Éradiquer les pauvres : Egalité et Réconciliation propose une solution finale à la crise économique

6 Jan

Le point commun entre un bonimenteur et un théoricien de la dissidence est le suivant : L’un et l’autre sont prêts à tout pour vous refiler leur camelote. Mais là ou l’un ne cherche qu’à gagner un peu d’argent sur la crédulité des gens, l’autre cherche délibérément à vendre une cause politique. Dans un article intitulé « Haro sur le clodo » paru sur le site d’Egalité & Reconciliation, un bloggeur se rêve prestidigitateur. Il tente de nous faire passer l’acte de solidarité pour de la soumission et nous livre le fond sa pensée à l’égard des plus démunis, qualifiés successivement de « sous-hommes », « sacs à puces », « inutiles ». Décryptage de la « pensée » nationale et dissidente.

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A l’époque devant les Galeries Lafayette, il y avait des stands. Pour tenir ces stands il y avait des bonimenteurs qui tentaient de vous faire croire à toutes sortes de produits miracles. Le meilleur c’était l’épluche légume universel. Un truc en plastique qui valait 10 francs et que la harangue du vendeur arrivait à vous faire passer pour un robot multifonction. Il vous faisait miroiter de magnifiques plateaux de légumes avec des carottes sculptées  en formes d’écrevisse ; que vous essayiez de reproduire chez vous sans succès. Pour finir l’ustensile finissait au mieux dans un tiroir au pire dans la poubelle sans jamais avoir été d’aucune utilité. Et bien ça c’était à l’époque. Aujourd’hui les bonimenteurs font de la politique dans ce qu’ils appellent la « dissidence » et devant les Galeries Lafayette la police procède à des arrestations musclées. Ces mêmes arrestations suscitent heureusement l’indignation des passants, les scènes sont filmées, postées sur internet où elles donnent l’occasion aux bonimenteurs de la « dissidence » de vendre des théories en carton.

C’est un fait les nationalistes font feu de tout bois, ils sont spécialistes dans la sélection partiale de fait divers (français de souche). L’indignation suscitée par l’installation d’un grillage anti-pauvres autour des bancs publics afin que les SDF ne s’y installent pas leur semble révélateur d’un humanisme coupable. De même, ils désignent la solidarité exprimée par des passants face à l’arrestation violente d’un sans-abri,  comme une attitude de soumission au système. Ils attribuent à la police le courage qui ferait défaut au peuple. Par ces retournements de langage dont ils sont coutumiers, ils tentent d’assimiler la résistance à de la lâcheté intellectuelle. Pour vendre une telle camelote il faut un plan marketing, mais nous sommes dans le monde des idées, appelons cela par son nom il s’agit d’impostures intellectuelles.

1 Dénier le courage de celui qui se révolte :

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La première opération consiste à décrédibiliser celui qui se révolte. En lui déniant le courage de sa rébellion. Il s’agit de mettre en avant d’abord, que celui qui témoigne de son indignation ne le fait pas assez fort, et pas comme il faut, qu’il aurait du le faire avant et d’une autre manière, car dans le cas présent il manque de courage. Sa révolte est un « résidu de révolte molle », une « témérité minuscule ». Ensuite il s’agit d’accuser celui qui prend à parti la police de couardise, car il ne prendrait pas assez de risque. Qui a déjà tenté de raisonner un policier dans le feu de l’action se souviendra de cette accusation, il faut du courage pour prendre à parti un représentant de l’État, armé et qui aura la justice de son coté si l’affaire tourne mal. Mais le nationaliste ne connait pas le courage du peuple, les seuls à qui il reconnait de risquer leur vie font l’objet d’une liste « Activistes politiques, syndicalistes radicaux, supporters ultras, truands violents, sportifs lucides, secouristes entraînés, et plus récemment, chrétiens en colère« . Une liste absurde, tant le sentiment d’injustice peu pousser le commun des individus et le peuple à des actes de courage de solidarité et d’intrépidité.

