« L’enfer se trouve dans le Kivu »

6 Août

kivu

Aujourd’hui les regards sont tournés vers la Palestine. À juste titre. La solidarité s’organise, les manifestations et actions se succèdent.

Au même moment un conflit fait rage au Congo, au Kivu plus précisément. Plusieurs millions de morts, des centaines de milliers de refugié.e.s, le viol utilisé comme arme de guerre. L’objectif: contrôler une région riche. Contrairement aux histoires contées par les médias, le continent africain n’est pas pauvre. Si les populations sont réduites à la misère, c’est que les ressources sont pillées par des puissances étrangères comme la France.

Cette situation remonte à la colonisation européenne. Les colonies ont accédé à l’indépendance à travers la lutte ou pour des raisons économiques, les Européen.ne.s leur ont laissé la sous-traitance de l’administration du pillage. Depuis la fin de la guerre froide, la concurrence entre puissances Européennes, Américaine et aussi Chinoise a multiplié les zones de conflits.

Si la lutte du peuple palestinien a commencé il y a longtemps, celle des populations africaines a commencé il y a bien plus longtemps encore.

Chose étonnante, il est plus facile de se mobiliser en soutien à la Palestine que pour dénoncer ce qui se passe au Kivu malgré les millions de morts.

Il existe plusieurs raisons à cette difficulté de mobilisation. Pour l’écrasante majorité des quartiers populaires, la Palestine n’est pas le bled. Ce qui s’y passe ne nous implique pas au premier plan. C’est une cause juste, qui a une résonance forte chez nous parce que limpide: des gosses avec des pierres face à une armée représentant un colonialisme raciste. C’est la cristallisation de toutes les inégalités qui parcourent l’histoire de France. Son éloignement a permis durant plusieurs décennies de prendre fait et cause sans être jugé et pris à parti pour ce que l’on est. La possibilité de s’impliquer politiquement sans être criminalisé.e parce que pauvre et/ou immigré.e.

La lutte du peuple palestinien est aussi une lutte très structurée politiquement : son déroulement hors espace francophone a aussi permis d’être un terrain d’expression pour une très large frange de la gauche radicale. Israël est le fruit du génocide commis par les nazis et leurs collaborateurs, cet Etat a été mis en place en partie par les Anglais (Déclaration de Balfour en 1917). La gauche française n’est pas impliquée directement et peut donc critiquer la conscience tranquille.

Dernière chose, et non des moindres, les tensions internes de la résistance palestinienne ne nous touchent pas directement. On peut les déplorer, avoir un lien privilégié avec une tendance mais très peu de gens sont impliqués par un lien direct avec une organisation.

« Dans nos quartiers c’est la merde, même si c’est pas pire qu’au bled »

C’est un peu le contraire avec ce qui se passe au Kivu. Tout d’abord, on en parle peu. Parce que contrairement à ce qui se passe en Palestine, la France est directement impliquée dans cette région du monde. L’Afrique connait l’ingérence militaire régulière de la France, pour le pire.

Kivu

Pour beaucoup d’entre nous c’est le bled, c’est-à-dire que cette situation nous implique directement. On subit ici et là-bas les dégâts que la France a fait subir depuis plus de cent ans au continent africain. Le racisme institutionnel, l’oblitération des manuels d’histoire de comment le continent africain fut mis en coupe réglée : ces inégalités perdurent. Les divisions mises en place par les pouvoirs français, anglais et belge persistent au bled et chez nous. Dur de faire une unité, parce que les injustices ont créé une échelle hiérarchique et que les tentatives manquées de se libérer du joug européen a favorisé les comportements individualistes et de profit à court terme. Organiser une solidarité ici, c’est peut-être remettre en cause la situation d’une partie de sa famille.

