Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 6)

28 Jan

Éclairs de mémoire (épisode précédent)

 

bidonville-algerien-a-nanterre-1961

Wardia, tout en l’ignorant effrontément, lui tourna le dos. Elle s’habilla d’une robe de ville, revêtit un manteau de pluie et disparut derrière la porte en bois de la cour de leur cabane.

 

La nuit était fraîche, traversée par un vent sec comme un coup de fouet. Sa lampe de poche jouait à cache-cache dans les venelles. Son ombre suivait le long des murs de fortune blanchis à la chaux, courbée sous le poids de la peur de l’incertain mais que plus rien ne pouvait arrêter. Sortie du bidonville, elle erra dans des rues vides. Les rares personnes de connaissance qu’elle rencontra ne purent lui donner d’informations. Arrivée à la gare, elle fut bien obligée de constater qu’elle n’irait pas plus loin. Toute la place était bouclée par des policiers en faction. Des paniers à salade étaient garés plus loin dans un coin sombre. Aussitôt, Wardia fit demi-tour et se sauva en courant pour ne pas passer à la vinaigrette. Dans sa précipitation haletante, elle ne fit pas attention au chemin qu’elle emprunta. Si bien que, essoufflée et résignée à ralentir, elle se rendit compte qu’elle ne savait plus où elle était.

Et là, à quelques mètres, elle vit un halo de lumière qui sortait d’une vitrine. Elle entendait de la musique et des rires de gens heureux. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Se pouvait-il qu’il y eût encore des gens heureux ?

Elle s’approcha lentement de la vitrine sans être vu par les clients de ce qui était un bar.

Elle s’arrêta et regarda à la dérobée. Wardia crut s’étrangler. Elle se tortillait le bec sans pouvoir respirer, ni expulser un son libérateur, à la manière de la poule en qui l’œuf est resté coincé derrière. Son mari était là, assis à une table, avec une de ces filles de mauvaise vie qui fument des cigarettes, boivent de l’alcool et mangent la paie des ouvriers. Il la tenait par la taille et ils s’embrassaient effrontément. Elle se détourna de cette scène qui l’avait littéralement transpercée et s’adossa sur le mur du bâtiment qui précédait le café. Elle était submergée, elle avait envie de crier, de hurler… Ainsi monsieur avait peur de rentrer à cause de la police. Comment croire une chose pareille ? Etait-ce le rêve ou la réalité ? Elle se griffa les bras de rage puis se prit la tête dans les mains, prête à s’arracher les cheveux, lorsqu’elle remarqua, au loin, la lueur des phares d’un véhicule qui s’engageait en tournant dans la rue vers sa direction. Qui cela pouvait-il être? Elle se rendit alors compte qu’elle se trouvait sous la lumière d’un réverbère. Avant qu’on puisse la remarquer, elle se précipita de l’autre côté de la chaussée plus sombre, se réfugia sous une porte cochère assez profonde et s’immobilisa comme l’animal aux abois à qui il ne reste que de se confondre avec le paysage pour échapper à ses prédateurs. Bientôt, les halos du véhicule balayèrent les façades des bâtiments d’en face. Une crainte grandissante s’empara d’elle en même temps que le ronronnement du moteur qu’elle entendait approcher. Quand le véhicule arriva à sa hauteur, elle ferma les yeux.

Elle entendit le moteur s’arrêter. Ouvrant les yeux, elle aperçut un car de police garé devant le café. Deux policiers en descendirent et entrèrent dans le café. Ils en sortirent aussitôt accompagnés de son mari.

 

« Par tous les saints du pays kabyle, invoqua-t-elle en tremblant, l’heure serait-elle venue pour qu’il paye toute son entourloupe ?! »

 

Mais il n’eut pas l’air d’être en mauvais termes avec eux puisque l’un d’eux lui offrit une cigarette qu’ils allèrent fumer près du car, comme pour ne pas être entendu des clients.

