De la théologie à la libération? Histoire du Jihad Islamique Palestinien

13 Nov

Histoire du Jihad Islamique Palestinien.

Rencontre avec les auteurs samedi 22 novembre 2014 à 17 heures à la librairie La Brèche.

  • Wissam Alhaj, Journaliste indépendant, palestinien de Gaza.
  • Nicolas dot-Pouillard Docteur, en sciences politiques chercheur à l’IFPO à Beyrouth.
  • Eugénie Rébillard, Agrégée d’arabe, doctorante à l’université Paris 1.

Moins connu que le Fatah ou le Hamas, le Mouvement du Jihad islamique palestinien (MJIP) est un acteur central de la scène politique palestinienne. Retraçant l’histoire du mouvement depuis les années 1970, les auteurs montrent comment une poignée de jeunes intellectuels ont mobilisé des référents à première vue incompatibles, le nationalisme et l’islamisme, pour les mettre au service de la cause palestinienne.

Ce faisant, ils racontent une histoire souterraine du mouvement national palestinien, où les cadres habituels, qui opposent trop souvent les chiites aux sunnites et les laïcs aux islamistes, s’effacent au profit d’une lecture originale des relations entre la gauche révolutionnaire et l’islam politique.

La trajectoire de cet « islamisme paradoxal » offre de nouvelles perspectives sur le monde arabe et musulman. Car l’histoire du MJIP est aussi celle d’un réseau transnational qui relie les Territoires palestiniens, l’Égypte, la Syrie, l’Irak, le Liban, etc. Ces nouveaux éclairages nous plongent au cœur des plus récents événements qui secouent la région : les opérations militaires à Gaza et au Liban, les affrontements entre le Hamas et le Fatah, les tensions entre l’Iran et les pays du Golfe, les divisions autour de la crise en Syrie…

Grâce à leur connaissance intime de la région, les auteurs ont mené une vaste enquête de terrain leur permettant de recueillir de nombreux témoignages inédits. Et d’offrir un autre regard sur la Palestine et le Proche-Orient.

histoire_jihadLibrairie La Brèche  27, rue Taine 75012 Paris   Métro Daumesnil

Entretien avec Nicolas Dot-Pouillard, chercheur à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO) à Beyrouth un des 3 auteurs du Livre «  de la théologie a la libération, Histoire du Jihad islamique palestinien ».

Votre ouvrage met en lumière qu’entre le nationalisme de l’OLP et le quiétisme des frères musulmans en Palestine s’est ouvert bien avant la création du Hamas un autre chemin politique à la fois nationaliste, anti impérialiste et jihadistes. Dans quel contexte le MJIP construit sa base idéologique et en quoi elle diffère du Hamas?

Le contexte d’apparition du MJIP, à la toute fin des années 1970, est tout à la fois sociologique, politique et conjoncturel. Sociologique, car il est lié en premier lieu à la politisation progressive de jeunes palestiniens originaires de la bande de Gaza, mais étudiant en Egypte.
Ils sont, pour la plupart, proches des Frères musulmans, et se reconnaissent dans la pensée du fondateur des Frères, Hassan al-Banna, mais aussi dans les theories plus radicales d’un Sayyid Quotb. Seulement, cette jeune generation islamiste, qui se politisent progressivement depuis le milieu des années 1970, ne trouve pas sa place dans le jeu politique palestinien. Conjoncturellement, les Frères musulmans palestiniens se sont retires de la lute nationale palestinienne depuis les années 1950. En Cisjordanie, ils sont dans une politique de collaboration avec le royaume hachémite. A gaza, ils ont comme priorité la lute contre la gauche, les nationalistes arabes, le tout dans un contexte où ils ont eux memes été réprimés par Nasser dans les années 1950. Le mot d’ordre des Frères palestiniens est l’islamisation des esprits, avant toute idée de liberation: pas de liberation de la Palestine sans société islamique. Or, les jeunes partisans de Fathi Shiqaqi, fondateur du MJIP, ne comprennent pas ce retrait du politique. Ils deviennent de plus en plus critique face à la direction des Frères. Cependant, ils restent profondément religieux: la solution d’un passage par la gauche palestinienne, ou par le Fatah, ne les séduit pas non plus. De plus, l’OLP est en crise: elle est empétrée dans la guerre civile libanaise. L’OLP va bientôt se diriger, à partir de 1982, vers une défaite certaine face à Israël au Liban. Le MJIP, c’est le fruit de deux échecs: l’échec de l’OLP, l’incapacité des Frères musulmans à vouloir rentrer dans le champ politique et nationaliste palestinien.

