On ne fait pas du Game, on fait de la politique

8 Oct

Pour la deuxième fois en quelques semaines, des rappeurs qui ne nous aiment pas nous font des « dédicaces » : entre les rappeurs patriotes et l’Arabian Panther on est prié de bien se tenir et d’arrêter d’écrire sur un modeste blog wordpress.

Medine_grand

 

Nous n’avons pas vocation à faire carrière comme faire valoir d’artistes qui se posent en « consciences politiques » de la scène Hip Hop française. Notre rêve n’est pas de vendre des disques ou des t-shirts de la dissidence, ni de passer sur Skyrock ou Générations. Pourtant, parti comme c’est,  grâce à leur flow, lyrics et autres punchlines, il semble évident que c’est ce qui va finir par nous arriver : nous retrouver associés à un « game » stérile de celui qui a la plus grosse (punchline) devient un dommage collatéral dans nos vies de militants.

Nous présentons donc nos excuses à nos proches, à nos familles, et surtout aux militants qui se reconnaissent dans ce que nous écrivons et ce que nous vivons.

Nous n’aspirons pas à cela. Nous n’avons pas de temps pour ce jeu, mais nous allons quand même prendre du temps pour répondre à Médine, et uniquement à lui. Contrairement aux rappeurs patriotes, avec Médine nous faisons partie de la même famille, qu’on le veuille ou non. Mêmes oppressions de classes et de races. C’est sur les méthodes, les postures, et donc les solutions, que l’on peut discuter et se disputer. On va le faire une fois. Et après on arrête. Le rapgame, c’est pas pour nous.

Comment en est-on arrivé là ?

Il y a encore 6 mois Medine déclarait son admiration pour Booba. Aujourd’hui, il semble plutôt « d’humeur  mossad » avec l’homme qu’il admirait il y a 6 mois ; qu’avons-nous fait sur notre pauvre blog de « gauchistes » pour finir par être cités par le « Grand Médine » sur son Facebook, « liké » par  plus de 500 000 amoureux, dans son règlement de compte avec son ancienne idole.

On aurait pu en rester à une pauvre rime « pas de quartiers pour quartiers libres » qui serait passée inaperçue pour la quasi totalité des fans du Grand Médine puisque le morceaux en question est plutôt destiné à marquer les esprit dans la bagarre d’ego entre les deux pointures du rap français que sont « Grand Médine » et « Booba ».

Mais voilà, le Grand Médine a décidé de nous offrir notre quart d’heure de célébrité facebookienne en postant sur sa page le passage qui nous est destiné. N’étant pas presbytes, nous sommes forcément tombés dessus, comme les 500 000 amant(e)s du Grand Médine.

Pour ceux et celles qui militent avec du rap en bande son de leur engagement, cela appelle forcément une réponse politique. Pour les autres, il faudra se mettre à la culture Hip Hop afin de comprendre le pourquoi du comment.
Si on devait rapper pour répondre à ce clash, on aurait tendance à refaire un mix de ces deux  morceaux :  « La vérité sur toi moi je la connais » et « Remballe ta came ».

Mais comme nous sommes des militants, il convient de faire une réponse politique, en s’accommodant des règles du « rap game »:

Médine nous explique donc qu’il n’est pas un gauchiste stérile comme nous, bien que dans son morceau il s’exclame avec véhémence : « sortons de nos cases, levons les armes pour la lutte des classes ». N’est-ce pas là le cliché d’un jeune gauchiste de 16 ans ?

Le Grand Médine lutte de classes fait des concerts de soutien pour Salah Hamouri organisés par la Jeunesse Communiste et se produit à la fête de l’Huma, organisée par le Parti communiste, mais il peut, dans la même année, faire les premières parties de Kemi Seba (et pas simplement aller l’écouter, à titre d’info) :

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Il peut également participer à un concert de l’UEJF et de l’UNEF le 26 juin 2014, place de la République.

En un an, on peut donc être un chanteur pour des combats du PCF de la JC de Kemi Seba de l’UEJF et de l’UNEF : le Grand Médine a raison, ce n’est pas du gauchisme, c’est soit de l’incohérence politique, soit de l’opportunisme. Le fait d’avoir expliqué que la première hypothèse semblait plausible paraît lui avoir déplu.

