Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 5)

21 Jan

Éclairs de mémoire (épisode précédent)

Bidonvilles

Dahbia s’enflamma alors contre elle-même d’avoir pu laisser lire dans son regard ne serait-ce que l’ombre de ses sentiments les plus secrets. Comment avait-elle pu se laisser aller à une telle faiblesse ? Surtout devant les enfants. Avec toutes les violences de la guerre auxquelles ils avaient assistées depuis le village jusqu’au bidonville, elle avait oublié que la terreur leur avait offert le don de parler et comprendre avec les yeux, sans même ouvrir la bouche. Passée la surprise, sous le crachin persistant comme un aérosol, cette ombre qui avait plané dans son regard lui sembla alors ruisseler le long de son visage, courir sur son imperméable, clapoter sur ses chaussures et mourir dans la terre d’où elle veillerait à ce qu’elle ne sorte plus. Elle répondit en feignant un aplomb qui ressemblait presque à une remontrance :

« Je n’ai rien ma fille, ne t’inquiète pas! Je croyais avoir entendu la voix de Na Baya. »

Puis entre silences et recommandations réitérées de la mère, ils attendirent dans la cour jusqu’au moment de sortir. Quand ils entendirent des éclats de voix derrière la porte de la cour, sous un ciel toujours bas, le visage fouetté par une pluie fine que le vent dispersait par rafales légères, réfugiés dans leurs imperméables qui cachaient leurs jolies toilettes, ils descendirent la sente au bas de laquelle se trouvaient déjà d’autres femmes et enfants, en faisant bien attention de ne pas tremper leurs chaussures dans une flaque de boue ou de ne pas glisser, surtout Tawes qui portait Bachir sur son dos empaqueté dans un linge qu’elle avait enroulé autour d’elle et noué par un nœud sous sa poitrine. D’une foulée qu’elle voulait sereine, de son œil d’épervier, Dahbia reconnut rapidement Na Baya dans la mêlée des femmes du groupe qu’elles avaient constituée pour se rendre ensemble à la manifestation.

Elles bagoulaient dans un murmure commun entrecoupé parfois des cris ou des pleurs d’enfants. En tout cas, la gravité de la situation ne les avait pas rendues muettes. Et cet entrain de la conversation qui lui parvenait réveilla même brutalement sa curiosité. Elles donnaient l’air d’en raconter un maximum et Dahbia regrettait déjà d’être la dernière arrivée. N’était-ce pas là Faroudja « la Maigre » qui semblait se mettre à table dans l’oreille de Na Baya. Ah, il faut dire qu’elle savait s’y faire pour se mettre à la page de tous les racontars du moment et livrer par le menu les morceaux les plus croustillants, sa curiosité de détective ne souffrait pas d’anorexie. Sans oublier son imagination qui était loin d’être maigre et qui enrobait les faits d’un filet de remarques caustiques qui les faisaient frire de rire à n’en plus finir. C’était la journaliste mais aussi le clown du bidonville. Sans elle, le café du jour n’avait aucune saveur. Dahbia accéléra alors le pas, pressée de s’oublier dans le récit du malheur des autres. « Lâslama-nwent ! » leur lança-t-elle comme on dit bon appétit.

« Lâslama-m ! » répondirent, en chœur, toutes les femmes présentes ainsi que les enfants qui les entouraient. Puis ce fut une effusion de salutations sans fin, au milieu de quelques poussettes, avant que le groupe ne se mette en branle vers la sortie. Dahbia, Na Baya et Faroudja la Maigre marchaient côte à côte.

« Mais, s’inquiéta Dahbia, il manque Wardia des Awzlagen.

– Chut ! » répondit Na Baya en couvrant sa bouche de sa main tatouée de dessins géométriques bleus et en lui jetant un noir regard pressant qu’attisaient les franges écarlates du foulard retenant ses cheveux teints au henné qui débordaient sur les côtés.

Comme elles fermaient la marche, elles se laissèrent distancer puis, brisant le silence, Faroudja la Maigre se mit à chuchoter : « Oui, je venais juste de raconter à Na Baya les raisons de son absence avant que tu n’arrives.

– Que lui est-il arrivé ?

