L’âne médiatique en bottes allemandes

4 Fév

âne bottéPour un quadrupède, mettre des bottes n’est pas la meilleure façon d’avancer. Par contre, ça peut permettre de se placer. Et ça n’empêche pas de braire. En l’occurrence, en fonction du modèle choisi, ça permet même de braire en gothique ou en pixels, une performance qui mérite d’être soulignée, même si elle est de moins en moins rare.

Le 27 janvier, le jury du « Trombinoscope », qui concentre tout ce que l’on fait de mieux en terme de pouvoir médiatique, a attribué à Steeve Briois, maire d’extrême-droite d’Hénin-Beaumont, le prix de « l’élu local de l’année 2014 », quelque chose comme la Star Academy des représentants du peuple décorés par les ânes en chef, Arlette Chabot, Christophe Barbier, Laurent Joffrin, Paul-Henri du Limbert, Alberto Toscano, Bruno Dive. Ben quoi ? C’est un élu comme un autre, après tout, Briois. Le Front National est un parti politique, il est représenté, ses élus sont donc un produit homologué et pas du tout faisandé. On peut même en tirer une petite plus-value : le frisson de la nouveauté, des visages nouveaux, c’est bon, ça, coco.

On y est. Après des mois et des mois de banalisation, le premier parti islamophobe, antisémite, héritier de toute l’histoire de la France réactionnaire, complotiste et raciste se voit dérouler le tapis rouge par les patrons de presse et les fabriquants d’opinion. La stratégie de ripolinage, pilotée par le premier cercle de la guide suprême du FN, truffé de nazillons convaincus reconvertis dans les affaires pour la cause, comme le délicat Frédéric Chatillon ou le très œcuménique Philippe Péninque a fini par payer en un temps finalement assez court. Au printemps, on avait eu la campagne des municipales et son bulletin quotidien sur les gentils candidats « de proximité » du Front National dans la presse régionale. Dès l’automne, le parti jeanmariniste avait pu compter sur la presse nationale, la presse « de référence » pour assurer sa promotion médiatique. Une façon comme une autre pour les grands éditorialistes démocratiques de ne pas insulter l’avenir et de prendre date. Après tout, hein, si le FN arrive au pouvoir, il vaut mieux lui donner des gages de neutralité. Entre la galette des rois et Mardi Gras, donc, c’est le couronnement par les chefs du troupeau à grandes oreilles.

Le 24 novembre, Le Monde publiait en une une photo émouvante : deux blondes platine qui se claquent la bise dans une rue de notre bonne vieille France. Tata Marine et sa niè-nièce Marion.

BlondassesLa photo renvoyait en page 7 à un article que le lecteur, alléché par ce tendre tableau d’amour familial, s’empressait d’aller lire. C’est Le Monde, on allait sûrement y trouver une analyse rigoureuse sur l’entreprise familiale Le Pen. Peut-être même sur l’influence de la mafia gudarde dans l’entourage de la cheftaine. On allait peut-être avoir un rappel sur Lousteau, Péninque ou Chatillon, qui sont de vrais fascistes, ce qu’ils ne manquent jamais de rappeler en privé, par exemple en levant droit le bras à la première occasion. « Droites Extrêmes » donne même plein d’informations utiles sur le rôle de ces braves garçons dans la pompe à finances du FN auprès des milieux patronaux ou du régime Assad. On pouvait donc s’attendre à du lourd. Ben non. Il a fallu attendre deux mois et la mise en examen de Chatillon pour que ça devienne un sujet. En attendant, on a eu un portrait à la Grazia de la dernière blondasse en date de la boutique Le Pen. On est juste priés de croire qu’elle est « à la droite » de tata, qui, elle, a un « discours social »… Si si…

Le 28 novembre, Libération y allait lui aussi de son jeu (du pas) de l’oie : Philippe, Marine, Louis, Marion et Jean-Marie sont dans un bateau et ils ne sont pas d’accord. Ils sont bien dans le même parti, ils ont bien le même objectif (la prise du pouvoir), mais on va vous expliquer : faut pas tout confondre, il y a des … points de détail. Et puis, trois Le Pen pour 1 euros 80, c’est pas cher.

3 lepen pour 1-80

Il va y avoir du débauchage dans le service de presse du FN : avec une telle couverture, plus la peine de se casser la tête pour trouver des arguments de vente. Une photo en une, un portrait people en pages intérieures et une légitimation de fait de la répartition des rôles au sein du FN. Ça roule tout seul.

Au fait : qu’est-ce qui justifiait tout ça ? Une élection nationale ? L’invention d’un brevet d’identification génétique des Français de souche ? Non non, même pas. Juste la proximité du congrès interne du parti lors duquel la petite fille Le Pen devait prendre du galon. « Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants de fachos ». Un refrain qui va finir par prendre : le braiement étant contagieux dans la profession, la plupart des journaux sont en train de le reprendre en chœur. C’est bien, ça, une saga familiale. Comme à la télé. Alors plus d’hésitation, on colle les trois générations en une. Hop ! Souriez ! Tendez le bras ! Non ? Comment ça ? Ah oui, vous attendez le jour de la victoire ? Pas de problème, on sera là, mais souvenez-vous de nous hein ! Gardez nous une place au chaud, à la direction de la propagande, avec Robert Ménard en ministre d’ouverture. Toute la presse couvre donc en bonne place la préparation du congrès interne du parti lepéniste. Une info de premier plan, plus importante que ce qui se passe à Kobané, au Nigéria ou au Mexique. Depuis, même le plus obscur petit cadre du parti a son rond de serviette devant un micro ou dans les colonnes d’un journal, à France Info, France 2, RTL, à BFM TV (alias BFN TV), etc.

Il faut comprendre : l’âne à besoin d’avoine pour l’hiver, et il sera long, l’hiver si le FN arrive au pouvoir, il faudra avoir la permission de lui manger dans la main. Du coup on prend bien soin de lui montrer fidélité et amour, en présentant une croupe accueillante et en offrant un hochet tout brillant à son principal élu régional.

Le problème de l’âne c’est qu’il oublie toujours un détail : quand on n’a plus besoin de lui, on ne lui donne pas à manger. On le hache en tout petits morceaux, et on le mélange à la viande de porc, pour les saucissons de l’apéro. Ou pour la soupe au cochon. Les éditorialistes rampants qui assurent en ce moment la normalisation de l’extrême-droite de gouvernement, avec paillettes et flon-flons feraient bien de s’en souvenir.

saucane

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3 Réponses to “L’âne médiatique en bottes allemandes”

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