Alors, comme nous ne sommes pas Soral et que nous ne cherchons pas à parler fort ni à insulter tout le monde sur Facebook ou internet dès lors que nous ne sommes pas d’accord avec lui,

Medine_soral

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nous allons répondre posément à Médine sur le fond de son texte en invitant chacun à le lire sans haine et sans mépris.  La vie est un apprentissage.

 

Sa réponse à notre texte tient dans ces quelques punchlines et rimes que Médine offre en lecture à ses fans.

Commençons donc par cette belle rime « je vais tuer ce métier comme un bouquin de Mathias Cardet ».

Un bouquin de Mathias Cardet ? Comme « Hooliblack »? Soit un ramassis de mensonges et de saloperies sur sa famille et l’histoire de l’immigration ?

Ou comme « L’effroyable imposture du rap » truffé d’erreurs factuelles et d’interprétations historiques hallucinantes ?

Un conseil : il faut absolument lire un bouquin avant de le citer ou de prendre son auteur comme référence au risque de tomber sur un os.

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Si la seule arme pour tuer le métier c’est la pensée de Cardet, le métier n’est pas prêt de mourir. On est curieux de savoir ce qu’il y a à retenir de Mathias Cardet entre ses mensonges et son déballage salace sur sa vie familiale dans « Hooliblack » et ses théories fumeuses sur « l’effroyable imposture du rap » dont l’une des thèses est de nous expliquer qu’Angela Davis est soit une agente de la CIA, soit une « Marie-couche-toi-là » qui a infiltré le Black Panther Party pour y diffuser « Sex, Drugs, and Rock’n’Roll ».

Pour quelqu’un comme Médine qui reprend à son compte l’aura des Panthers, citer Cardet qui fait du BPP un ramassis de toxicos tombés dans le communisme parce qu’abusés par une Angela Davis vicieuse, c’est une incohérence que peut relever un élève de seconde.

Passons à la géopolitique du rappeur engagé : « Je l’tourne le dos comme un pro Morsi, et Si si le meilleur MC est un arabe au mono-sourcil »

Sans rire « pro Morsi »« Si-si (Al Sissi le militaire ?) meilleur MC » ? La situation égyptienne inspire ces rimes. Une révolution trahie, des milliers de morts une répression féroce de l’appareil militaire égyptien au service de l’impérialisme occidental et le Grand Médine nous livre cette rime pour clasher Booba. Bon.

On continue sur le poids des mots : « Appelez-moi Erdogan en Air Jordan de l’empire Ottoman ».Notre « élève-test » de seconde peut apprécier la qualité de la rime et pourrait gentiment proposer  « Roland Dumas en Adidas », pour devenir un rappeur engagé avec le label dissident.

Sur le fond, que doit-on comprendre ? Que le Grand Médine s’identifie à Erdogan ? Les Kurdes et tous les Turcs victimes de la répression du régime d’Erdogan apprécieront l’engagement de l’Arabian Panther.

Faut-il rappeler qu’Erdogan, malgré ses habits islamiques, reste le pantin de l’OTAN (rime riche) ? Était-ce bien la peine de faire un livre sous l’œil de Pascal Boniface pour finir avec des analyses politiques de ce niveau ?

Boniface_Medine

 

À ce propos, la rime sur sa caution intellectuelle « Je vois pas le monde a travers l’iris d’un seul politologue », c’est la paille dans l’œil du voisin !

Se réclamer de l’empire Ottoman, un impérialisme qui a opprimé l’ensemble des peuples arabes et dont la fin militaire et politique s’est soldée par le génocide arménien, en dit long sur la compréhension du monde et de l’histoire du rappeur engagé.

Que dire de l’outro du morceau…

T’as pas de grands frères, de grands hommes auxquels t’identifier
T’as pas de grandes guerres, de grandes causes auxquelles te sacrifier
Pas de gangsters, de grands guns pour s’authentifier
Sous nos grands airs de grandes gueules on vient pour s’unifier

Rappe comme grand Médine
Parle comme grand Médine
Frappe comme grand Médine
Marche comme grand Médine
Rappe comme grand Médine
Parle comme grand Médine
Frappe comme grand Médine
Marche comme grand Médine

Face à autant d’egotrip ou d’arrogance, la seule réponse possible est : «  la première qualité d’un muslim c’est d’être humble et tu l’es pas »

medine_homme

Il y a 10 ans, lors d’un morceau polémique, MC Jean Gab’1 interpellait par cette sentence un autre rappeur, qui lui, ne la méritait pas.

