Ma dette algérienne

2 Juil

Texte présenté par Jean Louis Hurst lors de la convention nationale de création du Mouvement de l’immigration et des banlieues le 27 mai 1995 à la Bourse du travail de Saint-Denis, et distribué sous forme de document manuscrit photocopié.

jean louis hurst1
Chers camarades,

Ce qui m’a le plus touché dans l’appel pour un Mouvement de l’immigration et des banlieues, c’est que, dès son introduction, sa première référence historique soit « l’Etoile Nord-Africaine » (1926). Cela fait donc aujourd’hui soixante-dix ans que les Maghrébins de France, et plus particulièrement leur noyau dur, les Algériens, ont entamé un immense combat qui a non seulement bouleversé leurs propres pays en les menant à l’indépendance politique (permettant d’ailleurs du même coup celles de l’Afrique Noire), mais qui a fondamentalement bouleversé les mentalités françaises et continue de le faire. Cette longue marche de soixante-dix ans de l’immigration offensive est loin d’être close, pour le pire comme pour toutes les utopies encore possibles.

Pour être concret, et sans verser dans le narcissisme, permettez-moi de vous dire en quelques mots comment un « gaouri » de ma génération a eu sa vie sans cesse rythmée et métamorphosée par l’Algérie, que ce soit celle de là-bas ou celle d’ici. Je parlerai des deux.

En 1940, j’avais l’âge de raison pour le comprendre, la France, deuxième puissance impériale du monde, s’écroule en quelques jours. Ma famille, alsacienne, ne doit son salut qu’en se réfugiant à Alger. Je me souviens que je me glissais souvent au fond de la mosquée Sidi Abderrahmane tant j’étais impressionné par la dignité de ces hommes qui se prosternaient et se relevaient dans une communion parfaite. Ce calme effaçait pour moi l’hystérie de l’exode où j’avais vu les miens s’avilir, s’entretuer pour une bouchée de pain. La civilisation n’était donc pas là où l’on me l’avait dit.

Un jour en 1944, mon père, jeune officier, a pu remplir ses camions de tirailleurs pour repartir à la conquête de la patrie vaincue. Mais ses soldats étaient tous algériens. Je l’ai même raconté en classe, quand nous sommes rentrés en Alsace : « la France, ai-je lancé à mon professeur, a été libérée par les Arabes ». Ça a jeté un froid car une partie des Arabes en question (majoritairement berbères comme il se doit) était restée en métropole et reconstruisait nos maisons détruites dans un silence terrifiant : ils avaient appris, eux, ce qui s’était passé le jour de la victoire à Sétif, Guelma et Kerrata.

Comme je continuais à les fréquenter, je décidai de partir, seul, à dix-sept ans, au pays de Nasser pour comprendre quelle espérance venait d’y naître. Inutile, bien sûr, de vous expliquer pourquoi, lorsque j’ai dû faire mon service militaire, au début de la guerre d’Algérie, j’ai déserté et rejoint la Fédération de France du FLN. Nous avons été une trentaine sur trois millions à le faire. Mais je dirais, comme Jean Genet, que ça ne relevait nullement de l’héroïsme : je quittais simplement le camp des vaincus (les miens depuis 1940) pour rejoindre celui des vainqueurs (ce tiers-monde qui s’embrasait lentement mais irrémédiablement depuis dix ans).

Nous n’avons d’ailleurs pas été des « porteurs de valises » dociles. On sentait déjà au sommet du « nidam » (l’organisation) une bourgeoisie naissante aux allures plus mafieuses que productives. Mais à la base, chez les parents des futurs « beurs » (comme on a le culot de les appeler aujourd’hui) chez ces ouvriers qui avaient souvent côtoyé le syndicalisme français et pointé ses lâchetés, je sentais une telle rage de vivre que ma confiance était immense dans ce peuple capable de venir se battre jusque dans la gueule du loup.