« Ah, monsieur, il avait peur de prendre le train à gare Saint Lazare par peur des policiers… oh, grand saint de Sidi Boudj Touadla, couvre-moi de cendre, que je disparaisse, vu que ma chance ne fait pas fondre les rochers! Je suis allée à la source et je n’ai pas bu. Là où j’espérais la lumière, je suis tombée sous la grêle. Et cela dépasse l’entendement, voilà que le chacal s’est réconcilié avec les chiens ! Et vas-y qu’ils se mettent à taper la causette… ah, il avait peur de prendre le train à la gare Saint Lazare… »

 

« D’ailleurs, informa Faroudja La maigre, si elle n’a rien compris à ce qu’ils disaient, elle a dit à sa belle-mère que le seul mot qu’elle avait cru comprendre de cette conversation au clair de lune était celui de « Nikoule » qu’elle a entendu plusieurs fois… C’est son mari qui la d’abord prononcé et l’un des policiers lui a fait répété pour qu’il l’écrive sur un carnet.

– Comment ça Nikoule, l’interrompit Tawes qui ne pouvait rester indifférente, la femme qui remplit les papiers ?

– Je ne sais pas moi, ils ont juste répété ce nom. Qu’est-ce que tu cherches à comprendre ?

– Rien mais c’est la seule que je connaisse !

– Alors écoute la suite ! ».

 

Elle s’élança dans la nuit, cherchant comme une folle le chemin du bidonville dans une ville en état de siège. Quand elle ouvrit enfin la porte de bois, sa belle mère se tenait dans la cour.

« Ne t’inquiète pas, ton fils est entre de bonnes mains, enragea Wardia qui lui sauta aussitôt à la gorge, il passe ses nuits au café avec les esclaves de Satan ».

 

Elle était comme possédée, la fièvre lui montait au front et sa bouche écumait de bave. La vieille ne comprenait plus rien, elle s’imaginait dans un mauvais conte devant l’hystérie qui électrisait chaque geste, chaque regard de sa belle fille qu’elle ne reconnaissait plus.

« Tu as dû te tromper.

– Non, je n’ai pas rêvé. Je l’ai bien vu. Que Dieu me soit témoin !

– On a dû l’obliger. C’est peut-être le FLN qui lui a demandé de ramasser les cotisations dans les cafés.

– Je veux bien mais rien ne lui permet d’aller se taper des traînées pendant que nous on tremble pour lui.

– Oh, que veux tu ? C’est cette guerre qui veut ça. Tu verras à l’indépendance, ce ne sera plus pareil !

– A quoi peut bien me servir l’indépendance si mon honneur a été bafoué ! Mais assez discuté ! »

Elle prit un bidon d’essence.

« Que fais-tu, où vas-tu ? » Wardia ne lui décrocha même pas un regard. « Aurais-tu l’intention de tuer mon fils ? Ton mari ! »

« Celui qui pense faire du mal à quelqu’un, rugit Wardia entre ses dents, ne s’en fais qu’à lui-même ! N’est-ce pas ce que dit la sagesse ?»

« Tu ne peux pas me comprendre, riposta la vieille qui n’était pas prête à rendre les armes aussi facilement, celui qui ne connaît pas l’amour parental ne se soucie guère du sort du petit poussin ! »

« Ah, ah, ricana Wardia, il fallait bien que tu reviennes là-dessus, tu ne pouvais pas t’en empêcher ! Mais, ne dit-on pas aussi, en matière d’honneur, que s’il n’y avait pas de revanche, tout coup serait mortel ! Celui qui trouve sa tombe trop étroite n’a qu’à en sortir.»

Elle lui tourna le dos et referma la porte de la cour. Pendant que la vieille appelait au secours, elle courut vers les bords de la Seine. Sur le chemin de halage, devant le miroir obscur de l’eau qui suit son cours entre les ombres des arbres qui s’y reflétaient, Wardia s’aspergea d’essence qu’une allumette embrasa en un éclair dans un hurlement de louve blessée. Pendant quelques mètres encore, la torche humaine papillonna dans la nuit avant de chuter au sol et de livrer ces dernières lueurs de brasier que l’eau emportait vers l’obscurité totale dans laquelle se confondait son cours de procession mortuaire.

 

A suivre…

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  1. Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 7) | quartierslibres - 4 février 2015

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