Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 7)

4 Fév

Bidonvilles

Éclairs de mémoire (épisode précédent)

« Voilà pourquoi Wardia ne peut pas être avec nous. Personne n’est au courant à part vous! J’ai vu la vieille ce matin, elle m’a tout raconté. Et elle m’a avoué qu’elle espérait sincèrement que Wardia trouve sa tombe trop étroite.

– Ce n’est pas possible, s’insurgea Dahbia, dis-nous que c’est le fruit de ton imagination !

– Malheureusement c’est la stricte vérité.

– Cela me rappelle, reprit NaBaya, l’histoire de l’homme et du serpent. C’était l’hiver, l’homme se rendait au champ par le froid et la gelée. Il trouva sur sa route un serpent frigorifié. Pris de pitié, l’homme le ramassa et le mit dans le capuchon de son burnous. Au printemps, avec le retour du soleil et de ses rayons chaleureux, le serpent reprit vie. Il s’enroula autour du cou de l’homme et serra jusqu’à lui faire sortir les yeux de la tête.

– En ce bas monde, n’y aurait-il plus de confiance, interrogea alors Dahbia, si celui à qui tu fais du bien prépare ta propre chute ? »

Sa question amena un lourd silence sur les trois femmes que comblaient les clapotis de leurs pas dans le chemin boueux. Elles se hâtèrent d’ailleurs pour rattraper le groupe car les gens commençaient aussi à sortir de partout comme autant de chuchotements qui se libéraient en silence dans la grande médina en papier carton, bruissante comme les feuilles des arbres que le vent d’octobre faisait chanter sous la rafale.

Le groupe atteignit enfin la sortie de la rue de Chevreul. Des groupes de personnes s’ébranlaient déjà dans la rue en direction de l’avenue de la République. On recompta alors les enfants, il ne manqua personne. On répéta les consignes pour rester groupé et on distribua les tâches de surveillance comme si on allait mener un troupeau paître à l’alpage. Puis, passant la haie de militants du FLN qui encadrait la sortie, le groupe s’engagea dans la rue de Chevreul sous les crissements des poussettes. Ils avancèrent en un rang serré. Le rang était bien délimité par les poussettes qui, disposées devant, derrière et sur les côtés, formaient un rectangle qui rappelait la tortue romaine. En sortant, juste en face d’elle, de l’autre côté de la rue, Dahbia ne manqua pas de voir son mari qui fouillait un homme. Elle se rappela les paroles de Si Mûh : « La manifestation doit être pacifique. Chaque homme sera fouillé pour vérifier qu’il ne porte pas d’arme. » Ainsi, de chaque côté de la chaussée, de nombreux militants procédaient ainsi à ces fouilles pendant que d’autres se tenaient sur les bords afin de canaliser la foule vers l’avenue de la République. Etrangement, la scène du baiser volé de ce matin succéda aux paroles de Si Mûh, suivi du spectre de Wardia qui projetait toute son ombre inquiétante dans son esprit. « Faudra-t-il, se suggéra-t-elle alors, que je fouille dans la vie de mon mari ? Qui me dit qu’il ne me cache rien ?»

Quand son mari eut fini sa fouille, Dahbia détourna son regard dans le sens de la marche pour ne pas croiser le sien. Mais ce fut pour tomber sur celui de Zoubida At Si Ali qui revint à sa mémoire alors qu’elle s’élançait dans ce flux de visages sereins et inquiets à la fois qu’encadrait le service d’ordre du FLN. Zoubida était la femme de Si Mûh. Autrement dit c’était sa belle-sœur. Au village, sous le même toit, elles avaient partagé la même marmite. Elle avait vécu dans cette famille qu’on nommait la Maison de Si Elbachir qui en était le chef. Il était marié à Na Saadia, sa cousine germaine, fille d’un frère de son père, ce qui n’en faisait pas une étrangère par opposition à une femme issue d’une autre famille. C’était une bonne vivante tant que ses brus abattaient le travail de la maison à sa place ; elle n’avait d’horizon que les limites de son ventre, sa jalousie et sa méchanceté maladives finissant de la vouer à un contrôle et une répression permanentes qui n’étaient rien d’autre que de la tyrannie pure. Tant que Si Elbachir fut vivant, elle trouva un frein radical à son égoïsme d’enfant qu’on avait trop gâtée. Mais dès qu’il disparut, elle trouva l’occasion de rattraper le temps perdu en installant sa dictature. Et son fils Si Ali, le frère aîné de Si Mûh et Si Saddeq, avait beau être devenu le nouveau chef, il n’empêche que c’était bien elle qui manoeuvrait en coulisse. Et face à l’intransigeance de leur belle-mère et la servilité de la femme de Si Ali dont elle avait fait son garde du corps et son ministre de l’intérieur, combien de fois Dahbia fit rempart pour lui éviter les corvées dont elles voulaient se débarrasser. Combien de fois elle intervint aussi pour qu’elles ne la spolient pas de son morceau de viande qu’elles projetaient de lui enlever de la bouche après s’être pourtant rassasiées ?