Nous avons donc gagné; et je ne permettrai à personne de dire que les trois premières années de l’Algérie indépendante connurent une dictature. Des accrochages violents, certes, mais locaux; des règlements de compte au sommet, d’accord.

Mais je raconterai surtout ce que l’immense majorité des Algériens d’aujourd’hui semble ou veut totalement ignorer : le fascinant carrefour planétaire, le fabuleux laboratoire d’idées que fut l’Algérie pendant cette période. Ses habitants semblaient avoir troqué leur rage passée contre une ironique sérénité que les musulmans appellent la « rahma », cet ahurissant don du pardon.

Bien sûr tout se refroidit sous Boumediène. Mais qu’on ne vienne pas me parler, là non plus, de dictature. Il suffisait de passer la frontière marocaine ces années-là pour sentir ce qu’était la vraie peur quotidienne. Boumediene, que je sache, a surtout fait peur aux multinationales du pétrole. Son peuple, là-bas comme ici, ne s’est jamais senti aussi fier que sous son règne.

C’est à la mort de ce père que commença la confusion. D’autant qu’au même moment deux beaux-pères se proposaient comme nouveaux modèles : Khomeiny et son hypothétique retour aux sources, Reagan et son ultralibéralisme de far-west. Les conditions de l’actuel écartèlement de l’Algérie se mettaient en place.

 

A cette même date charnière de 1979 – 1980, la communauté algérienne de France, qui avait considérablement grossi, prit un tournant radical. Les anciens s’étaient essoufflés dans une ultime lutte perdue : la longue grève des foyers Sonacotra (dirigée par Mustapha Cherchari). La nouvelle génération était descendue de ses cités pour leur prêter main-forte et proposer une résistance moins pacifiste. Elle trouva en « Rock against Police » sa première organisation autonome et de dimension nationale.

Les banlieues que Giscard avait mis sous couvre-feu à partir de 20 h, avec l’accord tacite de plus d’un maire communiste, se réveillèrent comme une traînée de poudre de Lille à Marseille. Si Lyon semble en avoir été, un moment, le maillon brûlant c’est peut-être qu’elle était la ville la plus conservatrice et le lieu de tous les passages.

Bref, il est clair qu’entre 1981 et 1984 le mouvement des jeunes arabes de toutes les banlieues prit une ampleur de plus en plus redoutable qui rappelait aussi bien Brixton (en Grande-Bretagne) que Watts (aux Etats-Unis). J’ose dire ici, même si je suis le seul encore à le penser, après avoir vécu le phénomène au quotidien à Vaulx-en-Velin et aux Minguettes, que ce n’est ni Le Pen ni Mitterrand qui ont fait décupler le Front national mais ceux que « Libération », jadis faiseur de mode, a baptisé de ce fameux nom de « beurs ». Pour une raison très simple : les beaufs, anciens d’Algérie en général, se sont rendus compte, du jour au lendemain, qu’ils ne pouvaient plus se permettre la moindre réflexion déplacée sans y risquer quelques morceaux de leur patrimoine.

Quelle fierté pour moi, qui ai vécu le 17 octobre 1961, de voir les enfants de mes anciens camarades occuper à nouveau le pavé parisien mais, cette fois, triomphalement.

Aujourd’hui, dix ans plus tard, nous sommes toujours là, toutes générations confondues cette fois, à nouveau autonomes mais mûris par l’expérience.

On dit que la France a la spécificité d’intégrer individuellement les gens venus d’ailleurs. Il semble évident qu’avec son immigration sud-méditerranéenne elle soit tombée, pour la première fois, sur un os. Faut-il penser alors en termes d’organisation de lobbies comme dans les pays anglo-saxons ? Je ne le sais pas. D’autant que les cités, elles, sont totalement multicolores.

Mon message se bornait à rappeler, sans aucun racisme à rebours, que les francs-tireurs des luttes de la décolonisation comme de l’immigration furent ceux qui en ont le plus bavé : les Algériens. Ils le restent et je les en remercie.

 

Jean-Louis HURST dit Maurienne

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