Bilal Berreni : « c’est assez bien d’être fou »

10 Juin

Bilal Berreni, enfant du 20e, enfant des quartiers disparu début 2014. Retrouvé mort à Detroit il aura fallu plusieurs semaines pour identifier son corps. C’était un gosse de 23 ans, dont les yeux auront vu plus de choses que d’autres épuiseront en une vie. Une vie de poète, une vie de la rue, une vie à esquiver les codes, à esquiver les flics, à dessiner pour vivre. Une vie pour la dignité des notres,  pour l’art et la liberté sans concession. (Tous les intertitres sont extraits de ses œuvres)

Bilal Berreni

Bilal Berreni

 

« Dans mon quartier, soit on grandit trop vite, soit on reste des mômes »

Ce qu’il peint le jour et la nuit dans les rues de Paris, fait parfois peur, c’est presque un peu torturé, issu d’un inconscient et d’une imagination débridée, car depuis son plus jeune âge, Bilal Berreni peint. Il ne « veut pas rendre la ville plus agréable », pour lui on aménage pas le béton gris des murs qui nous enferment ou qui nous relèguent. Il veut choquer et inciter les gens à réagir. C’est d’ailleurs pour cela que Bilal peint de jour, il peut ainsi discuter avec les passants, mais c’est aussi pour cela qu’il se fait arrêter 20 fois ! Les dessins qu’il peint sur les murs sont sans concession. c’est un bestiaire enragé, des corps parfois déformés, adossés à une pensée poétique ou politique. La pensée de Bilal est une pensée de révolte, la rage de ses 20 ans s’exprime dans ses dessins, qu’il accompagne parfois de quelques mots. Ces mots dépeignent notre quotidien, celui des quartiers, de la rue, de ceux qui naissent et n’ont pour horizon que le bitume et le béton.

Mais ce ne serait lui rendre justice que de réduire son dessin à une pensée politique, son dessin est celui de la liberté, il s’affranchit des codes, invente un langage personnel, pas vraiment graffeur, il n’utilise pas de spray ; pas vraiment peintre car sa toile est le mur ; pas non plus street-artist car il refuse ce terme apparenté déjà à une forme de récupération.

« Pas encore d’ici plus jamais de là-bas »

Après avoir cartonné les murs de Paris, ses images connaissent une certaine notoriété. Bilal est entrepris par des galleristes, mais sans l’ombre d’une hésitation il répond à l’appel de la rue et refuse les propositions. A Paris, son terrain de jeu et de lutte se restreint. Mais de l’autre coté de la méditerranée en mars 2011, le bruit de la révolution fait écho à son engagement. Un peu de lui même l’appelle là-bas, c’est là que ça se passe, là que sa révolte graphique trouvera à se mettre à l’unisson de la révolte populaire. Il explique sur son site pourquoi il choisit alors de s’y rendre et de peindre les martyrs. Il a 20 ans et il s’interroge, lui « étranger a-t-il le droit de représenter ceux qui sont morts dans les rues de Tunis ?». Bilal Berreni part pour vivre la révolution et c’est dans ses rencontres dans le quartier de Hafsia que vient le déclic. Des amis lui demandent de représenter leur camarade « Hanchi », pour ne pas l’oublier, car « oublier ce serait tuer une deuxième fois ». Il peint alors sur du carton de grandes silhouettes grandeur nature. Puis d’autres lui demandent de faire de même pour leur frère ou leur fils disparu. Il n’y a parfois même pas de photo, la description de l’un ou l’autre sert à faire le portrait. Ainsi représentés, les morts restent des compagnons de lutte. Ils sont là comme si de rien n’était, posés contre le mur, silhouette en noir et blanc et ils nous regardent pour l’éternité. Grandeur nature l’effet est saisissant.

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A Tunis, des enfants posent à coté d’un dessin grandeur nature de Bilal Berreni source : ZooProject

 

« Ne demandez jamais votre chemin à quelqu’un qui le connaît vous risqueriez de ne pas vous perdre »

Après Tunis, Bilal se rend au camp de réfugiés de Choucha à 10 km de la frontière tuniso libyenne.  Il abrite depuis 2011 des réfugiés de 24 nationalités qui ont fui lors de la révolution Lybienne. Ils sont en attente de rapatriement pour un délai qui peut courir de 10 jours à plusieurs mois. Bilal y réside un mois, il dort aux cotés des réfugiés et commence à peindre leurs portraits, sur de longs draps accrochées sur des batons à la manière d’étendards. Pour leur « rendre une dignité », dit-il. Le statut du migrant conduit à la déshumanisation, à l’oubli, le regard de l’illustrateur, la relation qui se tisse au moment du dessin entre le sujet et le dessinateur, rend le sujet singulier et lui permet un instant de surmonter sa condition. La réalisation est saisissante, les silhouettes  qui flottent au vent acquièrent une dignité particulière, plantés ou brandis au milieu du désert.

Camp de réfugiés de Choucha, frontière Lybienne

Camp de réfugiés de Choucha, frontière Lybienne

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Camp de réfugiés de Choucha, frontière Lybienne

Après un retour à Paris, Bilal s’envole pour Détroit, autre cité cicatrice abandonnée et dévastée par la crise aux USA. Pour on ne sait quel projet. C’est là qu’il meurt, comme dit joliment l’écrivain Yves Pagès, « qu’il repose en peinture ».

« On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil »

Pourquoi parler de Bilal Berreni ? Parceque c’est une raison de fierté pour nos quartiers. Il n’a jamais transigé avec la liberté, et être libre c’est faire le choix de remettre sa vie au destin. Il n’a jamais transigé avec l’art, son style est unique et il n’a jamais vendu son oeuvre aux marchands d’art, Il n’a jamais transigé avec la lutte, il a choisi d’être toujours aux cotés des opprimés et des révolutionnaires.

Nous parlons souvent de morts ou de martyrs dans Quartiers Libres. Pourquoi cela ? Est-ce une pensée morbide, un regard tourné vers le passé ? Bilal Berneri nous fournit une clé pour répondre à cette question. Sur le chemin de celui qui lutte pour la liberté et contre l’oppression on rencontre souvent la mort, les révolutions arabes nous l’ont cruellement rappelé et il n’y a pas de gains sans sacrifice, militer c’est assumer ses actes. Mais le plus important réside dans les mots de Bilal, « la mémoire (ces dessins) sert la rencontre des vivants  », car autour de la mémoire d’un homme ou d’une femme, il y a avant tout et au dessus de tout, la rencontre des vivants. C’est ce qui nous intéresse, construire le futur, construire notre identité collective, à travers nos lutte et notre solidarité, seule manière d’échapper aux pièges des représentations dans lequel les dominants et les nationalistes veulent nous enfermer. Il nous appartient de le faire car encore une fois personne ne le fera à notre place.

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ZOO project la page de Bilal Berreni qu’il consacrait à son travail, les photos sont issues de ce site.

Les citations en intertitre ont été répertoriées par Yves Pagès

Une Réponse vers “Bilal Berreni : « c’est assez bien d’être fou »”

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  1. Hommage à Bilal Berreni | Vivre ensemble - 11 juin 2014

    […] extraits sont tirés du billet « Bilal Berreni : ‘c’est assez bien d’être fou’« , publié le 10 juin 2014 sur le site Quariters libres. Cliquez ici pour lire […]

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