Mais pourquoi ne lui avait-elle rien dit après avoir entendu les deux vieilles affirmer que Si Mûh avait une autre femme ? Et pourquoi se posait-elle là cette question qui ne l’avait en rien effleuré auparavant ? En se posant ces questions, lui revint la fois où elle avait surpris Zoubida. C’était un jour de fête de mariage. Bien sûr elle avait été assignée à résidence pour liquider toutes les affaires domestiques en souffrance pendant que toute la maisonnée s’éclatait aux festivités. Mais Dahbia avait trouvé le moyen de s’éclipser de la fête pour apporter en cachette à Zoubida une part du couscous dont on voulait la priver. Entrée discrètement dans la cour intérieure de la maison, elle entendit alors Zoubida fredonner une complainte dont la puissance ne put que souligner le ridicule qu’elle avait à tenir une écuelle qui ne rassasie pas la faim de dignité :

 

« Ma chère, connais-tu la nouvelle ?

Par Sidi-Aïch,

Par Sidi-Aïch,

 

Ton mari marchande une femme

Qui lui donnera un garçon

Qui un garçon lui donnera.

 

Celle qui vient sera la maîtresse

Et toi tu seras sa servante

Et toi servante tu seras.

 

Et débrouille-toi ! »

 

Au souvenir du regard implorant de Zoubida, Dahbia resta sans voix, se laissant emporter par le courant de la foule comme une coquille de noix au fil d’un fleuve. Ce fut Na Baya qui stoppa sa dérive en lui mettant le grappin dessus : « Attention Dahbia, tu vas échouer dans la flaque d’eau ! »

« Tu es tête en l’air, tu as perdu ton orient. Qu’as-tu ? A quoi tu penses ? Si c’est pour la manifestation, t’inquiète pas, tout va bien se passer. Et puis, tu pourrais me remercier de ne pas avoir à te taper la manif les pieds mouillés !

– Tu vois, j’étais en train de penser à l’éclair au chocolat que j’ai mangé chez toi, répondit-elle effrontément, j’en ai encore le goût dans la bouche. Ah ce n’était pas un cadeau empoisonné puisqu’il me rappelle le bon moment que nous avons partagé.

– Oui mais quand même ! Et pour des raisons futiles ! Salir tes si jolies chaussures, n’est-ce pas celles que t’avait données la dame qui remplit les papiers ?! »

Cette allusion à la fameuse dame, livrée sans aucune arrière-pensée du tac au tac, lui fit tout de même l’effet qui doit saisir le conducteur surpris par le passage éclair d’un animal sauvage au milieu de la route. Dahbia ne s’attendait pas à voir réapparaître le fantôme de sa prise de tête dans la bouche de Na Baya mais elle y trouva même la ressource de faire face.

– « Regarde, bifurqua-t-elle comme on saute du coq à l’âne, on arrive au Rond-Point de La Défense, les gens affluent de partout. Là, il ne faut pas dormir, c’est pas le moment de perdre un agneau dans la foule.

– Aaah, à qui le dis-tu ?! Heureusement que tu es là pour me le rappeler ! Dis aussi que je suis ton ombre : là ou tu vas, je viens et je marche avec toi sans parler ! La confiance de l’aveugle n’est-elle pas dans la canne ?

– Et le berger se sépare-t-il jamais de son bâton ?!».

Comme par où passe l’aiguille suit le fil, les cortèges arrivant de Colombes, La Garenne, Bezons, Puteaux et Courbevoie mêlés à celui de Nanterre se fondirent dans le boulevard qui menait au Pont de Neuilly. Du fait du nombre impressionnant de manifestants, le cortège était devenu plus compact, il avançait en rangs serrés dans un silence qui en disait sans doute plus long que les brefs slogans qui le brisaient par intermittence. Sous le crachin tenace, face au vent persistant et dans l’inconnu de la nuit qui laissait entrevoir au loin les lumières de Paris, le pas ne faiblissait pas car le temps de la parole était mort depuis longtemps : où était le risque à manifester quand chaque jour ordinaire risquait d’être pour chacun le dernier ? Et si chacun avait eu son lot de souffrance, on se gardait de le montrer : « N’est-ce pas le diable qui commence par lui-même ? » disait la parole des anciens.

« Wouaou, on est serré comme les graines d’une grenade, se plaignit Lounes en secouant le bras de sa sœur.

– Aller, cesse de me tirer le bras, tu me fatigues ! Et puis cesse de geindre, retiens-toi, tu n’es pas tout seul. Ne nous mets pas la honte !

– Comment ça ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi lâches-tu des pets qui ne veulent rien dire ? Tu cherches les ennuis comme la vieille au fagot !

– Oh, toi, tu… ».

 

A suivre…

Publicités

Une Réponse to “Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 7)”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 8) | quartierslibres - 19 février 2015

    […] Éclairs de mémoire (épisode précédent) […]

Commentaires fermés

%d blogueurs aiment cette page :