Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 1)

17 Déc

Nous vous proposons la lecture d’ « Éclairs de mémoire » une nouvelle écrite par Farid Taalba, auteur du recueil « Mimoun Guélaille, veste de paille« . Farid est un militant historique des quartiers populaires et de l’immigration, c’est un compagnon de luttes. C’est avec sa générosité habituelle qu’il a proposé que sa nouvelle soit publiée sur le blog du collectif Quartiers Libres.

On n’a pas de moyens, mais on a de la générosité. On va donc partager ce texte avec celles et ceux qui nous lisent. Un grand merci à Farid, pour sa gentillesse et son cadeau.

On fait ça « à l’ancienne »: chaque semaine,  un épisode. On espère de tout cœur que ce petit moment de lecture soit un moment de partage, alors n’hésitez pas à le faire tourner.

Bonne lecture !!

bidonville-algerien-a-nanterre-1961

Éclairs de memoire

Tout en nettoyant sa gazinière, un goitre gonflé jusqu’à son double menton, Na Baya « celle qui louche » chantonnait à tue tête une chanson de Cheikh El Hasnaoui : «Viens, viens ! / Depuis longtemps je ne t’ai vu. /Viens, viens!/ Je supporte ton absence, j’attends.

La porte tambourina. Elle cessa de s’égosiller.

Oui, oui, je viens, je viens ! Pas besoin de jouer du tbel, je ne suis pas sourde.

Sur le pas de la porte, elle trouva Zina, la fille de Fadma « la femme de l’homme aux cheveux blancs ». Devant les yeux divergents de Na Baya dont elle ne savait lequel suivre, l’adolescente était transie, tremblait. « Que t’arrive-t-il ma fille ? Tu as l’air toute drôle !». A grande peine, la môme balbutia : «Un, un grand malheur est arrivé! ».

« Vas-y entre, ici les murs n’ont pas d’oreilles». La main sur la bouche, l’air hagard, elle entra avec ce regard lointain qui cherche encore ses mots.

-Youssef, le fils de la femme de Larbi «le garde champêtre», est mort !

-Comment ça, il est mort ?!

–Il était en train de voler des éclairs au chocolat chez le boulanger et la boulangère lui a tiré une balle dans le dos.

-Oh, par Dieu et son Prophète…

La voyant tourner de l’œil, Zina se précipita pour soutenir Baya dont la forte corpulence allait s’effondrer comme un château de cartes. Elle l’aida à traîner ses savates jusqu’au salon et l’installa sur un canapé. Na Baya s’effondra alors en larmes.

Ah, le sort est vraiment contre elle !

Ca vous pouvez le dire ! C’est ce que m’a dit d’abord ma mère dans les mêmes termes. Puis ce fut Faroudja « la maigre » qui me répéta elle aussi la même chose, quand je suis venue lui annoncer la triste nouvelle, juste avant vous. Quand j’ai essayé de lui demander en quoi elle n’avait pas eu de chance, elle m’a répondu qu’il n’y avait rien à manger de nouveau dans les nouvelles et que les choses étaient désormais entre les mains de Dieu. Là, c’est vous et ça commence à faire beaucoup. Vous ne trouvez pas ?  

Ta mère ne t’a jamais dit ?

Quoi donc ? C’est quoi ce mystère ?

– Il n’y a pas de mystère, ce sont des histoires de vieilles, seulement, il y a longtemps, ta mère, Faroudja et moi avons connu Tawes avant que nous venions habiter dans cette grande cité où nous ne connaissions personne.»

A ciel ouvert, au milieu d’une étroite cour clôturée de tôle ondulée, une couscoussière fumait sur un réchaud à gaz rafistolé. Tout près, attentive aux gargouillis du bouillon de viande et de légumes qui infusait en clapotant contre les parois bombées, Dahbia surveillait aussi la cuisson d’une galette de blé dur sur une plaque en fonte. La plaque était posée à même un kanoun qu’elle avait creusé dans la terre, rougeoyant de braises et piqué de flammes au bleu tremblant. Par intermittence, elle scrutait le ciel bas dont elle craignait la pluie qui, en tombant, transformait la cour en mare de boue. Puis, par-dessus la palissade de fer rouillé, l’estomac noué, elle guettait le retour de son fils Lounes, 11 ans, parti acheter du lait à l’épicerie de Tahar « Le Sec ». Assise sous le porche de leur bicoque de planches vermoulues, de tôle et de papier goudronné, sa fille Tawes, 15 ans, pelait des piments vert et rouge. Ses yeux brillaient comme un jour de fête. On allait manger de la viande et des gâteaux, boire du thé et du café. Pour un jour, le temps de l’abondance allait s’arrêter chez eux puis ils iraient en famille à la grande manifestation prévue par le FLN.

De puissants parfums jouaient de la cornemuse dans ses narines, chassant momentanément les relents d’ordures de la décharge toute proche qui planaient d’ordinaire au-dessus de leurs têtes. Au loin, un coq chanta. Puis un autre. Tout autour d’elles, elles entendaient les voisins s’affairer à leurs tâches quotidiennes en faisant le moins de bruit possible. Ils parlaient à voix basse comme si parler ou respirer était devenu un crime. Soudain, elles furent bercées par les crissements d’un carrosse chargé de bidons d’eau que tirait un groupe d’enfants trop calmes pour être en paix. Bêlant dans la ruelle, le troupeau de « l’Homme à l’âne » passa à son tour sans traîner pour joindre l’aire de pâturage qui jouxtait le bidonville, constitué de milliers de cabanes similaires à celle de Dahbia. Autant de cheminées de poêles à charbon hérissaient des toits plats maintenus par des pierres, en crachotant une épaisse fumée noire. Les cabanes étaient reliées entre elles par un entrelacs de venelles et de sentes labourées par l’écoulement des eaux torrentielles, formant une immense médina clairsemée de terrains vagues où reposaient les restes abandonnés de la société du sel et de l’abondance. A l’horizon, aux confins de cette étendue de carton-pâte, surgissait le Cnit de La Défense comme un berger devant son troupeau assoupi aux pieds de la capitale.

Dahbia attrapa la galette encore chaude et la coupa en quatre morceaux qu’elle recouvrit d’une serviette de table. Elle relança aussitôt la cuisson d’une autre galette quand la voix de son bébé s’éveilla d’un profond sommeil à l’intérieur de la cabane.

« Tawes, laisse les piments, occupe-toi de ton frère ! » chuchota-t-elle.

Bachir avait à peine un an. Contrairement à sa grande sœur, son frère et ses parents, lui était né au pays du sel et de l’abondance, dans cette cabane que Si Saddeq, son père, avait construit au cœur du bidonville pour les héberger, étant venu bien avant le début de la guerre dont on espérait enfin le terme en ce mois d’octobre 1961. Quant à eux, Dahbia, Tawes et Lounes avaient fui la terreur qui s’était abattue au village pendant l’Opération Jumelles. Grâce à un parent qui avait pu leur obtenir une autorisation de voyage et qui les avait accompagnés, ils avaient pu rejoindre Si Saddeq au début du mois de janvier 1960 et retrouver une quiétude qui restait toute précaire.

A suivre…

2 Réponses to “Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 1)”

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  2. Priez pour nous, pauvres chômeurs | Quartiers libres - 2 octobre 2015

    […] et de vivre dans des bidonvilles, comme hier les Portugais dans le bidonville de Champigny et les Algériens dans celui de Nanterre. De fil en aiguille, ces bidonvilles deviennent le dernier refuge avant la rue pour tous ceux que […]

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