ROHFF et Booba : retour au même schéma VS éternel recommencement

25 Avr

On ne peut être que triste et en colère.
Triste parce que dès qu’il y a un piège, même visible, les nôtres foncent dedans au mépris des conséquences pour eux et les autres.
En colère, parce que même si on a nos responsabilités, on nous fait passer pour les seuls coupables.
Ce constat amer, on peut le faire pour beaucoup de choses et ici, en l’occurrence, au sujet du différend entre Rohff et Booba.
Au delà des dégâts personnels, cela nous fait reculer et conforte nos détracteurs et ceux qui ont choisi de hurler avec eux pour gratter un billet.

rohff_booba

Il va falloir rappeler quelques faits : les rappeurs, mêmes multimillionnaires, ne sont pas détenteurs de leurs moyens de production. L’industrie du disque vend du spectacle et a besoin de sensationnel en permanence. Rien de tel que le « clash » pour alimenter les réseaux sociaux et faire parler d’un artiste.
C’est d’ailleurs cette logique qu’empruntent les Soral, Zemmour, Finkielkraut et autre faiseurs d’opinion en créant des polémiques et faisant fructifier leurs affaires à travers des calomnies et des insultes.
Dans un milieu ultra concurrentiel comme celui du spectacle, il n’y a pas besoin d’organiser de faux événements : les querelles trouvent leur source dans la logique de compétition économique. La seule chose qui compte c’est de vendre ses disques et ses produits dérivés, d’être devant l’autre. Cela se fait au détriment du message et à travers la reproduction et l’amplification de ce qu’il y a de pire dans nos quartiers. Pas besoin de complot ou d’interventions sataniques pour s’embrouiller. Il convient de rajouter, qu’avoir des conditions des vie communes, des intérêts commun, faire partie d’une même famille n’empêche pas les divergences les plus radicales.
Il n’y a pas de grande famille du rap où tout le monde est ami.
Les clashs sont un classique du rap français et du rap tout court. Dès le début on a assisté à des conflits NTM/IAM. Rien de bien nouveau.
Mais aujourd’hui avec l’importance qu’a pris la scène rap, ces conflits entre artistes prennent une dimension nationale. Certains fans ou des tiers deviennent – volontairement ou non – des protagonistes de cette histoire. L’échelle est plus grande, et les conséquences des actions sont à cette mesure.

Ce qui est navrant, c’est que tout cela nous renvoie vers le quartier, nos conditions de vie. Comme un aimant.

Si le rap est la bande son de la jeunesse des quartiers depuis plusieurs décennies, les scènes d’action classiques sont les embrouilles entre jeunes d’un même quartier, ou de cités et villes « rivales ».

carte bandes paris
Il faut rappeler avant qu’on nous ressorte l’argument de « l’américanisation » de la société que les bastons entre quartiers sont aussi vieilles que les rivalités de clocher de la France des campagnes.
Si les gens se cognent dessus, ce n’est pas parce qu’ils sont noirs ou arabes mais parce qu’ils appartiennent aux classes populaires françaises.
Se battre avec la personne qui vit dans les mêmes conditions que soi avec pour alibi la défense du territoire est une constante de l’histoire européenne.

