Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 3)

7 Jan

bidonville

Eclairs de mémoire (épisode précédent)

« Bienvenue, oh Si Muh, bienvenue ! Et moi qui croyais que c’était les serpents qui venaient encore mordre notre dignité. Que Dieu soit loué, ils ne me renverseront pas cette couscoussière que j’ai mise en route en l’honneur de ta venue. Oui, qu’il soit loué de t’avoir mené jusqu’à nous pour que nous puissions partager ensemble un peu de ses bienfaits. »

D’ailleurs la couscoussière crapotait déjà à la manière d’un train qui entre poussivement en gare, annonçant qu’ils ne tarderaient point à passer effectivement au buffet. Puis Dahbia invita Si Saddeq à installer l’illustre invité dans leur unique appartement. Si Mûh était grand de taille et avait la carrure d’une armoire à glace. Musclés, ses bras se terminaient par deux pognes de fer qui pouvaient assommer un bœuf. C’était sans doute pour ces atouts que les dirigeants FLN du bidonville lui avaient demandé de faire partie du service d’ordre devant encadrer la manifestation prévue ce jour. Mais il était aussi vêtu d’un élégant costume qui affinait son allure et portait un chapeau et un manteau qui lui donnaient un air d’acteur de films policiers. Le visage basané, souriant et affable, il avait vraiment beaucoup de charme. Et on ne pouvait éviter de tomber sur ses yeux bridés d’un bleu métallique qui lui avait valu d’être surnommé « le chinois ». Mais avant de prendre place, Si Mûh tint à saluer personnellement sa nièce Tawes à qui il fit d’affectueux compliments tant sur sa beauté, son dévouement à ses parents que sur son courage face aux évènements cruels de cette guerre. Et, sans que personne ne s’en aperçoive, il glissa dans sa main un billet de cinq francs. D’un mouvement de tête, elle voulut se récrier pour les refuser mais, d’une pression de sa main et de son matois regard insistant, il mit fin aussitôt à ses velléités de le contredire sans qu’elle puisse ouvrir la bouche. Et d’un soupir entendu, elle céda sous la pression avant de prendre les deux bouteilles de lait que lui tendait Lounès à qui elle tapota les joues en lui faisant un clin d’œil complice. Il répondit en lui chuchotant dans l’oreille : « Moi, il m’a donné des bonbons…».

Puis Si Mûh entra à l’intérieur de la cabane à la suite de Si Saddeq qui venait de remettre à Dahbia le couffin plein que son grand frère ne manquait jamais de leur apporter en cadeau

Enfin ils passèrent à table en s’asseyant en tailleur autour d’un large plat de bois. Il était rempli de couscous arrosé de bouillon de légumes et parsemé de morceaux de viande providentiels. En déroulant un filet qui serpentait dans l’air avant de mourir dans les recoins obscurs d’une pièce éclairée par la lueur tremblante d’une lampe à pétrole, la vapeur qui s’en dégageait aiguisa un peu plus leur faim, même si dans leur apparence ils ne laissèrent rien transparaître. Au moment où Si Saddeq allait rompre l’attente en invitant son aîné à entamer ce plat qui ajoutait aux excitations des papilles l’étourdissement des images les plus baroques, ils entendirent Mustapha « le fils du Souk du Lundi »,un voisin, qui appelait Si Saddeq. Ce dernier sortit et revint avec le voisin qu’il invita à s’asseoir autour du plat. Pour justifier sa venue, Mustapha avait prétexté une raison futile que Si Saddeq fit mine de considérer comme importante. Sans doute le fumet, en se répandant au-delà de la baraque et en transperçant les murs, avait-il éveillé chez lui cet élan que plus rien n’avait pu arrêter. « Si je ne l’invite pas, s’était dit Si Saddeq, avec cette odeur, c’est comme si je mangeais devant lui. ». A peine Mustapha assis, comme par hasard, arrivèrent deux autres personnes que Si Saddeq pria aussi de se joindre à eux, en se rappelant à lui-même le saint proverbe qui disait : « Il n’y a d’exiguïté que dans le coeur. ». Après le repas, Dahbia servit le café et les pâtisseries que Si Mûh avait amenées en plus du café, du sucre, de la semoule, d’œufs et d’un pot de miel. Ce n’était ni des macroutes ni des zlabiyas, mais des pâtisseries françaises. Ils n’avaient pas l’habitude d’en manger souvent. En tout cas, cet exotisme raviva instantanément la mémoire de Dahbia concernant certains aspects de la vie secrète de Si Mûh. Personne ne savait où il habitait ni où il travaillait, si ce n’était peut-être Si Saddeq qui affirmait pourtant ne pas savoir. Mais ce n’était pas ces mystères là qui chatouillèrent sa curiosité. Elle se remémora vaguement ce jour où elle avait surpris par hasard une conversation entre deux vieilles de son village. Dahbia était jeune et impressionnée par elles. Elles n’en formaient pas moins à elles deux le Paris-Match local. Leurs avis faisaient la pluie et le beau temps à la fontaine et au lavoir, et même dans les maisons. Gare à celles et ceux qui tombaient sous le tranchant de leur langue roublarde. Ainsi, au fil de la conversation, l’une des vieilles révéla à l’autre que, dans son exil en France, Si Mûh fréquentait une femme française. Pour des raisons dont Dahbia ne se souvenait plus, la vieille précisa instamment qu’il ne fallait en aucun cas livrer l’information. Dahbia se rappela alors la peur qui s’était saisie d’elle à l’écoute de ce qui ne lui avait pas été destiné. Elle sentit de nouveau la honte torride qui l’avait aussi submergée jusqu’à l’étranglement et le soulagement qui suivit le départ des vieilles. Elle se garda bien de partager ce secret et tenta de l’effacer de sa mémoire. Mais là, en croquant dans un éclair au chocolat, elle s’amusa à voir peut-être dans ces pâtisseries une trace de l’existence de cette femme dont parlait la vieille. Rien n’était plus fondant que cette crème pâtissière qu’elle goûtait pour la première fois et, dont les saveurs inconnues faisaient écho à ses lointains souvenirs enfouis et emprunts de culpabilité. Posant sa tasse de café, Si Saddeq l’arracha à ses rêveries en rappelant que son frère et lui devaient continuer leur tournée d’information dans le bidonville. « Il est 16 H, ajouta-t-il, il faut faire vite. Il nous reste un peu plus d’une heure avant le rendez-vous avec tous les membres du service d’ordre à 17 H 30. ». Après ce premier regroupement, plusieurs équipes devaient ensuite se fixer au niveau des sorties du bidonville pour canaliser les manifestants en un cortège régulier mais aussi fouiller chaque participant masculin du bidonville afin qu’ils n’emportent pas d’armes, car le caractère pacifique de l’événement devait être clairement affirmé et affiché. Pour briser l’enfermement infernal qu’ils subissaient si cruellement, il ne restait plus qu’à sortir du trou et, comme des convois de fourmis, se répandre en familles dans les rues de Paris avec pour seule arme ce sursaut de dignité qui permet de croire qu’on est encore un être humain. Bientôt la cabane et la cour se vidèrent. Dahbia terminait de rincer sa vaisselle pendant que Tawes berçait Bachir à l’intérieur de la cabane. C’est alors que Lounès s’approcha de sa grande soeur. Il lui demanda : « Papa et Si Mûh sont partis à la guerre ? ». Elle lui rétorqua que non mais il revint tout de même à la charge : « Mais c’est quoi la guerre ? Pourquoi les hommes se bagarrent tout le temps ? ». Un instant, elle parut gênée, presque contrariée. Cependant, déposant Bachir endormi dans son berceau, elle se gratta le crâne et se mit à chuchoter : « Amacahu ! Aux temps premiers, la première Mère du Monde permit aux hommes de déplacer les objets d’un point à un autre. Ainsi, quand on faisait un fagot de bois dans la forêt, on pouvait s’asseoir dessus et lui ordonner de se rendre aussitôt à la maison. Cela marchait aussi pour les pierres, l’eau et la terre !

