Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie2)

31 Déc

Éclairs de mémoire (épisode précédent)

4bidon10

« Mais maman, il n’y a plus de lait. » Cette réflexion eut le fâcheux désagrément de leur rappeler que Lounes n’était pas encore revenu.

Une forte inquiétude s’empara d’elles. Depuis plusieurs mois, la vie était devenue infernale au bidonville. Il ne se passait pas un jour sans une descente de police, avec son lot de violences et d’avanies de toutes sortes. De jour comme de nuit, systématiquement et non comme un fait isolé, les forces de police intervenaient quand bon leur semblait et semaient la terreur parmi les habitants. Le quartier se retrouvait rapidement investi par des dizaines de car grillagés d’où sortaient, armés de mitrailleuses ou de longues matraques noires, des gardes mobiles ou les supplétifs du Capitaine Montaner. Tirant des coups de feu, ils pénétraient de force dans les cabanes, violentaient et insultaient les femmes, les enfants comme les hommes ou les personnes âgées. Ils allaient souvent jusqu’à l’exécution sommaire au milieu des pleurs et des cris des enfants qui croyaient que le western n’existait qu’au cinéma. Ils brisaient tout ce qui passait entre leurs mains, crevaient les sacs de café, de sucre, de farine et de blé et les mélangeaient ensuite à de l’eau pour qu’ils soient définitivement inutilisables. Ils dérobaient l’argent durement gagné et caché précieusement sous un matelas ou dans le soutien gorge d’une vieille. Ils déchiraient les papiers d’identité qu’ils soient en règle ou pas. Ils vidaient les contenus des cantines et des valises dans la boue et les excréments. Même le lait des bébés était répandu au sol ainsi que les réserves d’eau durement transportées de la seule fontaine qui alimentait tout le bidonville. Et cela aussi bien à l’intérieur des cabanes que quand ils vous trouvaient sur le chemin en possession de ces denrées. Ils interdisaient même au laitier de livrer Tahar le Sec. Acculée à envoyer son fils, en espérant que son jeune âge susciterait un peu de compassion, Dahbia commença à penser qu’elle s’était peut-être trompée.

Ne retrouvait-on pas maintenant de plus en plus d’habitants morts dans les venelles étroites et défoncées, d’autres ne disparaissaient-ils pas sans laisser de nouvelles à leurs familles désemparées ? Une chasse ne s’était-elle pas ouverte ? Même en dehors du bidonville, on contrôlait les gens à tours de bras, avec ou sans raison. Dans les cafés et les hôtels, dans les transports en commun, sur la voie publique, on les raflait et on les expédiait au centre de Vincennes, à la Cité ou dans n’importe quel commissariat où passages à tabac et torture tenaient lieu d’éducation civique. Le soir, on entendait même les râles des torturés qui, tout près, s’élevaient des caves du commissariat de Puteaux. Certains étaient envoyés dans des camps d’internement en province ou expulsés en Algérie par avion cellulaire.

Face à cette répression impitoyable et aveugle, et contre le risque d’être discrédité s’il ne réagissait pas, le FLN riposta à la fin du mois d’Août par des représailles qui blessèrent ou tuèrent quelques gendarmes, policiers et supplétifs. Ici, à Nanterre, certains combattants osèrent même s’attaquer à la gendarmerie qui s’en tira avec un blessé. Cette audace enragea d’autant plus les forces de l’ordre qu’une grande partie de ses membres ne cacha plus ses intentions d’en venir à faire justice eux-mêmes. Et depuis le début du mois de septembre, ne retrouvait-on pas déjà des corps dans la Seine, preuve des peines qu’on ne prendrait plus avec les bicots, si tant est qu’on n’en avait jamais prises ? Et sous leur pression, n’avait-on pas fini par décréter l’état d’urgence et le couvre-feu de 20 h 30 à 5 h 30 ? Elle et tous les habitants étaient comme des prisonniers. Face au couvre-feu, fallait-il aller travailler ou non au risque, dans un cas comme dans l’autre, de perdre son emploi et l’argent qui faisait vivre une famille, voire tout simplement sa vie ? C’était donc entre autre pour mettre fin à cette situation cruelle que le mot d’ordre d’aller manifester se répandit avec force dans les venelles du bidonville. Et, malgré la peur, Dahbia n’avait-elle pas décidé elle aussi d’aller au rendez-vous de 18H 30 pour se rendre en cortège à la manifestation, quand ce matin, Si Saddeq lui avait annoncé l’heure du rendez-vous qui avait été gardé secret jusque-là. N’avait-elle pas prononcé dans son élan : « Vive l’Algérie libre et indépendante ! » avant qu’il ne disparaisse derrière la porte d’entrée pour se lancer dans les chemins de traverse du bidonville afin d’informer les habitants non seulement sur l’heure mais aussi sur les mots d’ordre et les consignes. Mais ces petits souvenirs du matin ne purent lui faire oublier que Si Saddeq n’était toujours pas encore revenu et que, tout comme Lounès, il avait pris lui aussi beaucoup de retard dans sa tournée.

Soudain, Dahbia et Tawes entendirent les pas de plusieurs personnes qui approchaient de la porte d’entrée. Etait-ce ces inspecteurs accompagnés de chiens ou bien les hommes de cette brigade Z qui détruisaient ou incendiaient les cabanes par surprise ? Leurs pas claquaient maintenant dans les flaques de boue. Ils se dirigeaient nettement vers elles. Leur progression se faisant plus lente, elles comprirent qu’ils attaquaient la petite pente toute cabossée qui montait jusqu’à la maison. Il n’y avait plus aucun doute à avoir. D’un jet fulgurant, Dahbia se leva sans bruit. Elle fit signe à Tawes de regagner l’intérieur de la cabane avec son frère qui heureusement ne pleurait plus.

Les yeux mouillés de dépit, elle épancha un dernier regard sur la couscoussière qu’elle voyait comme un condamné à mort à qui on allait éventrer la panse. Finalement, dans un sursaut d’orgueil, elle se saisit des quatre morceaux de la galette cuite, maigre trésor qu’elle ne désirait en aucun cas laisser à l’ennemi. Elle les glissa dans son sein et rejoignit sa progéniture à grands pas avec la souplesse d’une chatte qui saute sur des œufs sans les casser. Elle ferma tout aussi délicatement la porte pour éviter qu’elle ne racle le sol de peur d’attirer l’attention ou les soupçons. Ainsi, le cœur étouffé d’angoisse, dans l’obscurité pailletée de fins rais de soleil qui perçaient entre quelques planches mal jointes, elles se regroupèrent dans un coin en fermant les yeux tout en invoquant silencieusement la lumière divine. La porte de la cour grinça et, à voix basse, pour que Tawes puisse seule l’entendre, Dahbia commença à récita la Fatiha lorqu’elle entendit : « Laâslama-nwent ! ». Et d’un élan libérateur, suivie par Tawes qui portait Bachir sur son dos, Dahbia se rua vers l’extérieur éperdue de soulagement en criant : « Laâslama-k a Si Muh ! ». Et non seulement il y avait Si Muh, mais aussi Si Saddeq et le petit Lounès qui, dans chacune de ses mains, agitait fièrement une bouteille de lait. Tout le monde était là enfin réuni et elle allait accueillir comme il se doit cet invité qui n’était pas moins que le frère aîné de Si Saddeq.

 

A suivre…

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  1. Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 3) | quartierslibres - 8 janvier 2015

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