La réalité en face

29 Mai

Les résultats étaient connus à l’avance, mais il a fallu que ça tombe pour que tout le monde  réalise, une fois devant le fait accompli.

fn dans les journaux
Le FN est arrivé en tête à des élections. C’était un truc qui allait de soi pour plusieurs raisons.
La première est que la gauche parlementaire (les partis à gauche du PS) a tellement démissionné de son rôle qu’elle n’apparaît plus comme une force de changement social. Son abandon des luttes au profit de la gestion d’appareils et de conservations de strapontins lui a fait perdre son ancrage et tout sens des réalités.
Cette perte de sens, cette défaite politique et idéologique se caractérise par la récupération du vocabulaire du mouvement ouvrier par des ennemis politiques, qui défendent les thèses contraires. Aujourd’hui on pense à droite. La droite  domine actuellement sur le plan idéologique, économique et culturel. Pour citer Gramsci, l’hégémonie culturelle a basculé à droite. On ne pense plus qu’avec les mots des dominants.
Seconde raison, les grands médias privés font de la propagande en permanence. Nos foyers sont inondés par les paroles et les images que nous impose l’idéologie dominante. Les groupes privés défendent les intérêts de leurs propriétaires, et ont donc pour mission de justifier les injustices et trouver des boucs-émissaires.

medias fn
Le service public audiovisuel ne se distingue plus du secteur privé depuis longtemps, soit il se fait le relais de l’UMP quand la droite est au pouvoir et sert le même son que ses concurrents du privé, soit il tente de justifier les trahisons du PS lorsque ce dernier accède au pouvoir et fait des cadeaux à ceux qui ont voté contre lui.
Le média libéral qu’est internet donne l’illusion de donner une information alternative en faisant oublier que pour produire des contenus et animer des plateformes d’informations il faut de l’argent, comme pour n’importe quelle entreprise médiatique : buzz, bizness et comm. Si ce média a été « libre » au début, il est de devenu libéral. Tout comme l’ont été les radios. Il n’y a pas de sites performants qui ne fonctionne pas sous la forme de boite de production, d’entreprise : c’est la reproduction du schéma dominant.
Le fond est libéral, la forme est conservatrice et réactionnaire.
Aux diatribes de Zemmour répondent les délires de Soral. À l’humour mainstream du stand up qui rit avec le racisme, on peut consommer la méchanceté anti-système en carton de Dieudonné. À la stigmatisation on oppose les clichés. Il n’y a que la question économique qui est soigneusement évacuée, il faut pas toucher au grisbi.
On baigne dans la résignation et le chacun pour soi, avec comme seul espoir de pouvoir marcher sur la tête de plus noyé que soi pour s’en sortir.
Noir.e.s, Arabes, Musulman.e.s, Juif.ve.s, Asiatiques, Rroms, gitan.e.s, immigré.e.s, femmes, homosexuel.le.s, trans… Tous des chômeurs tricheurs aux prestations sociales : à chacun sa cible et sa victime expiatoire. En pensant que châtier les personnes pour ce qu’elles sont rendra l’air plus respirable pour soi.
On ne regarde plus qui possède et qui profite.
On cherche derrière la souffrance sociale Satan et autres sociétés secrètes, bientôt même les extraterrestres alors que tout n’est que bilan comptable et formalité administrative : la fuite individuelle avec une justification surnaturelle plutôt que le courage et la solidarité. Ce sont les modèles qui nous sont présentés comme possibles et acceptables.
Il y a rupture quasi-totale entre les classes populaires et les différentes organisations de « gauche » (toutes tendances confondues). Ce la se concrétise par une abstention devenue majoritaire, en particulier dans les quartiers les plus pauvres mais aussi par une incompréhension presque totale entre population et militants.
Dans les faits, on élit un représentant du peuple avec moins de la moitié des inscrits. Dans nos quartiers si on tient compte des gens qui y vivent et bossent sans avoir voix au chapitre depuis des dizaines d’années (depuis 1981 on attend toujours le droit de vote des « étrangers extra-communautaires »), on se rend compte qu’un élu n’est que le garant des institutions et non l’émanation de la volonté du peuple. Il est un rouage qui nous écrase et non un le défenseur d’un mandat confié par le peuple.
Du changement de la société, on est passé à la gestion de la misère et des pauvres. Depuis plusieurs décennies les municipalités et les élus de gauche font des sacrifices sur le dos des populations en assumant les coupes budgétaires avec pour seul argument que si ça n’est pas fait de cette façon et par eux ce serait pire. Ce n’est pas complètement faux, mais c’est tout de même inacceptable.
Ce ne sont pas les populations qui tournent le dos, ce sont les organisations politiques et syndicales qui ont abandonné leur rôle et trahi leurs objectifs. Ces mêmes organisations qui développent un mépris des classes populaires (trop beaufs, trop capitalistes, trop passifs, trop Musulmans, trop étrangers..) pas assez reconnaissant envers la gauche radicale ou gouvernementale. Voilà pour la situation, et pourquoi le FN et ses sbires jouent sur du velours.