Mais revenons à notre heure de gloire dans la lumière du Grand Médine : « Je viens pour libérer les quartiers, pas de quartier pour Quartiers Libres»

Nous, nous ne venons pas libérer les quartiers : nous y vivons, nous y travaillons, nous y militons.

Parfois, nous y chantons aussi mais en essayant d’être cohérents, et c’est sans doute ce qui nous sépare de plus en plus d’un homme qui ne comprend pas pourquoi on peut lui reprocher de faire des quenelles ou de vouloir jouer en première partie d’une conférence de Kemi Séba à Bruxelles : « Dans un contexte de Birmingham reprocheraient-ils à Cassius Clay d’avoir cotoyé Louis Farakhan. Alors pourquoi font-ils des chichis quand je vais voir Stellio Capochichi »

On l’a écris une fois et il semblerait que le message a bien été reçu puisqu’on nous promet dorénavant un massacre (« Pas de quartiers »). Mais la comparaison avec Cassius Clay est ridicule… Si Mohamed Ali a été une icône c’est parce que le contexte le permettait. Il était porté par l’engagement de milliers d’hommes et de femmes qui luttaient contre l’oppression sociale et raciale aux USA dont beaucoup se réclamaient du Marxisme. Ce sont les gens de la vie de tous les jours qui font l’Histoire, pas les Grands Hommes. Il faut ne jamais oublier cela pour comprendre, par exemple, le parcours de Cassius Clay qui l’a mené à la fin de sa vie a être le pantin de la réconciliation sociale et raciale aux USA. Ce qui a changé dans les 30 années qui séparent le Mohamed Ali qui refuse d’aller faire la guerre au Viet-Nam du Mohamed Ali symbole de l’Amérique apaisée lors des JO d’Atlanta en 1996 c’est le contexte : le fond de l’air n’est plus rouge. Quand il n’est plus porté par les masses révolutionnaires,  Mohamed Ali redevient Cassius Clay, un simple nègre de maison.

Les luttes contre les crimes policiers sont, par exemple, des combats difficiles : aller voir un Farakhan (le vrai, ou une version freluquet en VF) est moins éreintant que de lutter à Ferguson ou dans nos quartiers contre le racisme structurel des forces de police. C’est évidemment plus compliqué aussi que de poser sur un canapé rouge avec des t-shirt de la police nationale.

Parler n’est pas agir, faire des punchlines n’est pas réfléchir.

On a en les maîtres à penser que l’on choisit et militer c’est assumer, nous n’en démordons pas.

A tous les gameurs : faire du name dropping dans une chanson pour étaler une culture politique que l’on maîtrise mal à seule fin de se clasher les uns les autres, ça amuse dans les cours d’école, mais il faut nous laisser en dehors de vos rimes.

Nous faisons de la politique, et c’est sur ce terrain qu’il faut nous répondre. Pas besoin de nous faire des chansons. Nous sommes toujours ouverts au dialogue, surtout avec ceux des nôtres, ou qui ont « de la famille chez les nôtres », comme Médine.

Dans la vie on prend des leçons tout le temps, c’est humblement qu’il faut accepter la critique et y répondre posément, si on la trouve excessive. Nous n’aurions jamais répondu à Médine s’il ne nous avait pas mis dans la lumière de son Facebook, avec le passage où il nous promet un massacre.

Pour nous les mots ont un sens, ce ne sont pas juste des rimes. Nous n’avons jamais insulté ni menacé Médine, qui lui, nous menace et nous insulte. C’est sans doute l’univers du game dans lequel il évolue qui perturbe son jugement et qui rend excessive sa réaction. Nous ne sommes pas dans cet univers, c’est pourquoi nous lui pardonnons comme on pardonne à un frère qui nous aurait offensé.

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Une Réponse to “On ne fait pas du Game, on fait de la politique”

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  1. Medine - Grand Medine (Son & Lyrics) - 8 octobre 2014

    […] pour libérer les quartiers, pas d’quartier pour Quartiers Libres T’as la vision d’un journaliste alors je t’appelle le presbyte Une presse qui […]

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