– Dommage qu’on ne puisse pas faire la même chose avec les bidons d’eau !

– Chut, écoute, reprit sa sœur d’une caresse compatissante, mais un jour, à califourchon sur un fagot qui filait comme un esquif dans l’écume des nuages, la première Mère du Monde lâcha un pet.

– Elle avait dû manger trop d’éclairs au chocolat ! s’exclama le môme avec gourmandise.

– Déshonoré, martela Tawes, le fagot s’immobilisa et refusa de la porter plus loin. La première Mère du Monde eut beau le supplier mais il poussa sa détermination jusqu’à ne plus ouvrir la bouche. Questionnée par d’autres femmes surprises de la voir soutenir un fagot sur son dos, la première Mère du Monde répondit : « Le bois ne veut plus nous porter. A l’avenir, c’est nous qui le porterons ! 

Quoi ? C’est à cause d’elle qu’on est maintenant obligé de porter les bidons d’eau ?!» s’enragea Lounes .

Comme toi en ce moment, les hommes et les femmes se révoltèrent : « Comment ? Cette vieille femme nous ruine tout ! Parce qu’elle a outragé le bois, nous devons désormais tout porter nous-mêmes. »

« C’est ainsi, déroula Tawes, qu’éclata le premier conflit grave sur la terre. Les humains se mirent à se disputer, s’insulter, se fâcher jusqu’à ne plus se parler. Il en résulta une grande confusion dans le langage. Et, dans la grande famille de l’humanité, les hommes finirent par ne plus se comprendre. Quand les uns disaient « on veut partir ! », les autres entendaient « on veut rester ! ». Les querelles éclataient, semant la discorde et la mésentente. Devant tant d’anarchie, il se trouva quand même quelques vieux sages pour guider les humains désunis. Grâce à eux, naquirent le pouvoir, les puissances et les empires. Chaque peuple suivit un sage qui le mena sur une terre. Là, chaque peuple choisit et adopta sa propre langue. Mais il arrive encore qu’un peuple prenne le pays d’un autre peuple. Et c’est pourquoi la guerre éclate entre eux. »

A peine eut-elle terminé que Lounès s’enthousiasma : « C’est donc ça, ce soir, on va à la guerre ! ».

« Mais non, on ne va pas à la guerre, s’insurgea-t-elle, sinon pourquoi papa t’aurais demandé de mettre ton beau costume et moi ma plus belle robe.  Ce soir, on va sur les grands boulevards. Là où il y a tous les cinémas!

On va aller voir un film ?

Non mais on prendra l’air, on verra les lumières de la ville.

Au fait, il t’a donné combien Si Mûh ? Tu m’achèteras des chewing-gums ?

Si tu vas mettre ton costume sans faire de bruit et…

Et si je ne pète pas pendant la manifestation !

Cesse de tempêter de la sorte, insolent que tu es, ce n’est pas ce que je voulais dire ! ».

Dahbia entra alors soudainement dans la cabane : « Allez c’est fini de raconter des histoires, vous n’êtes même pas encore habillés ! Dépêchez vous ! Là, je vais me rendre chez Na Baya pour lui porter un plat de couscous. A mon retour, je veux vous trouver prêts à partir. On ne doit pas être en retard pour l’Indépendance. ».

A suivre…

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  1. Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 4) | quartierslibres - 14 janvier 2015

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