Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 4)

14 Jan

Nanterre

Eclairs de mémoire (épisode précédent)

Elle endossa un manteau, prit un couffin et, après avoir invoqué la baraka de Sidi Boudj Touadla le saint patron de son village natal, elle sortit dehors en espérant qu’elle ne tombe pas sur quelques képis mal vissés. Après avoir fermé précautionneusement la porte de bois, elle s’immobilisa sur le seuil de la porte pour inspecter la sente avant de la descendre. Elle était bordée de chaque côtés par des cabanes serrées les unes contre les autres comme un troupeau de brebis au repos sous un vent froid et humide. Son regard pointilleux dévala jusqu’en bas pour se jeter dans la ruelle tortueuse menant vers l’avenue de la République. Son regard se posa ainsi sur la porte d’une cabane qui se trouvait de l’autre côté de la ruelle, et devant laquelle était garée une mobylette toute décharnée. Sur le bois de la porte peinte en bleu ciel, se détachait la date de construction inscrite au pinceau d’un blanc immaculé. Il n’y avait personne. Relevant la tête vers le haut, elle vit fumer les cheminées de toutes les cabanes qui se tenaient derrière cette porte, jurant au milieu de la grisaille d’un ciel bas et pesant. Tout semblait vide et silencieux. Et ne voyant personne c’est alors qu’elle s’engagea du côté gauche de la sente en rasant les planches de bois des cabanes alignées. A mi-parcours de la sente, avant d’atterrir à la ruelle, elle tourna à gauche et entra dans une courette sombre autour de laquelle se tenaient trois cabanes d’où s’échappaient là aussi des panaches de fumée blanche et grisâtre. Elle se dirigea vers la porte rouge où était inscrit en jaune la date de construction. Elle frappa à la porte tout en s’annonçant et en saluant les gens de la maison d’une voix feutrée. C’est Na Baya qui lui ouvrit la porte et qui l’invita à entrer après des salutations moins longues que d’habitude. Elle chuchotait comme si il était deux heures du matin et que tout le bidonville dormait : « Entre, le café est prêt, tu as de la chance. ».

Une fois dans la cabane, Dahbia lui tendit le couffin. « Oh, pourquoi, répondit Na Baya, il ne fallait pas ! ». Elles s’assirent sur des chaises autour d’une petite table de brasserie en fer légèrement bancale. Le café fut servi et Na Baya proposa, à la surprise de Dahbia, des pâtisseries françaises. Elle repéra rapidement l’éclair au chocolat dont le glaçage luisait sous le halo orangé d’une lampe à pétrole mais contint son émotion. Il n’était pas convenable de se montrer trop enthousiaste, il fallait montrer que l’on pouvait tenir son ventre. Na Baya relança : « Sers toi, prends un gâteau ! Allez, ne me joue pas celle qui se retient ! Mange, on parlera après !». Dahbia prit l’éclair qu’elle coupa en deux pour en proposer un morceau à son hôtesse qui lui répondit : « Oh, je préfère celui au café ! ». A la première bouchée, Dahbia retrouva aussitôt les mêmes saveurs de celui qu’elle avait mangé au dessert : «  Oh, c’est le même, j’en suis sûre, c’est la même pâte, la même crème et le même glaçage ! »

« Tu les as achetés à quelle boulangerie ? » demanda Dahbia.

« Oh, répliqua Na Baya, je ne les ai pas achetés, c’est la dame française, tu sais celle qui nous remplit les papiers et qui soigne les malades du bidonville, elle me les a apportés ce midi.

Tiens, voilà la boite avec l’adresse ! ». Dahbia ouvrit de larges yeux : « Tu vois, j’avais raison, ce sont bien les mêmes éclairs que j’ai mangés aujourd’hui. C’est d’ailleurs la même boite que celle que Si Mûh nous a apporté tantôt ! ».

« Bon, reprit-elle alors, ce n’est pas tout de boire le café et manger des gâteaux mais il faut que je retourne à la maison, j’ai laissé les enfants. ».

« Comment, toisa Na Baya, ça fait à peine dix minutes que tu es assise et tu veux déjà partir ?

-Oui, avec tout ce qui se passe, je n’arrive pas à être tranquille.».

Après s’être donné rendez-vous pour se rendre à la manifestation, elles se séparèrent et Dahbia s’engagea dans la courette où elles ne virent rien de suspect ou d’inquiétant. Il fallait prendre ses précautions.

Et c’est ainsi que, arrivant au seuil de la sente pour la remonter, elle s’arrêta. Elle voulait d’abord constater qu’il ne se trouvait pas d’obstacle en bas de la sente. Elle pencha légèrement la tête pour jeter un œil. En quelques secondes, l’instant d’un flash, elle revint en arrière, stupéfaite. Elle venait de voir Si Mûh qui disait rapidement au revoir à la dame française qui remplit les papiers. Ils se tenaient tout deux en retrait de la ruelle comme pour ne pas être vus. Et, dans un excès de confiance, ils s’étaient embrassés sur la bouche.

