On ne peut pas se couper du monde

12 Juin

La coupe du monde de football commence, au Brésil. Tous les ingrédients de la fête ont été réunis : tropiques, spectacle, stars mondiales, etc. Les visiteurs au pouvoir d’achat suffisant pourront profiter de tous les tourismes (même les plus crades) et les quartiers populaires pourront s’identifier aux habitants des favelas qui accueillent, malgré eux, la coupe du monde. La carte postale est travaillée pour démontrer que le capitalisme à visage humain existe, que la mondialisation ultralibérale finit par faire le bonheur des gens et que, somme toute, la misère est plus belle au soleil. Un bon steak d’illusions sauce ballon rond entre deux tranches de publicité.

contestation Brésil

Cependant, la réalité est têtue et le pays hôte, promis à un développement économique et social accéléré par l’effet Mundial, se révèle en crise. Pour organiser l’évènement planétaire, des sacrifices ont été nécessaires et continuent de l’être. L’addition est pour les pauvres : destructions de quartiers pauvres, spéculations en tout genre, augmentation des taxes et du coût de la vie, saturation des réseaux de transport, etc. Plus les protestations et grèves sont musclées et plus le pouvoir est brutal pour mener à bien son opération de prestige.

Le monde entier a les yeux braqués sur le plus gros événement sportif et commercial du moment et, de fait, sur les conflits qui secouent le pays qui l’héberge.

Même avec la meilleure volonté du monde, en ayant conscience des tensions sociales associées et des enjeux financiers colossaux qui influent sur le cours des évènements, difficile voire impossible de boycotter la coupe du monde. Tout le monde sera là, à soutenir telle ou telle équipe d’ici ou d’ailleurs, à guetter les séquences de jeux phénoménales à la Maradona et à voir une forme de justice dans la victoire des outsiders ou de celui qui représente le quartier. Le foot est une drogue dure, on est un paquet à s’y accrocher de différentes manières et à différents degrés pour échapper à la morosité quotidienne.

Le théâtre qu’est le football va aussi faire ressortir les conflits qui pourrissent la société française. L’équipe de France reste composée de joueurs issus de quartiers populaires stigmatisés. Fort à parier donc qu’à travers les réactions suscitées par la prestation des « bleus », les clivages sociaux s’apprécieront, à contrario du roman national. On discutera de qui chante ou non la Marseillaise, du taux de mélanine du buteur ou de celui qui commet l’erreur. On comparera le savoir-vivre et la compatibilité républicaine des footballeurs, sans oublier de parler de leur salaire, de leur vie sexuelle, de leur orthographe, etc. On pointera du doigt l’indélicatesse de ceux qui soutiennent aussi les équipes africaines, comme si c’était une trahison envers la France. On s’offusquera de voir certains chanter « 1,2,3 viva l’Algérie ». On dira que ceux-là, à qui la France à « tout donné », sont des ingrats, en oubliant de rappeler ce que la France a pris sans demander et sans redistribuer. Les Finkielkraut et Cie tenteront de faire passer l’émotion populaire pour du communautarisme, du hooliganisme, du sexisme, de la barbarie…

trappes

La coupe du monde sera aussi l’opportunité de voir jusqu’à quel point la société brésilienne peut faire illusion quant à sa cohésion. Le parcours de la Seleção va conditionner le bon déroulement de l’événement. Si le Brésil ne soulève pas le trophée ou n’atteint même pas la finale, la pilule risque d’être amère pour bon nombre de Brésiliens à qui on a demandé de ne plus vivre au nom du prestige national. Si Ghiggia (buteur uruguayen victorieux du Brésil en finale de la coupe du monde 1950) a un héritier, la vague de colère populaire pourrait bien submerger le rempart policier que le gouvernement brésilien exhibe ces derniers temps.

police brésil

Les brutalités policières sont monnaie courante au Brésil et elles sont proportionnelles aux injustices économiques et sociales sur lesquelles s’est construit ce pays. Ancienne colonie qui a pratiqué l’esclavage jusqu’en 1888, le Brésil n’en finit pas de connaître des tensions sociales sur fond de racisme. Comment les médias du monde entier vont-ils nous raconter les choses ? Vont-ils réussir à couper la réalité du Brésil du reste du monde ? Les dérives sécuritaires ne seront-elles pointées du doigt que pour justifier la critique d’un pays pas assez libéral aux yeux des marchés et des puissances économiques essoufflées ?

Pour toutes ces raisons, nous sommes obligés de prêter attention au déroulement de la coupe du monde au Brésil. Nous serons solidaires des Brésiliens en lutte, pour qui l’évènement sera l’occasion de porter leurs revendications aux yeux du monde entier, alors que les groupes ultras de gauche et les Black Blocks sont déjà sous le feu des médias et de la répression policière.
Certaines équipes sur place porteront l’espoir de reconnaissance de peuples entiers qui vivent au moins aussi mal que les classes populaires du Brésil.
La lutte entre puissances économiques, entre classes sociales, les discriminations, les rapports de domination, l’expérimentation des techniques de maintien de l’ordre et le spectacle médiatique vont se polariser autour de la coupe du monde de football. Par conséquent, impossible de s’en désintéresser.

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Une Réponse to “On ne peut pas se couper du monde”

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  1. Want to free, Viva l’Algérie ! | quartierslibres - 24 juin 2014

    […] Ce n’est pas un hasard non plus si c’est la fête au quartier quand une équipe africaine gagne. […]

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