Il faut juste se rappeler comment les opérations militaires de la France au Mali et en Centrafrique ont été accueillies. Malgré les nombreuses expériences (comme au Rwanda ou en Côte d’Ivoire) qui ont toutes abouti à des situations catastrophiques pour les populations locales et servi les intérêts économiques de la France, certain.e.s espéraient que l’armée française puisse ramener la paix. La peur pour la famille au bled fait parfois détourner le regard des vraies causes du malheur et dissuade d’agir là où on se trouve. La solidarité de base se limitant à un mandat « western union ». C’est déjà ça.

Il y aussi le fait que les gens qui vivent en France bénéficient du pillage de l’Afrique : carburant, fruits, bois, aluminium, diamants et autres minéraux (dont le coltan) à prix discount.

La petite minorité d’immigré.e.s qui a atteint la France peut redistribuer à la sueur de son front un peu du pillage par le biais de dons à la famille ou au village.

Il faut aussi relever que les mouvements de résistance ont été très sévèrement réprimés depuis les indépendances tant par les pouvoirs en place que par les anciennes métropoles de manière directe (intervention militaire) et indirecte (compagnie de mercenaires).

Difficile de soutenir des mouvements dont les militant.e.s ont quasiment tous été exécuté.e.s. L‘UPC du Cameroun est un des rares mouvements qui a tenu bon.

Très souvent les parents n’ont pas transmis l’héritage militant, on ne sait rien de l’agitation politique au bled au moment des indépendances et avant. Les manuels d’histoire ne parlent pas des militant.e.s et courants politiques africains, tout est fait pour donner à l’Afrique une représentation d’archaïsme politique. Pour tuer toute révolte, il faut tuer tout espoir de révolte et d’identification. L’Afrique a connu un grand nombre de leaders politiques et d’intellectuel.le.s, autant que de mouvements de libération : Nkrumah, Nyobe, Cabral, Lumumba, etc…

Un des défis à relever est de réussir à créer une mobilisation pour le Kivu sur des bases politiques. Dans ce conflit qui dure depuis plusieurs années et dans lequel la violence n’a d’égal que les profits engendrés par la prédation des matières premières (1), une solidarité active peut être mise en place.

La réussite politique de l’impérialisme européen est d’avoir réussi à imposer une représentation de l’Afrique comme un immense cimetière où les guerres dites tribales sont la norme. Cette représentation empêche pour beaucoup de s’identifier aux populations africaines qui résistent. La méconnaissance des pays africains bloque la possibilité de penser les conflits, pillages et autres en termes politiques. L’Afrique en est réduite à des questions humanitaires et ethniques, à l’opposé de la Palestine où le conflit est mieux connu et posé en termes politiques (occupation militaire, colonies, sionisme, résistance, apartheid…).

Une des premières choses concernant le Kivu et plus généralement l’Afrique est de redonner du sens, de nommer les conflits et les acteurs politiques et militaires plutôt que de se cantonner à un brouillard sémantique (ethnies, tribus…). L’Histoire plus que les histoires. La politique plus que l’ethnicisme. Le sens plus que le pathos. Le soutien, la mobilisation plus que l’humanitaire. C’est le minimum pour nos sœurs, frères et camarades de l’autre côté de la Méditerranée.


(1) Le capital abhorre l’absence de profit ou un profit minime, comme la nature a horreur du vide. Que le profit soit convenable, et le capital devient courageux : 10% d’assurés, et on peut l’employer partout ; 20%, il s’échauffe ; 50%, il est d’une témérité folle, à 100%, il foule aux pieds toutes les lois humaines ; à 300%, et il n’est pas de crime qu’il n’ose commettre, même au risque de la potence. Quand le désordre et la discorde portent profit, il les encourage tous deux ; pour preuve la contrebande et la traite négrière.
P.J. Dunning, Trade Unions and Strikes, p. 436 cité par Marx Capital Livre I, Section 8, Chapitre 31

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  1. "L'enfer se trouve dans le Kivu" | In... - 9 août 2014

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  2. "L'enfer se trouve dans le Kivu" | Au... - 9 août 2014

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