Les habits neufs de l’antiféminisme

17 Avr

« Le fémonationalisme décrit les tentatives des partis européens de droite (entre autres) d’intégrer les idéaux féministes dans des campagnes anti-immigrés et anti-Islam. » (source)

Sans Sexisme

Le 28 septembre 2011, Elisabeth Badinter déclare aux journalistes du Monde des religions à qui elle accordait un entretien « qu’en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité. » En 2013, c’est à Elle qu’elle confie son souhait que « la gauche […] ne laisse pas la défense de la laïcité à la droite. Car si on n’intervient pas rapidement, ceux qui vont profiter de cette situation, ce sont Marine Le Pen et le Front national ». Ces propos ont été recueillis à différentes étapes de « l’affaire » Baby Loup et illustrent assez bien le tour de force réussi d’une extrême droite parvenue à convaincre qu’elle était désormais la seule à défendre la « laïcité » (au prix d’une falsification grossière du sens à donner à ce mot) mais aussi, dans l’esprit de certain.e.s, les droits des femmes. Ce tour de passe-passe n’est pas sans conséquence et justifie peut-être au moins partiellement la féminisation du vote FN.

Si « le FN, ainsi que toutes les officines d’extrême-droite, sont d’abord et avant tout des structures profondément et inévitablement anti-féministes », la nomination d’une femme à la tête du Front National a permis à certains membres de ce parti d’affirmer le contraire. Lorsque Marine Le Pen déplore, en 2010, que « dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même français ou blanc », elle trace, en creux, un portrait robot assez clair de celui qui serait porteur de toutes les menaces. Dans la mesure où cette déclaration est exactement contemporaine du tournant islamophobe pris par le FN, il est assez simple de voir qui Marine Le Pen vise ici. Ces quartiers où les femmes seraient moins bien traitées qu’ailleurs sont aussi ceux que le Front National dénonce comme le centre névralgique de réseaux financés par l’étranger.
Grâce à cette entreprise cosmétique qui consiste à servir le même racisme sous un jour plus audible et non passible de sanctions, Marine Le Pen se cherche de nouveaux alliés auprès de celles et ceux que son parti n’a jamais défendu.e.s et ne défendra jamais. L’islamophobie revendiquée du Front National n’en fait pas un allié de celles et ceux dont on tente de nous faire croire qu’ils seraient menacé.e.s par l’Islam. L’histoire du Front National a été et demeure celle d’un parti sexiste, homophobe et antisémite.

Si les appels du pied faits aux femmes ont été entendus ou pris comme de réels élans féministes par certain.e.s – dont peut-être ces nouvelles électrices du Front National – c’est que le discours de Marine Le Pen a été largement rendu audible et préparé par une tendance plus vaste qui a vu la droite comme la gauche travailler à rendre le féminisme compatible avec un racisme à peine voilé et un néo-colonialisme assumé. À droite, cela a commencé par la réduction du féminisme à une « démocratie sexuelle » instrumentalisée et définie selon des termes occidentaux modernes bien commodes pour faire l’impasse sur une réelle remise en cause du système patriarcal. Ainsi Nicolas Sarkozy définissait-il en 2007 la liberté des femmes comme liberté « de se marier […], de divorcer […], d’avorter. » Le choix de cette série n’est pas anodin, et ne pouvait qu’ouvrir la voie au changement de cap (purement rhétorique) des droites radicales : « De la polygamie au niqab, en passant par les mariages forcés, c’est toute la rhétorique de la «démocratie sexuelle» à laquelle se rallie désormais l’extrême droite, dans le sillage de la droite. » De telles déclarations permettent facilement de tracer une ligne de démarcation entre « nous » et les « autres » et d’alimenter la panique identitaire qui dissimule habilement les luttes féministes en cours.

Filles voilees

Mais la « gauche » (autoproclamée) ou les féministes soutenues par elle ne sont pas en reste sur ces questions, et n’ont pas manqué de contribuer elles aussi à l’édification de cette mystique du « garçon arabe ». Déjà largement relayé par Ni Putes Ni Soumises en leur temps, ce discours stigmatisant qui caricature aussi bien les Mulsumans que les Musulmanes, que l’on prive de voix et de libre arbitre, a désormais trouvé une descendance toute naturelle dans les sorties islamophobes des Femen. Le soutien que Caroline Fourest a apporté à ces dernières ne saurait surprendre, lorsque l’on sait, entre autres choses, qu’elle soutenait la thèse selon laquelle le mot « islamophobie » était une invention des mollahs destinée à empêcher toute critique de l’Islam, avant de réviser sa copie face à la vérité historique. On ne s’étonnera donc pas non plus des liens avérés entre les Femen et l’extrême droite : la boucle est bouclée.

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S’il n’est pas ici question de nier toutes les formes de sexisme et de violence qui existent comme ailleurs dans nos quartiers, il faut comprendre à quoi et à qui servent les analyses qui éludent l’omniprésence des discriminations et des violences sexistes dans tous les quartiers, toutes les classes de la société pour ne viser qu’un ennemi type. Les déclarations d’un Sarkozy, d’une Le Pen ou des Femen ne servent en rien les femmes mais en tout le racisme et le néo-libéralisme.

5 Réponses to “Les habits neufs de l’antiféminisme”

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  1. Minute Charlie | quartierslibres - 24 octobre 2014

    […] à la concurrence. La seule chose qui les sépare de Zemmour c’est leur soutien au groupe des FEMEN, même s’ils partagent pourtant le même humour et clichés racistes et de mépris de classe […]

  2. La France en maillot de bain | quartierslibres - 28 juillet 2015

    […] Cette triste histoire de gamines permet aux medias et aux personnels politiques du PS au FN d’instrumentaliser le corps des femmes et de réduire le combat féministe à des centimètres car…. […]

  3. French way of life | Quartiers libres - 28 novembre 2015

    […] Pour celles et ceux qui pensent que le projet « France » ouvre un horizon, certaines images valent mieux qu’un long discours. La France des valeurs républicaines avec des barreaux, les traditions « gauloises » qui font passer la médiocrité pour un art de vivre , les femmes réduites au rang d’objets de consommation transformées en étendard de la liberté. […]

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    […] qui veut déglinguer le Planning Familial, de se draper dans les oripeaux d’un féminisme dévoyé à la Badinter. L’ensemble de l’Europe va pouvoir dénoncer les violences faites aux femmes et se racheter une […]

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