Nous sommes la Résistance de demain

16 Juin

«L’ancien monde se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour : Dans ce clair-obscur surgissent les monstres.»

Antonio Gramsci

La première place du Front National aux élections européennes est la dernière étape en date (mais certainement pas l’étape finale) d’un long processus de délitement de la base sociale de la Vème république. Avec moins de 6% des inscrits qui s’expriment en faveur du PS, on atteint des abîmes en termes d’adhésion à une force politique qui dirige pourtant l’État français. Au-delà du rejet du PS, c’est une sanction pour tout le système politique républicain. Les partis de gouvernement UMP PS EELV UDI qui se succèdent au pouvoir depuis la création de la Vème République réunissent tous ensemble sur leur nom moins d’un quart des électeurs.

abstention

C’est du jamais vu dans la Vème République : les institutions et les forces politiques qui la dirigent ont une base sociale minoritaire dans le pays. Depuis son avènement en 1958, l’édifice républicain n’a jamais été aussi fragile. C’est la grande leçon à retenir de ce scrutin et qui doit nous interroger, nous qui tous les jours dans nos quartiers, dans nos vies, travaillons à construire un chemin d’émancipation social et politique en dehors de ces institutions.
Autour de nous dominent deux sentiments à l’égard du jeu politique institutionnel républicain, une forme d’indifférence qui se traduit souvent par « rien a faire de vos histoires » et un sentiment plus violent de rejet « qu’ils aillent tous se faire voir !!! » pour parler de manière polie. Dès lors, il ne s’agit pas pour nous de devenir les défenseurs d’une République qui ne nous a jamais respectés mais bien de prendre la mesure de ce que peut ouvrir comme perspectives ce rejet et cette indifférence massive. Car c’est là le paradoxe de la République aussi censitaire, raciste, bourgeoise, soit-elle : la République tient son pouvoir et sa légitimité d’une adhésion populaire qui se manifeste par le vote et le soutien des électeurs-citoyens. Quand ils se détournent d’elle, quelles qu’en soit les raisons, la République s’écroule.

Dans l’histoire de France à chaque fois qu’une République a perdu sa base sociale – ne fût-t-elle que bourgeoise – elle a été renversée.

La première République héritière de la révolution de 1789, ravagée par la guerre civile, les guerres de défense contre les monarchies coalisées, incapable de traduire dans les actes concret les idéaux qu’elle proclame, est renversée par un coup d’état militaire qui donnera naissance à l’Empire napoléonien.

La Seconde République est elle aussi renversée par un coup d’État, le 2 décembre 1851, moins de 3 ans après sa proclamation en février 1848. Ce coup d’état est fomenté là encore de l’intérieur même des institutions républicaines : Louis-Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III, avait en effet été élu président de la République. Ce renversement est la conséquence logique de l’incapacité de la Révolution de 1848 à trancher son projet politique entre monarchisme, républicanisme bourgeois et république sociale. L’anecdote de la proclamation de la République par Lamartine est le symbole de cette incapacité à emporter une majorité cohérente sur un projet politique. Lamartine obtient la proclamation de la République avec l’aide des royalistes opposés à « l’usurpateur » orléaniste en faisant rejeter le drapeau rouge comme nouvel emblème national et en faisant adopter le drapeau tricolore emblème de la Révolution de 1789. Il était clair dès l’origine de la Révolution de 1848 qu’une partie des républicains ne voulaient pas d’une république sociale et que les royalistes se déchiraient autour de la légitimité de tel ou tel prétendant au trône de France. Sans base sociale majoritaire cette République ne pouvait durer.

La troisième République, qui dura 70 ans, mena des guerres coloniales, participa à une guerre mondiale et fut renversée elle aussi de l’intérieur, incapable qu’elle fut dans les années 30 de gérer les contradictions sociales et politiques qui voyaient émerger un mouvement ouvrier structuré et conquérant et une réaction violente de la bourgeoisie et de l’aristocratie autour des ligues factieuses et de la montée du fascisme. Privée de base sociale cohérente, la République fut renversée dans la foulée de la défaite militaire face à l’Allemagne Nazie.

crise coloniale Algérie

La quatrième République dura 12 ans, de 1946 à 1958, elle dut gérer les contradictions démocratiques d’une république bourgeoise face à un parti communiste puissant qui la poussait à construire des majorités politiques branlantes afin de maintenir le PCF à l’écart de l’exercice du pouvoir. Dans le même temps, elle devait faire face à la volonté d’indépendance des peuples opprimés de l’empire français. Incapable de répondre à la demande de défense totale de l‘empire que lui réclamaient les ultras du projet colonial et incapable de répondre aux besoins sociaux qu’exprimait le vote majoritaire à gauche pour le PCF, la quatrième République fut emportée par un coup d’état institutionnel initié par les émeutes du 13 mai 1958 à Alger déclenchées par des ultras de la colonisation française de l’Algérie. Ces émeutes d’Alger se produisent à un moment où la quatrième République est engluée en métropole dans une crise sociale et budgétaire. En Algérie, le gouvernorat général est occupé par les ultras et des militaires, un « Comité de salut public » défiant l’autorité de la métropole. Ce coup de force militaire en Algérie permettra à De Gaulle de se poser en sauveur de la République … et en fossoyeur de la quatrième. De Gaulle fait alors comprendre au Parlement qu’il doit accepter une nouvelle constitution sans la modifier. Cette nouvelle constitution instaure la Vème République.

FN affiche

La Vème République est aujourd’hui confrontée au même rejet que celles qui l’on précédée, même si les causes, elles, diffèrent. La Vème République est aujourd’hui illégitime car les forces politiques qui la dirigent n’ont jamais apporté de réponse convaincante sur les deux questions que sont la question sociale et la question raciale. Dès lors que convergent sur elle de tous bords, rejet, méfiance ou indifférence, nul besoin d’être divin pour pronostiquer sa chute ni pour deviner que son renversement ne se fera sans doute pas par un renforcement des valeurs de Liberté, de Fraternité et d’Egalité. Il n’aura échappé à personne que le fond de l’air n’est pas rouge.

resistance

Dans ce contexte tout ce que nous entreprenons chacun de nos côtés dans nos vies, dans nos quartiers, devient l’embryon de ce qui naîtra sur ces ruines. Chacune de nos luttes du quotidien contre les violences policières, contre le racisme, pour plus de justice sociale, tous nos moments festifs sont autant de rencontres où nous rompons notre isolement, où nous créons pas à pas un réseau fait de luttes communes et de solidarité. Si l’on participe à ces moments de luttes, aussi modestes soient-ils, alors on contribue à enfanter ce qui sera demain la résistance aux monstres qui naitront de ce monde qui meurt.

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15 Réponses to “Nous sommes la Résistance de demain”

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