Dahbia était désemparée. Et s’il montait jusqu’ici et qu’elle se retrouve nez à nez avec lui. Elle s’apprêta à retourner chez Na Baya mais elle se demanda alors quelle excuse elle pouvait inventer pour lui expliquer son retour express. Il était hors de question de lui relater un tel fait concernant d’ailleurs le frère de son propre mari. Les vieilles qu’elle avait surprises le disaient bien : « Il ne faut surtout pas que cette nouvelle se sache ! »

Mon dieu, que faire ? Elle ne put résister à l’élan qui lui commandait de regarder à nouveau pour tenter de voir les choses d’un peu plus haut au lieu de paniquer. Il n’y avait plus personne. Elle soupira alors profondément et escalada la sente en courant sous le choc d’une émotion intraduisible qui lui faisait un kaléidoscope devant ses yeux éberlués. « Dans quel monde vivons-nous ? » s’exténua-t-elle en s’appuyant contre la porte comme pour reprendre son souffle. « Ainsi, c’est vrai, il a une autre femme. Ah, il n’a pas peur le Père Si Mûh et la providence est bien cruelle de me faire partager un tel secret ! Comment voir les choses maintenant ? » Dahbia se sentait nue comme un ver. Vrillant en elle-même sous la spirale d’une tornade, le trouble avait éparpillé tous ses vêtements, la laissant seule devant la vérité d’une image volée au détour d’un chemin. Elle cherchait à retrouver tous ses esprits avant de rentrer au logis, chassant les questions qui fusaient à l’emporte pièce, car elle voyait bien que la découverte d’une face cachée de Si Mûh laissait la possibilité d’entrevoir l’une de Si Saddeq, son propre mari. Ce fut seulement lorsqu’elle entendit Lounès chahuter dans la cour qu’elle se redressa promptement comme si de rien n’était, retrouvant soudain dans l’adversité les forces de se rhabiller du vêtement des apparences. Le garçon posait une énigme à Tawes : « Son chemin est difficile, mais elle ne craint pas d’insulter l’ennemi. Qu’est-ce que c’est ? ». Sa grande soeur répondit aussitôt : « La montagne, c’est la montagne ! Les chemins de la montagne montent : la vie y est difficile mais l’ennemi y trouve du fil à retordre. Ah, c’est à mon tour de te poser une devinette ! ».

Mais Tawes se ravisa aussitôt lorsqu’elle vit s’ouvrir poussivement la porte dont le bas raclait la terre comme une herse en lui imprimant des sillons au bout desquels elle reconnut les chaussures de sa mère. Dahbia referma la porte. « Qu’y a-t-il maman ? Il y a du danger ? Pourquoi tu fermes la porte comme ça ? Y’a encore les policiers qui arrivent ?

– Il n’y a rien ma fille, mais il vaut mieux ne pas traîner. Ah, c’est bien vous êtes prêts ! Et toi, Lounes, redresse un peu ta veste ! Voilà, comme ça,

– Alors, c’était comment chez Na Baya ? »

A cette question qui lui parut vraiment de mauvais goût dans un moment pareil, Dahbia répondit sans faillir avec l’air enjoué de celle qui ne se fait pas de bile : « Oh, c’était bien ! On a bu le café et j’ai mangé un éclair au chocolat. ».

« Oh, tu as de la chance, un éclair au chocolat ! » s’égaya alors Tawes avec un regard envieux. Et la mère soupira en elle-même : « Pauvre fille, si elle savait la crise de foie du tonnerre qui me ronge maintenant, elle n’en ferait pas tout un plat ! »

« Allez, reprit-elle d’un pas énergique pour mettre fin à cette discussion qui l’embarrassait que trop, c’est à mon tour de me préparer ! ». Et elle disparut dans la cabane. Quand elle réapparut devant ces enfants, en faisant mine d’écouter les murmures des familles qui commençaient à sortir dans les venelles, le regard perdu vers ce ciel bas et terne, elle portait une jolie robe française. C’était la seule robe de ville qu’elle possédait. La dame qui remplit les papiers la lui avait offerte peu après son arrivée au bidonville. Si elle avait eu le choix, Dahbia ne l’aurait pas mise. Mais là, elle ne pouvait se détrousser sans aussitôt rebrousser le chemin qui devait déboutonner l’avenir engoncé pour le moment comme dans une camisole de force. Ceci dit, Dahbia s’inquiétait moins de cette femme que de son mari qu’il lui fallait désormais connaître sous toutes les coutures. L’imagination spéculative qui s’était emparée d’elle continuait son travail de sape. Que pouvait valoir l’Indépendance si son honneur était bafoué ? Toutes sortes de scénarios compromettants tournaient autour de sa tête comme de vrombissantes mouches insistantes qui répétaient le même couplet : « Et si l’affaire atterrit sur la place publique, que diront les gens ? Avec ou sans robe, tu seras pas bien jolie à voir, ils diront que tu es comme la merde et on aura qu’à se poser sur toi pour alimenter le caniveau de ta déchéance.» Elle avait beau les chasser d’un geste excédé, elles revenaient tournoyer de plus belle et déroulaient aussitôt leur ronde en attisant le doute qui la rongeait désormais et qu’elle était bien obligé de reconnaître, malgré le fait qu’il était possible que son mari n’avait rien à cacher, ni à se voiler la face. Et elle s’efforça quand même d’ignorer le remue-ménage qui balayait toutes les toiles de son cinéma intérieur : « Il ne faut pas que je me laisse tourner la tête par ce moulin à paroles, sinon je serai moulue comme le grain dans la meule ! Ne dis rien dont tu ne sois sûre, la colère est toujours un feu qui prend sans bois. Rappelle-toi Jidda Fatima qui disait au sujet de la porte : Ferme la et elle t’épargnera la catastrophe ! ».

Sur cette bonne résolution, les yeux toujours accrochés à ce ciel bas que la nuit tombante commençait à rendre inquiétant comme un cauchemar, elle sursauta, revint à la réalité, surprise par Tawes qui demanda :

« Tu as l’air bizarre ? Qu’est-ce que tu as ? »

 

A suivre…

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  1. Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 5) | quartierslibres - 21 janvier 2015

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