Dans la « guerre », on demande aux enfants d’être au garde-à-vous

19 Jan

Le 7 janvier 2015, des hommes et des femmes ont été assassinés en France. Face à ces évènements d’une grande violence et d’une terrible absurdité, on a fait observer une minute de silence dans les établissements scolaires. Parce qu’ils vivent dans un monde brutal et injuste, on a ordonné aux enfants et aux adolescents, l’espace d’une minute, d’être tristes et de se taire.

Certains ont refusé le silence et la solennité qui étaient attendus d’eux, avec intelligence ou pas, par provocation ou pas, avec respect ou pas.

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Une large part de la société a alors crié au scandale et fustigé l’état dans lequel se trouvent ces enfants de la République, incapables de se tenir droits et de partager le chagrin national, c’est-à-dire incapables d’assumer, du haut de leur enfance ou de leur adolescence, les échecs de leurs ainés à construire un monde paisible.

Par une mécanique malheureusement très familière, cette jeunesse est à présent identifiée comme un problème et auscultée. On la dit mal éduquée, mal intégrée, irresponsable, embrigadée, abandonnée, malade, imperméable à certaines valeurs, etc. Comme à chaque drame, cette jeunesse effraie et chacun se vante d’avoir les meilleurs remèdes à lui appliquer.

En réalité, celui qui montre du doigt l’enfant n’ayant pas pu, su ou voulu jouer le rôle qui lui était dévolu dans une tragédie écrite par des adultes est un lâche. Et beaucoup de lâches font aujourd’hui mine de découvrir ou de redécouvrir que la stigmatisation, la paupérisation et les inégalités sociales conduisent parfois au chahut dans les écoles.

Manuel Valls, dans son discours devant l’Assemblée Nationale, a déclaré : « Nous avons laissé passer trop de choses dans l’école. » Mais peut-être avons-nous aussi, Monsieur le Premier ministre, laissé passer trop de mesures préfigurant un système d’éducation inégalitaire, trop de politiques libérales entraînant la précarité, la pauvreté et l’exclusion tout en défaisant les services publics et trop de manœuvres visant à empêcher les habitants des quartiers populaires de se réapproprier les enjeux politiques et de développer par eux-mêmes une culture politique.

De toute évidence, il est plus facile de clamer en fronçant les sourcils que les enfants seront bientôt repris en main, que de reconnaître que nous leur avons construit un monde triste, dans lequel les pauvres s’entretuent au nom de Dieu tandis que quelques autres se partagent les bénéfices.

Les enfants des quartiers populaires, eux, ont une nouvelle fois déçus : ils n’ont été ni des monstres ni des héros ni des patriotes au garde-à-vous, mais simplement des enfants.

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3 Réponses to “Dans la « guerre », on demande aux enfants d’être au garde-à-vous”

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  1. Quand Manuel Valls reprend nos mots, c’est pour cadenasser la contestation | quartierslibres - 21 janvier 2015

    […] et sociale qui aimerait tous ses enfants. Si plus personne au quartier ne croit en ce mot, « République », c’est parce qu’il y a bien longtemps que la réalité de ce que nous vivons est aux […]

  2. Lutter contre l’embrigadement par la propagande nationale | quartierslibres - 30 janvier 2015

    […] faut. Quand on parle de guerre à des jeunes, il faut faire dans le binaire : le Bien et le Mal. Pas de discussion, pas de réflexion et encore moins d’éducation. On balance du slogan et des images […]

  3. Les médias n’aiment pas le reflet que nos mômes renvoient de leur monde | quartierslibres - 2 mars 2015

    […] par les gamins d’en bas du bâtiment qui veulent gratter leur part avec les moyens du bord ça devient scandaleux. Ceux-là même qui part cupidité ont décuplé ce processus d’abrutissement que Sinik […]

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