Mexique : le terrorisme d’État contre la mobilisation sociale

23 Oct

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Le 26 septembre dernier, à Iguala, petite ville de l’État de Guerrero, à la suite d’une manifestation, six personnes dont trois étudiants ont été tués par balles par la police, appuyée par des civils lourdement armés. 17 autres ont été blessés. Un des cadavres a été retrouvé les yeux arrachés et le visage écorché vif. 43 autres étudiants d’une école normale rurale du village d’Ayotzinapa, qui participaient à la manifestation, sont portés disparus depuis.

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La dernière fois qu’on les a vus, ils étaient embarqués de force dans des voitures de police. Depuis, ils sont introuvables, mais neufs charniers contenant les restes de plusieurs dizaines de corps ont été identifiés dans les environs immédiats d’Iguala. Les coupables sont connus : le maire d’Iguala, le chef de la police locale, la plupart sinon la totalité des forces de sécurité, tous directement en lien avec un cartel de narcotrafiquants locaux appelé Guerreros Unidos. Le maire, José Luís Abarca et son chef de la police ont pu tranquillement s’évanouir dans la nature : personne ne les a inquiétés pendant plusieurs jours. Plusieurs dizaines de flics et de narcos (et inversement) ont été arrêtés et, depuis, le grand show de l' »État de droit » diffuse quotidiennement ses épisodes à l’écran : des milliers de gendarmes, l’armée, la marine etc. cherchent les disparus. « C’est intolérable », tonne le président Peña Nieto, pion du Parti Révolutionnaire Institutionnel -longtemps parti unique- suivi par le chœur des pleureuses d’occasion des autres partis de gouvernement, le PRD et le PAN, cogestionnaires de fait du régime. Mais on ne trouve pas les 43 d’Ayotzinapa, et les très nombreuses manifestations d’appui qui ont lieu dans tout le Mexique sont suivies de près par les forces policières, parapolicières et maffieuses (et vice-versa).
Depuis 2006, les affrontements plus ou moins directement liés à l’approvisionnement en drogue des États-Unis ont fait entre 80 000 et 100 000 morts. Alors 43 de plus ou de moins… Sauf que ces 43 là n’ont rien à voir avec le combat de tous contres tous pour les parts de marché des narcotiques.
En revanche, ils ont le profil de cibles idéales : ce sont des jeunes, paysans, pauvres, souvent indiens, regroupés dans la Federación de Estudiantes Campesinos y socialistas de México, qui ont eu l’idée antimoderne de suivre une formation d’instituteurs ruraux. Pour éduquer les leurs, et leur apporter aussi une culture politique, forcément radicale, étant donnée leur position dans les rapports de production. La manifestation du 26 septembre avait pour but de dénoncer la volonté de supprimer les Écoles Normales Rurales et de réquisitionner des bus pour participer à la manifestation de commémoration du massacre de Tlatelolco, perpétré par le Bataillon Olimpia, le 2 octobre 1968 à Mexico, à la veille des Jeux Olympiques. On ne sait pas où se trouvent les 43 normalistas d’Ayotzinapa, et on aimerait croire que les rumeurs insistantes selon lesquelles ils ont été massacrés puis brûlés, certains encore vivants, sont fausses. On veut le croire, mais on se souvient que dans les années 1970, des groupes paramilitaires liés au grand banditisme ont opéré dans le même État de Guerrero, et qu’ils pratiquaient ce genre d’exécutions contre les militants du Parti des Pauvres, la guérilla dirigée par Lucio Cabañas, lui aussi formé à l’école normale rurale d’Ayotzinapa. Ils travaillaient pour le compte de l’armée, dans le cadre de la « guerre sale »
en complément des « vols de la mort » pratiqués au Mexique comme en Argentine. Les officiers en charge de cette terreur d’État sont tombés depuis pour des histoires de trafics en tout genre. Un des succès actuels des corridos narcos (la bande-son du trafic dans le nord du Mexique) dit « je ne suis pas maffieux, je suis un entrepreneur« . Pour les entrepreneurs, qu’ils soient à la tête d’un cartel, ou à l’un des échelons d’un État saccagé de l’intérieur, qui finit de vendre le pays en privatisant ce qui peut encore l’être -l’industrie pétrolière-, il n’y a rien de plus contrariant que les mobilisations sociales et la lutte politique.
La terreur, ça sert à désarmer, à démobiliser les luttes, c’est une technologie de gouvernement. En l’occurrence, c’est pas gagné : à Chilpancingo, capitale du Guerrero, le siège du gouvernement et la mairie ont brûlé tous les jours, dans tout le pays, des manifs, des occupations, des barrages routiers et des grèves dans
divers secteurs, depuis les syndicats combattifs de l’éducation jusqu’aux zapatistes mantiennent une pression forte sur les gouvernement de Guerrero et de l’État fédéral, malgré les menaces très très concrètes des assassins, officiels ou non. Une leçon de solidarité et de courage politique à méditer ailleurs…

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6 Réponses vers “Mexique : le terrorisme d’État contre la mobilisation sociale”

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