Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 8)

19 Fév

Bidonvilles

Éclairs de mémoire (épisode précédent)

Des coups de feu retentirent alors. Des rafales de mitraillettes suivirent. En contrebas, Dahbia avait vu nettement les rangées de policiers qui tenaient le pont de Neuilly face au cortège dont les premiers rangs avaient été fauchés dans des éclats de feux d’artifice que l’onde du fleuve avait fait miroiter avant de venir mourir dans son lit comme des étoiles tombant du ciel étreint par la nuit naissante.

« Aaaah, Tawes ! Lounes ! Baissez-vous ! » cria-t-elle dans la panique qui gagna toutes les personnes surprises par les détonations. Elle se jeta sur eux pour les protéger.

« Venez ! Par là, prenons la rue sur le côté avant que les ténèbres nous avalent ! » ordonna Na Baya à l’ensemble de leur petit groupe qu’un reflux soudain de manifestants désemparés disloqua dans un tourbillonnement de cris et de pleurs. Ils avaient de la chance. Ils se trouvaient juste au coin d’une rue transversale que Na Baya indiqua avec autorité en appuyant ses gestes de son regard qui pourtant ne regardaient pas vers cette porte de sortie qui tenait bien du miracle, et alors que des corps s’affaissèrent autour d’eux à la suite des sifflements qui venaient de les traverser en leur coupant le sifflet.

Dahbia haletait et suait comme un cheval exténué. C’était là ou jamais.

« Allons-y ! » Portant Lounes dans ses bras, servant de bouclier à Tawes en offrant son dos en direction d’où les balles transperçaient la nuit comme la foule qu’elle percevait dans un tournoiement surnaturelle, et fermant les yeux en récitant ses dernières prières, elle courut inconsciemment vers la villa des courants d’air qui se présentait à quelques mètres de là. Quand elle ouvrit les yeux, tant bien que mal, ce fut pour constater que tout le groupe avait réussi à se mettre à l’abri. Que dieu soient loué, ils avaient été épargnés. Ils démergèrent aussitôt sans demander leur reste, laissant derrière eux ce qui ne pouvait paraître qu’indescriptible.

Revenus au bidonville, chacun se barricada dans sa cabane et un silence de mort étendit son empire dans l’obscurité qu’aucune lueur n’osait défier, masquant les pleurs de ceux à qui il ne restait qu’à psalmodier la prière des morts et les inquiétudes de ceux dont la disparition ou le non retour d’un proche vouait à la nuit blanche. Dahbia était assise en tailleur au milieu de la cabane. Les garçons dormaient. Seule Tawes se serrait contre sa mère dont le désarroi la tenait en éveil.

Où se trouvait son père ? Avait-il été fauché par une balle comme elle avait pu le voir pour d’autres au moment de la fusillade ? Ou bien avait-il été jeté à la Seine ? Certains témoins avaient rapporté qu’ils avaient vu des policiers jeter dans le fleuve, vivantes ou mortes, des personnes qu’ils avaient interpellées. Toutes sortes de récits qui avaient reflué avec le retour des manifestants comblaient leur attente silencieuse et vide. Que pouvaient-elles dire si ce n’est de finir par céder au sommeil profond qui anesthésie les questions sans réponse?

Au matin, c’est Bachir qui les réveilla de leur oubli tranquille par ses cris d’affamé. Elles se surprirent d’être l’une contre l’autre au milieu de la pièce.

« Baba n’est pas rentré ! » osa Tawes.

« Allume le feu et fais chauffer l’eau pour le café au lieu de parler pour rien ! »

Dahbia prit Bachir dans ses bras. Et après l’avoir lavé et langé malgré le torrent de larme qu’il déversait à tout rompre, elle lui donna le sein et il retrouva soudain un calme qui ne fit que la précipiter dans les remous de son angoisse qu’elle retrouvait enfin au rythme de la tétée goulue de son nourrisson.

Ah, il était loin le temps où elle soupçonnait son mari de ces trahisons dont on n’ose dire à peine qu’elles ont un nom tant qu’on ne les a pas vues. Elle était maintenant là à l’attendre, se demandant ce qui allait advenir si la nouvelle terrible de sa mort tombait. Serait-elle une veuve et ses enfants des orphelins ? Comment ferait-elle pour assurer leur existence ?

L’odeur du café dissipa un instant ses interrogations pendant que Bachir lâchait le mamelon de sa mère. Lounes dormait toujours. Elle en était soulagée car elle n’aurait pas encore à répondre à la même question qu’il ne manquerait pas de poser en retrouvant ses esprits. La vapeur qui se dégagea de la tasse que lui tendit Tawes décontracta les muscles de sa coloquinte émaciée par la prise de tête. Elle avala une gorgée chaude qui se répandit dans tout son corps. Une deuxième la revivifia tout à fait et, mouchaillant un à un ses enfants à la dérobée, elle comprit qu’elle ne pouvait se laisser aller ou céder au désespoir, et cela en dépit de ce que le destin pouvait bien lui réserver désormais à son insu.

Elle redemanda à Tawes de lui servir une autre tasse de café quand trois coups résonnèrent contre la porte de la cour.

« Yemma, yemma, il y a quelqu’un qui appelle ! » fit-elle remarquer brusquement en chuchotant. Elles tendirent l’oreille. « Na Dahbia, Na Dahbia, c’est moi, c’est moi ! Ouvre moi !» Quand elle entrava qu’il s’agissait de Na Baya, Dahbia se précipita au dehors, oubliant la lumière qui aveuglait ses yeux trop longtemps cloîtrés dans l’ombre. Ouvrant la porte de la cour avec une fébrilité tremblante, elle eut la surprise de voir la dame qui remplit les papiers au côté de Na Baya. C’est en la voyant que Dahbia comprit qu’elle portait encore sa robe d’hier, celle que la dame qui remplit les papiers lui avait offerte.

« Entrez, entrez, ne restons pas là, on pourrait nous voir ! »

Elles entrèrent dans la cour qu’elles traversèrent rapidement dans le sillon des pas de Dahbia qui clapotait dans la terre encore mouillée de la pluie de la veille.

« Le café est prêt. Asseyez vous. » les invita-t-elle en leur tendant des petits tabourets de poche constitués d’une planche fichue de deux petites cales taillées grossièrement dans un reste de bois d’un vieux meuble décharné chiné à la décharge par Si Saddeq, celui qu’elles n’osaient encore appeler l’absent de la maison. Nikoule, la dame qui remplit les papiers, se tenait timidement car elle n’avait pas eu beaucoup d’occasion de vraiment faire vraiment connaissance avec Dahbia, si ce n’est lors de deux ou trois distributions de vêtements et de produits pharmaceutiques et d’une visite médicale organisées dans le centre d’aide aux gens des cabanes qu’ils avaient, elle et ses amis militants, construit au milieu du bidonville et où elle avait décidé de vivre.

« Si Saddeq n’est pas rentré…

– Justement, c’est à cause de cela que nous sommes venus…

– Quoi ? Comment ? Vous n’allez pas m’annoncer que… »

Son regard éperdu alla de l’une à l’autre pour finir de se fixer sur celui de Na Baya qui prit la parole.

« Ecoute, écoute, ne pars pas comme un torrent en crue alors qu’il neige encore… Tout espoir n’est pas encore perdu !

– De toute façon, j’envisage toutes les possibilités. Je sais maintenant que la vie est double face. »

 

A suivre…

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  1. Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 9) | quartierslibres - 25 février 2015

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