– Cela faisait plusieurs nuits que son mari ne rentrait pas le soir à la maison. A chaque fois, il envoyait un messager pour la prévenir de ne pas l’attendre. La cause en était qu’il ne pouvait descendre à la gare de Nanterre Ville où des policiers montaient la garde pour cueillir les ouvriers algériens qui, malgré le couvre-feu, étaient bien obligés de retourner à leur demeure après le travail. Il lui faisait dire qu’il restait dormir chez un de ses frères qui logeait pas loin de la gare Saint Lazare. La peur de tomber entre les mains des policiers pouvait bien commander qu’on prit toutes les mesures nécessaires. Wardia le comprit très vite, ce qui l’aida à supporter ces longues nuits qu’elle devait partager en compagnie de sa belle-mère avec qui elle ne s’entendait pas. Comme vous le savez Wardia n’avait pas d’enfant. Bien sûr, on disait que c’était de sa faute. Mais son mari ne se dépêcha pas non plus d’aller voir ailleurs. D’ailleurs la vieille se gardait bien de faire des démarches qui iraient contre cette politique qui assure au moins la gamelle de la maison.

– Viens en au fait, gronda Na Baya, arrête ta politique, toi aussi !

– Oui, oui, mais quand même… donc je disais… A voilà, ça faisait plusieurs nuits que son mari ne rentrait pas. Et hier soir, pareil, sauf que cette fois il n’y a pas eu de messager…

– Oh, ne fais te fais pas languir, continue de tresser ton histoire !».

Passé onze heures du soir, elles commencèrent à suer d’inquiétude. A minuit, elles étaient assises l’une en face de l’autre, juste séparées par le kanoun rempli de braise ardente. Elles ressassaient tous les récits sordides que cette guerre avait engendrés brutalement comme pour ne pas avoir à imaginer le pire en ignorant le tic-tac de la dégoulinante qu’on avait cloué au mur et l’oiseau qui en sortait toutes les heures pour lâcher son « Coucou ! Coucou ! ».

Soudain, à leur grande surprise, leur peur commune sembla enfin les rapprocher. Les barrières qui semblaient les séparer d’ordinaire craquelèrent légèrement mais sans non plus s’effondrer. Il restait cette fêlure dans laquelle on pouvait enfin s’échapper.

« Mais, se troubla Wardia, il suffira que son fils revienne pour que les barrières se cicatrisent !»

A trois heures du matin, Wardia se leva et dit : « Je vais aller à sa recherche.

– Quoi, tu veux sortir dehors ?

– oui, je ne peux plus attendre comme une idiote sans savoir où il est, ni ce qui lui est arrivé.

– Mais ne prends-tu pas le risque d’avoir à t’attendre aussi ?

– Autant prendre le risque d’avaler mon bulletin de naissance plutôt que de calancher en poireautant dans le vide!

– Tu ne vas pas me laisser toute seule ?

– Comment faire autrement ?

– Mais tu vas aller où ?

– Au commissariat.

– Quoi, tu es folle ? Ils vont t’arrêter.

– Bon, je vais aller voir à la gare au moins !

– Sauras-tu au moins retrouver le chemin du retour ?

– Si tu ne lui avais pas rempli le cerveau pour que tu restes mon préfet de police à vie, il y a longtemps que j’entraverais tous les chemins !

– Ah, tu prends du grade, tu fais l’impertinente, tu profites de son absence pour prendre des libertés avec moi ! Mais pour qui tu te racontes comme ça ? Hein, madame ? Pour la tête de la maison ? A moins que ce ne soit ta tête qui t’a trop gonflé ! Gare à toi, tu le paieras très cher ! Cesse de comporter comme une gamine !

– Ne te fatigue pas, garde ta salive pour le réquisitoire que tu ne manqueras d’exécuter au retour de ton fils. Sache que j’ai simplement décidé que j’en avais marre. Et rien que pour ne pas avoir à supporter ta présence, je vais sortir, oui, oui ! Cela me fera des vacances, je ne verrai plus ta face de vieille chouette. Pour une fois, je n’aurai pas un gardien qui me marque les pans de ma robe.

– Ressaisis toi, tu vas trop loin là !

– Non, juste dehors ! »

 

La vieille s’immobilisa, impuissante, muette, le visage interdit ! Mais ses mains crispées trahissaient ce masque résigné derrière lequel elle bouillonnait de colère et écumait de rage ; elle se contenta de lui décocher son œil des plus mauvais jours d’où fulminaient les plus terribles présages, jurant par tous les saints de lui agripper les cheveux pour la traîner à terre et lui donner la bastonnade.

 

A suivre…

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  1. Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 6) | quartierslibres - 28 janvier 2015

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