Quelles influences a encore aujourd’hui le texte des dirigeants de la Saja  « questions sur l’islam et le marxisme de derrière les barreaux » ? Peux-tu nous dire quels sont aujourd’hui les liens qui existent en Palestine entre ces courants de pensées de la gauche révolutionnaire et de l’islam révolutionnaire incarnés par le MJID ou le Hezbolah libanais?

Il y d’abord aurait une erreur à ne pas commettre: celle de penser que l’islamisme du Jihad islamique constituerait un islamisme de gauche. Ou une sorte de théologie de la libération à la mode sud-américaine. Ce n’est pas notre propos. Notre propos était d’interroger les conditions historiques d’un passage: celui d’un univers religieux à un univers plus typiquement politique, et tiers-mondiste: d’où le titre de l’ouvrage, qui ne parle pas de théologie de la libération, mais qui joue sur les mots, en posant une question: de la théologie à la libération?
Par contre, nous parlons clairement d’héritages, de passages, de diffusions de certaines idées, et de certains modes d’action. D’héritages et de passages: car à la fin des années 1970 et au début des années 1980, la crise progressive des gauches arabes, mais aussi des mouvements nationalistes arabes, combinés à la révolution iranienne, à l’invasion soviétique de l’Afghanistan, qui discrédite les soviétiques dans la region, à la défaite de l’OLP au Liban, provoque des phénomènes de basculement politique chez nombres d’anciens militants de gauche vers l’islam politique. Dans leur esprit, il ne s’agit pas d’un basculement de gauche à droite. Il s’agit d’un basculement d’un mouvement de masse qu’ils percevaient comme nationaliste arabe vers un autre mouvement de masse, qu’ils perçoivent désormais comme islamique. En somme, les espérances tiers-mondistes et de liberation nationales, dans leur esprit, ne peuvent plus s’écrire dans un vocabulaire marxiste, ou nationaliste arabe, mais doivent s’écrire dans un vocabulaire islamique. La révolution iranienne joue un role notable dans cette evolution: la grande force de Khomeyni à l’époque, c’est aussi d’avoir repris à la gauche ses thématiques phares: la lutte des “opprimés”, l’opposition à ‘l’impérialisme’, voire même l’opposition aux deux blocs, soviétiques et américains, tout deux conçus comme impérialiste. C’est une thématique, rappelons-le, qui avait été au coeur de la position… chinoise et maoiste depuis 1956. La gauche arabe, mais aussi iranienne,  est en un sens quelque peu dépouillée de ses attributs fondamentaux, car d’autres savent en revêtir les habits.

D’un point de vue théorique, ces militants qui évoluent de la gauche et du nationalisme arabe vers l’islam politique le justifient théoriquement: il s’agit typiquement d’une application de la fameuse ‘ligne de masse” maoiste. Il faut être avec les masses, comme un poisson dans l’eau. La “contradiction principale” se situe toujours, chez ces militants, entre l’impérialisme et Israël d’un côté, les palestiniens et les peuples du tiers-monde de l’autre. C’est pourquoi nous parlons aussi d’idéologie implicite tiers-mondiste et nationaliste, pour reprendre un concept cher à Maxime Rodinson; qu’importe le substrat idéologique – marxiste, nationaliste arabe, islamiste- ce qui compte, c’est l’efficacité de la variable nationaliste.

Concernant le Jihad islamique, ces héritages de gauche et nationalistes se jouent avec deux groupes, qui vont rencontrer au début des années 1980 les jeunes partisans de Fathi Shiqaqi: les Brigades du Jihad islamique, qui sont une formation militaire liée au Fatah de Yasser Arafat, et dont les cadres dirigeants sont des anciens de la gauche de Fatah. Ce sont qui rédigent effectivement ce texte fondamental: « questions sur l’islam et le marxisme de derrière les barreaux ». Mais aussi, dans la bande de Gaza, d’anciens militants des Forces populaires de liberation, une formation armée d’orientation nassérienne – l’actuel numéro deux du MJIP, Zyad Nakhaleh, en est issu. L’héritage de gauche et nationaliste, l’héritage fathaoui dans le Jihad islamique, est ainsi un heritage pratique: ce que les anciens militants de la gauche palestinienne donnent au Jihad islamique, c’est un certain savoir faire militaire, des méthodes de clandestinité également.