La réalité et le récit.

Ce bilan est assez simple à dresser, pourtant aujourd’hui aucun média (même étiqueté de gauche) ne le fait. Le parti de défense des intérêts des plus riches, l’UMP, est aux abois et en décomposition. Il n’y a qu’à voir les différentes affaires de corruption qui se succèdent depuis des années.

UMP
Le PS, solution de consensus capable de faire avaler des couleuvres libérales aux classes populaires, ne peut plus donner le change tant la situation économique et sociale est crispée et tendue. On ne peut abolir qu’une fois la peine de mort, en revanche on n’a de cesse de remplir les prisons avec des pauvres.

ps medef
La seule solution qui devient crédible et qui convient parfaitement aux élites économiques du pays : la solution brutale, celle de la droite radicale : pas de solution mais la punition.
Depuis des années le FN est une formation à qui les médias privés et publics font une promotion fantastique. Ce serait un « parti anti système », même si ceux qui le dirigent ne savent pas ce que c’est qu’une « fin de mois » et que ses dirigeants sont tous de bonne famille. Le FN n’est pas épargné par les malversations financières, et des proches de Marine Le Pen sont dans le collimateur du fisc (montages fiscaux pour des ministres). On en oublierait presque la fortune des Le Pen et son origine.

propagande FN
Les grands médias et médias alternatifs nous présentent le FN comme un crédit à la consommation, pur produit publicitaire. C’est la solution efficace, temporaire et sans danger. On n’aurait pas le choix.
Ce serait une solution « anti européenne », alors que le FN n’est pas capable de se mettre d’accord avec ses homologues européens pour faire capoter l’union européenne. En gros voter pour le bobard relayé par les médias selon lequel voter FN c’est croire voter contre l’union européenne alors que ce parti n’a pas les moyens de trouver une alliance pour faire chanceler cette union.
C’est, toujours d’après les médias, le parti des jeunes et des ouvriers. Dans les faits c’est celui du peu de jeunes et d’ouvriers qui votent encore. Là encore, on est dans la promotion d’un parti « jeune » (donc d’avenir) et « populaire » parce qu’ouvrier.
Le FN n’est pas anti système, il permet de canaliser la colère et renforcer les injustices en les rendant « naturelles » : mieux né, mieux loti. Le FN et ses satellites drainent toutes les personnes qui cherchent à punir quelqu’un en fonction de ce qu’il est. Il n’y a jamais de remise en cause du fonctionnement économique de la société. Au contraire il légitime la violence sociale et accentue les inégalités entre individus et groupes communautaires.

C’est un parti de chef de petites et moyennes entreprise comme Chatillon, Soral, Dieudonné. Ils ont vu dans la crise actuelle le moyen de grimper dans la hiérarchie sociale et politique en monnayant leurs services et leurs idées.
Une crise marque un moment de mutation et de restructuration de la société. Pour une partie des classes dominantes c’est l’occasion de monter en grade et de régler des comptes avec certaines franges de la population. Les nostalgiques de l’empire colonial et du régime de Vichy ou même du roi de France ont l’occasion de cogner sur la frange des classes populaires qu’ils détestent le plus.

Ce doit aussi être pour nous l’occasion de construire une alternative populaire : nous avons de moins en moins de choses à perdre et donc beaucoup à gagner.

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