient strictement rien aux notions nationalistes. Ils ne voyaient que les intérêts et les dangers de leur cité. Tant pis aussi pour Franck Miller, auteur de la bande dessiné inspirant le film, qui a transformé un événement historique précis en mythe raciste et viriliste. Les athéniens, ceux qui sont désignés comme « philosophes et pédérastes », sont les réels vainqueurs des armées perses

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  1. 300, LA NAISSANCE D’UN EMPIRE : L’USINE A FANTASMES | quartierslibres - 29 avril 2014

    […] avaient choisi de ne raconter qu’un des aspects pour en faire une légende raciste et viriliste, un récit par omission. Le deuxième film, intitulé La naissance d’un empire, qui n’est cette fois pas tiré d’une […]

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