Quand à la situation présente, on peut parler de collaboration entre une partie de la gauche palestinienne, notamment le FPLP, et le MJIP. Mais il n’y a pas de dialogue théorique. Il y a par contre une reconnaissance nationaliste. Elle dérive des origine nationalistes arabes du FPLP: avant de devenir de gauche et marxiste léniniste, le FPLP provident d’une matrice nationaliste arabe, le Mouvement des nationalistes arabes. Le Jihad, qui est une organisation islamique, a cherché à réhausser depuis le début la variable nationaliste dans le mouvement islamiste. La rencontre se fait donc autour de la variable nationaliste.

Peux-tu nous expliquer la vision du MJIP qui refuse de diviser les palestiniens entre laïcs et islamistes et le primat qu’ils accordent à la résistance?

Le Jihad est une organisation qui se réclame clairement de l’islam politique. Ceci dit, il a depuis le début tiré un constat: le mouvement national palestinien est déchiré entre deux tendances, l’une disons plus séculière, mais qui a joué un rôle notable dans l’affirmation d’une conscience nationale palestinienne. L’autre islamique, qui s’inscrit dans une histoire plus longue, remontant aux années 1930 et à l’insurrection du Cheikh Ezzedine Al-Qassam. Il perçoit cette division comme négative, dans un contexte spécifique, qui est pour lui le contexte palestinien, qu’il définit comme contexte d’occupation. Le logiciel du Jihad a inversé celui des Frères musulmans et du Hamas: lorsque les premiers disent: pas de libération de la Palestine sans société musulmane, le Jihad islamique dit: pas de société islamique possible sans libération de la Palestine. La conclusion de tout cela est claire: les différents idéologiques entre islamistes et non-islamistes profiteraient à Israel. Il faut donc en arriver à une stratégie d’union nationale. D’où l’opposition du Jihad islamique aux affrontements inter-palestiniens de 2007, entre le fatah et le hamas.

Vous concluez votre ouvrage sur une prophétie « le jihad islamique n’est plus le groupe marginal qu’il était dans les années 80. Alors qu’Israël ne peut pas l’éliminer, l’OLP le Fatah et le Hamas ne peuvent l’ignorer Si troisième intifada il y a un jour nul doute que le Jihad ne se pensera plus seulement comme l’étincelle qui met le feu a la plaine mais comme une part de l’incendie lui-même ». Au regard de l’actualité en Palestine mais aussi en Syrie peux-tu nous dire quel rôle joue un mouvement comme la MJIP dans l’arc de la résistance a Israël et a l’impérialisme dans la région ?

La position du Jihad islamique est complexe. D’abord, il s’est clairement affirmé comme la troisième composante du mouvement national palestinien. En même temps, il sait qu’il ne peut dépasser le Fatah et le Hamas. Son objectif serait plutôt de jouer les bons intermédiaires entre les deux. Un rôle de diplomate qui lui sied bien, car se placer entre les deux mouvements lui donne une légitimité certaine dans la population palestinienne: il ne sera pas le parti de la guerre civile inter palestinienne, mais le parti de la réconciliation. Cette neutralité dans les conflits inter-palestiniens est aussi celle d’une neutralité dans les conflits inter-arabes. La mouvance salafiste reproche aujourd’hui au Jihad sa trop grande proximité avec Téhéran, avec le Hezbollah, avec les chiites, ou avec la Syrie. Sa neutralité dans le conflit syrien aurait pu l’affaiblir. Mais cette neutralité, le Jihad a su aussi la retourner de nouveau à son avantage: ne s’étant brouillé ni avec Damas, ni avec Téhéran, bénéficiant d’un certain capital de confiance dans la société palestinienne, il peut jouer aujourd’hui les bons offices entre le Hamas, les Frères musulmans, d’un côté, Téhéran et le Hezbollah de l’autre. C’est là l’un des grands traits du Jihad islamique que nous avons tenu à souligner dans le livre: dans le cadre du conflit israélo-arabe, et israélo-palestinien, le MJIP sera parmi les plus intraitables, et fera figure de “radical”. Dans le cadre inter-palestinien et inter-arabe, il fait habilement figure de diplomate, jouant la médiation entre les différents acteurs. C’est aussi ce dernier aspect qui invite à penser le MJIP non plus ou non pas comme une simple organisation armée, mais aussi comme une véritable organisation politique pesant désormais sur les débats inter-palestiniens et régionaux.

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