2 Faire passer une révolte pour une soumission et une soumission pour une révolte.

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La deuxième imposture est d’expliquer que le peuple est manipulé et décérébré, qu’il place sa révolte au mauvais endroit et que s’il remet en question le travail de la police, c’est qu’il a été « trompé par l’idéologie de mai 68 qui a dévalorisé l’institution policière ». Les nationalistes oublient qu’avant 68 la police était déjà le bras armé de la république, et qu’à tout moment de son histoire elle s’est opposée aux mouvements d’émancipation. Elle a brisé les grèves, opprimé les pauvres, elle a été l’instrument de la répression de toutes les manifestations, de tous les rassemblements pacifiques, c’est l’instrument d’une paix sociale qui profite au plus riches. Mais les nationalistes rêvent d’un peuple docile qui respecterait sa police et son armée sans la remettre en question. A qui peuvent-ils faire croire que la police est manipulée par un « pouvoir occulte » qui vise à ternir son image au yeux de la population française ? La science-fiction c’est bien en film, dans la vraie vie c’est inutile, les rouages de la machine sont bien connus, les systèmes de domination et d’exploitation le sont également, capitalisme, racisme, exploitation, État et bourgeoisie, un système que les nationalistes cautionnent mais qu’ils aspirent à diriger pour servir leurs propres intérêts. Pour les nationalistes, le peuple est une masse molle, informe et décérébrée qui ne peut être douée de courage ni d’intelligence. Il faut le guider et le manipuler. A les lire, le peuple ne peut se révolter car « toute possibilité de colère sociale a été anéantie« . C’est tout le mépris de classe dont ils sont capables. Selon eux le peuple est incapable de penser puisqu’il est manipulé, et s’il se révolte, c’est qu’il fait acte de soumission car il est manipulé, car la révolte lui est imposée par d’autres. Un bon vieux renversement syntaxique qui permet au passage de réhabiliter le rôle de la police

3 Tenter de soigner sa haine du pauvre

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La troisième imposture est de considérer un SDF comme ayant un rôle social. Pour un nationaliste, dont le rêve est de rendre à la France sa grandeur d’antan sans remettre en cause les hiérarchies sociales de la société, le SDF est la lie de l’humanité, c’est un asocial. L’illustration choisie en tête de l’article annonce la couleur, c’est la scène du film orange mécanique dans laquelle les skins passent gratuitement à tabac un sans abri. Cette scène est un classique de la réalité de l’extrême droite de « rue ». A lire égalité & réconciliation la rhétorique du sous-homme est utilisée jusqu’à épuisement : » Le clochard […] se métamorphose en poubelle,  […] C’est l’homme-déchet », « flics qui tabassent un sac à puces », « SDF chiés par la société ».  « Ceux qui réprouvent les méthodes hitlériennes (liquider discrètement les clochards, les fous et les handicapés) devraient jeter un œil dans nos « récupérateurs » à SDF« . La formulation « ceux qui réprouvent les méthodes hitlériennes devraient… » soulève notre interrogation. Est-ce une option ? Y-a-t-il débat sur la question de réprouver les méthodes hitlériennes ? On parle ici de liquidation et d’élimination physique, mettre au même niveau un programme d’extermination et un centre d’accueil contemporain, permet encore une fois de relativiser l’accusation portée aux solutions du nazisme. Pour Égalité et Réconciliation, le clochard a d’abord un rôle social, s’il existe c’est qu’il est marginal et paria et sa place devrait être en Hôpital Psychiatrique. Le nombre de sans abris, selon la « dissidence », n’explose pas à cause de la situation économique, ce serait la décadence morale de la société « alcoolisme, folie, marginalité » qui provoquerait sa situation. Par ailleurs accuser la population d’indifférence est une ineptie. Dans les quartiers, il y a des travailleurs sociaux et des militants qui sont aux cotés de ceux qui n’ont plus rien, de ceux qui ont perdu leur logement pour ne pas qu’ils sombrent d’avantage, et qui distribuent des repas. Bien souvent c’est la population qui exerce directement cette solidarité. Depuis le début de la crise, les initiatives de soupes populaires et de distribution de nourriture organisées par des personnes des quartiers populaires à destination des plus démunis sans distinction sont en constante augmentation. Personne de l’extérieur des classes populaires n’imagine la solidarité quotidienne qui s’exerce dans un quartier, là ou le lien social n’a pas été coupé, où la communauté tient le coup. Les initiatives existent qui viennent parfois palier la carence de l’état. Le récent 115 des particuliers mis en place pour soutenir les mineurs isolés en est un exemple. Ce travail un nationaliste ne peut le reconnaitre, car dans sa vision du monde il y a les forts et les faibles, ceux qui tombent dans la précarité servent d’exemple pour que les autres tiennent le coup. Faut il rappeler que le nombre de pauvres dans une société dépend de son niveau de vie global, des inégalités, de la répartition des richesses, du contexte économique international, du système de production et du rapport de force entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. Tout témoigne dans ce texte du profond mépris envers ceux qui subissent la misère sociale et ceux qui tentent d’y répondre en exerçant leur solidarité.