apache plaie de paris
Le délire qui parle d’« islamo-racaille américanisée » n’est que du racisme mal déguisé.
Le mécanisme de compétition qui règne en haut de l’industrie du disque est identique à celui qui sévit au quartier. Dans cette guerre, pour s’en sortir, on trouve instinctivement la solution collective : marcher en équipe.
Des individualités sont mises en avant, mais la plupart du temps ce sont des « groupes » qui permettent de s’en sortir, chacun ayant son rôle et sa part. Ces logiques fonctionnent pour le meilleur et pour le pire.
Comme la réussite reste exceptionnelle (exclus et encerclés, prenez votre raclée. Pour le boulot pas d’élu, aucun appelé), le pire est la règle générale.
Le pire se concrétise la plupart du temps par des coups, le tribunal et la case prison, des séquelles et des traumatismes mal cachés et parfois un décès.
L’effet de groupe empêche de désamorcer un conflit et entraîne une surenchère dans la violence.
Dans les confrontations, ce sont souvent des satellites, des personnes éloignées du groupe qui prennent de plein fouet le premier coup ou les représailles. Le plus désastreux arrive fatalement à la personne de bonne volonté qui tente de s’interposer pour mettre un terme au conflit ou éviter un drame.
Dans un contexte économique et social désastreux, sans perspective de changement, la « bande » remplace l’organisation ou le mouvement politique. C’est dans un contexte de récession économique et suite à la répression  du gouvernement américain sur le Black Panther Party et les Young Lords que les « gangs » se sont développés. Une organisation de substitution, avec comme seule objectif la survie à court terme.

Au lieu de lutter pour de meilleures conditions de vie, on se bat entre nous et contre nous.

Représenter les siens (ou quelque chose dont on se sent proche), c’est déjà quelque chose. Dans ces circonstances, s’affirmer à travers le groupe devient un impératif.
Idem lorsqu’il s’agit de défendre les couleurs d’un club de foot ou l’honneur d’un artiste qu’on apprécie. Avec la nouvelle notoriété des rappeurs comme Booba et Rohff, certain.e.s peuvent passer à l’action ou être pris à partie sans motif sérieux.
L’engrenage de la violence se met facilement en marche, il va d’autant plus loin que ceux qui se font broyer croient qu’il y a plus à perdre en passant à autre chose que d’y laisser sa vie ou de voir partir un proche.
Avec les conditions de vies qui se durcissent, il va devenir de plus en plus difficile de descendre d’une voiture qui part pour régler une affaire qui concerne quelqu’un du quartier. La réputation et un peu d’argent comme boussole, la colère comme carburant.

Ce n’est heureusement pas toujours le cas, et il existe heureusement des militant.e.s qui se battent pour faire comprendre que nous sommes les premières victimes de la violence que nous infligeons autour de nous et que la paix est la seule issue viable à un conflit.

no joke

 

un sourire pour Idi

Se battre, lutter, ne veut pas dire se taper ou se tirer dessus. Se battre pour une vie quotidienne digne, c’est ce genre de message qu’on apprécie entendre dans les morceaux des rappeurs, plus que les paroles qui mettent en scène les drames du quotidien ou les aspects les plus durs et sales de nos quartiers.
Cela flatte peut-être nos instincts les plus bas de s’entendre dire qu’on est les pires crapules prêtes à tout et sans remords. Mais cela ne masque plus le fait que nos familles et nos quartiers sont en position de faiblesse politique et économique. Se complaire dans le retournement du stigmate renforce les stéréotypes et l’ordre social. À force de le dire, on reproduit et on légitime les injustices qui nous frappent.
Booba et Rohff sont en train de monter que malgré leur talent, leur audience et leur puissance économique ils n’ont pas pu s’extirper de cette spirale de conflits : c’est la guerre dans nos rues et jusque dans l’industrie du disque.
La reproduction des comportements des dominants n’offre de possibilité de salut pour aucun des nôtres, y compris les plus talentueux.
Notre société est violente, parce que le système économique qui la régit est basé sur l’exploitation de l’humanité, le pillage des ressources et la concurrence entre les individus.
La réussite individuelle et financière ne suffit pas. Se battre c’est avoir le courage de ne pas se charcuter pour un blouson ou une réputation, mais faire comme les anciens d’ici et du bled qui se sont battus pour la justice, l’égalité et la dignité.

On n’attend pas forcément d’un artiste qu’il soit un leader ou guerrier. On espère qu’il nous fasse du bien à travers des choses positives, ou qu’il nous fasse réfléchir. Pour comprendre l’absurdité d’une situation et les trajectoires qu’empruntent parfois nos vies, il faut réussir prendre un peu de recul :

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