Séance du dimanche. Operación Ogro

21 Déc

operacion-ogro

Le 20 décembre 1973, l’amiral Carrero Blanco, chef du gouvernement de Franco et dauphin désigné du régime battait, selon la formule préférée des milieux antifranquistes, « le record du monde de saut en hauteur en voiture blindée », rue Claudio Coello, en plein centre de Madrid. À 9h30 du matin, le hiérarque de la dictature sortait, comme tous les matins, de la messe –une mauvaise habitude qui l’a perdu– lorsqu’une explosion projeta sa voiture blindée, qui pesait plus de deux tonnes, à trente mètres de haut. Elle finit sa course à l’intérieur du patio de l’église des Jésuites, d’où il venait de sortir, sur le balcon du troisième étage. Sur le lieu de l’explosion-propulsion s’ouvrait un cratère de dix mètres de diamètre et de 4 mètre de profondeur, provoqué par la mise à feu d’une charge explosive de 50 kilos de dynamite. E.T.A. venait de décapiter le régime finissant en envoyant au ciel le seul successeur possible du dictateur, ce qui a inspiré plusieurs chansons populaires.attentat-d-eta-contre-luis-carrero-blanco-20-decembre-1973_289

Ultra-catholique, proche de l’Opus Dei (qui occupait littéralement son gouvernement), il faisait partie des durs du régime, revendiquait l’héritage intégral de Franco, n’était prêt à aucune ouverture et avait approuvé toutes les mesures les plus scélérates à l’encontre des opposants, torture, exécutions et assassinats compris. L’attentat d’E.T.A., le premier de cette envergure et le premier hors d’Euskadi -le Pays Basque espagnol en euskera– plaçait cette organisation au premier rang de la lutte pour abattre une dictature qui durait depuis plus de trente-cinq ans et qui avait fait des centaine de milliers de morts. L’attentat avait été minutieusement préparé par quatre militants du comando Txikia qui avaient loué un studio en face de l’église des jésuites avec un sous-sol, en se faisant passer pour des sculpteurs, ce qui leur permettait de faire tout le bruit qu’ils voulaient : en l’occurrence creuser un tunnel sous la rue Claudio Coello, pour placer la charge -énorme- juste sous le passage de la voiture de Carrero Blanco. L’un d’entre eux avait fait l’école des mines et avait de solides connaissance dans la construction des tunnels. Pour le repérage, l’opération était plus facile : il suffisait de connaître les horaires de la messe.

Si cette action était objectivement un coup très dur contre le régime, porté à un moment où Franco avait déjà un pied dans la tombe, elle ne fit pas l’unanimité dans tous les secteurs d’opposition –forcément– clandestine. Le même jour commençait le « procès des 1001 »,  de dirigeants syndicaux de Comisiones Obreras, le principal syndicat lié au Parti Communiste, et on craignit une vengeance d’État contre l’ennemi « rouge » de toujours. La répression s’abattit effectivement et le gouvernement espagnol fit bien sûr des gesticulations pour réaffirmer son autorité, mais c’est désormais E.T.A. qui devenait sa cible principale, alors qu’on commençait à penser à discuter avec l’opposition organisée. Il est d’ailleurs frappant de constater que dans l’histoire officielle du P.C.E., on garde une prévention contre cet attentat, toujours considéré comme une preuve d’aventurisme, suspect de toute façon parce qu’il venait de nationalistes basques prônant une révolution hors du cadre canonique. La mort de Carrero Blanco a pourtant ouvert la voie à la « Transition Démocratique », qui a permis au Parti de s’insérer dans le jeu électoraliste, en prêtant allégeance à la Monarchie et en bradant l’héritage de la République espagnole

Cette action d’éclat a été représentée au cinéma par Gillo Pontecorvo –le réalisateur de La bataille d’Alger, objet d’une séance du dimanche précédente– avec Gianmaria Volonté comme principal protagoniste du commando. L’envol de la limousine de l’amiral, que l’on retrouve dans la plupart des documentaires consacrés à cet événement est en fait tirée de la fiction de Pontecorvo : pour des raisons évidentes, personne ne l’a filmée en direct… Il s’agit, comme pour la Bataille d’Alger, d’une reconstitution très précise des faits : les moindres détails de la préparation de l’attentat sont reconstruits. On y retrouve également une discussion stratégique intéressante entre les militants d’E.T.A. et un dirigeant syndical clandestin: le débat entre avant-garde et organisation de masse, entre action politico-militaire et construction légaliste d’une base militante ouvrière. Cette discussion illustre assez bien par ailleurs l’incompréhension –ou le rendez-vous manqué– entre les organisations ouvrières espagnoles « nationales » et les secteurs radicalisés du Pays Basque, bien au-delà de la frilosité du PC.

Malheureusement, le film est introuvable en version intégrale sur le web, au moins en streaming. QL vous en propose des extraits ainsi qu’un documentaire plus long sur l’attentat et son contexte diffusé par la télévision basque il y a quelques années.

-Le début du film

-Le contexte de répression « espagnoliste » dans les écoles basques

-L’incompréhension du leader syndical face aux actions armée d’E.T.A.

-La préparation de l’attentat et sa réalisation

http://www.tudou.com/programs/view/32I_SnimEvY

version alternative de la même scène en musique et sans les dialogues :

-Un documentaire de la Radio-Télévision Basque, avec de nombreuses images d’archive

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3 Réponses to “Séance du dimanche. Operación Ogro”

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  1. Séance du dimanche. Le président | quartierslibres - 16 mai 2015

    […] imaginables, en Afghanistan, en Algérie, en Palestine, chez les Sioux, à Madagascar, et même au Pays Basque en Corse et en Irlande du nord, pour faire croire qu’ils tiennent la ligne, et après ils […]

  2. Séance du dimanche. Queimada | Quartiers libres - 13 décembre 2015

    […] film, réalisé en 1969 par Gilles Pontecorvo (La bataille d’Alger, Operación Ogro) démonte les mécanismes de l’impérialisme néocolonial. L’arrière-fond historique est bien […]

  3. Séance du dimanche. M.I.L. | Quartiers libres - 24 janvier 2016

    […] par la Guardia Civil franquiste à Barcelone. La seule bonne nouvelle de l’année devait venir de l’attentat réussi d’E.T.A. contre le dauphin désigné du dictateur espagnol, l’amiral Carrero Blanco, sacré champion du […]

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