Le nationalisme une option de faillite intellectuelle

En fin de compte ce qui choque profondément un nationaliste au point de devoir nous infliger une telle logorrhée, ce n’est pas qu’il y ait des pauvres et que des gens interviennent lorsqu’ils se font emmener et malmenés par la police, c’est que des gens interviennent alors qu’ils constatent une injustice. Le dernier paragraphe du texte est une imploration a réhabiliter le rôle héroïque de la police. Bien sur dans les brochures et dans la bouche des ministres de l’intérieur la police est là pour protéger les citoyens. Dans la vraie vie, quand on milite ou qu’on habite dans un quartier c’est un peu différent, les contrôles d’identité ciblent toujours les mêmes populations, les arrestations ne sont jamais assorties des formules d’usage. Toute demande de respect ou d’explication se voit qualifier de menace ou de rébellion et se termine souvent en procès, certains policiers en font même leur treizième mois. Les coups, le matraquage, le taser, les flashball viennent rapidement, les grenades partent sans sommation. Il y a chaque année des morts des mutilés, des blessés et cela en toute impunité. Lorsqu’un policier interpelle un citoyen, il est légitime et normal que les conditions et les raisons de son interpellation soient interrogées par les autres citoyens présent. C’est même un gage de fonctionnement plutôt sain dans une société. Lorsqu’une vidéo publiée sur internet montre une foule sifflant et manifestant son indignation lors de l’interpellation musclée d’un SDF, il est réjouissant de voir que cette foule réagit, face à l’arrestation d’un homme, que sa condition rend normalement presque invisible à la vue de tous. Mais pour la dissidence pour ceux qui se réclament des courants fascistes et nationalistes français, le peuple est une masse méprisable et inerte qui lorsqu’elle se manifeste spontanément ne peut être que dans l’erreur. Pour les nationalistes l’indignation et la réaction à l’injustice sont qualifiés de lâcheté.

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Ce texte est une sorte de crampe intellectuelle, un épuisement de la rhétorique nationaliste dissidente, le tout enrobé dans une vague prose d’inspiration célinienne. L’auteur a surement ressenti un frisson en utilisant autant de gros mots et en s’abandonnant au besoin de salir sans fin. On a les émotions qu’on peut ! A force de croire qu’un Serge Ayoub a du charisme et qu’Alain Soral est un théoricien politique, que la solidarité est l’arme des dominants, on risque de finir seul face à son destin, un éplucheur en plastique dans la main, la poche désespérément vide et la honte comme seule perspective d’avenir.

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Allez, bonne nuit « dissidence » !

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