Storytelling dissident : le complot en 5 actes

19 Fév

Comme les grands médias retranscrivent le réel de manière partielle et partiale, beaucoup d’entre nous sont tentés d’aller chercher les infos ailleurs.
Internet permet à de nombreux mythomanes – souvent d’extrême droite – de donner corps à des théories bancales en utilisant ce rejet légitime des canaux d’information dominants au service des grands groupes industriels et des gouvernements.

soral et cardet racontent des bobards
Le mécanisme de toutes ces belles histoires est toujours le même. Il est élaboré comme une pièce de théâtre classique étudiée au collège en 4ème : les meilleurs drames se construisent en 5 actes.
Acte 1 : défiance justifiée vis à vis des médias dominants tenus par le Capital. Dans le meilleur des cas cette méfiance peut même s’appuyer sur un travail sérieux, le plus souvent produit par l’extrême gauche, qui, dès les années 90, pointait les dérives des medias avec le « PPA » (le parti du Pouvoir de la Presse et de l’Argent).
Acte 2 : énoncé des vérités établies.
Acte 3 : au milieu de ces vérités, on interprète des faits pour donner corps à des réalités moins établies qui permettront de faire le lien avec des « figures du mal ». Pour les antisémites : les juifs. Pour les islamophobes : les musulmans. Pour les plus farfelus : les illuminatis ou les reptiliens. Une petite dose de francs-maçons ou de serviteurs maléfiques permet toujours aussi de faire monter la sauce et de rajouter du mystère.
Acte 4 : sortir la révélation souvent ridicule ou banale que l’on corrèle de façon plus ou moins factuelle et sérieuse aux actes précédents. On peut tordre la chronologie, escamoter des faits, monter en épingle un détail insignifiant. Tout est dans l’effet narratif.
Acte 5 : la théorie finale apparait et passe comme une lettre à la poste alors qu’elle aurait été rejetée par n’importe qui sans tout le conditionnement précédent. Exemple : il pleut vendredi soir, c’est Shabbat pour les juifs et donc les juifs font pleuvoir exprès lors de cérémonies religieuses.
Prenons par exemple « L’effroyable imposture du rap », un cas d’école du fonctionnement de ces belles histoires, tant au niveau du déroulé que du profit qui en est tiré.
La thèse politique du bouquin, qui lui a valu d’être promu par Soral et l’extrême droite, c’est de nous expliquer que le Black Panther Party était un ramassis de toxicos tombés dans le communisme parce qu’abusés par une Angela Davis vicieuse dépeinte comme une agente de la CIA et  une « Marie-couche-toi-là » qui aurait infiltré le Black Panther Party pour y diffuser « Sex, Drugs, and Rock’n’Roll ».
Évidemment, énoncer cette thèse d’un bloc ça ne marcherait pas dans les quartiers populaires, où l’aura du BPP dépasse largement l’audience des militants d’extrême gauche.

AngelaDavis-Fiche

Alors, quand on est d’extrême droite, comment tenter d’anéantir l’une des expériences militantes majeures du 20eme siècle, qui a su articuler question raciale et question sociale dans la perspective d’une société égalitaire ? En publiant et promouvant  L’effroyable imposture du rap, qui fonctionne sur 5 actes :
Acte 1 : les médias mentent et manipulent. Personne d’intelligent ne peut contredire cela.
Acte 2 : le Rap Game est une idiotie destinée à faire du cash via la mise en scène de rappeurs qui sont au choix  vénaux, idiots, mythos ou parfois les 3 à la fois. Là encore qui d’intelligent peut contredire cela ? On le sait depuis le début de la percée médiatique du hip hop. Le morceau de Fabe en 1997, parmi d’autres, est là pour en témoigner, 15 ans avant  « L’effroyable imposture du rap ». On enfonce des portes ouvertes mais en faisant croire que c’est une découverte.
Acte 3 : C’est là que la disquette apparaît. L’auteur doit relier l’acte 1 et 2 à « des acteurs du mal ». Dans L’effroyable imposture du rap cela donne des noms de producteurs juifs ou supposé juifs comme Jimmy Lovine, Rick Rubin et Jerry Heller. Gentiment, la petite musique se met en place.
Acte 4 : la grande révélation arrive : le business du rap est tenu par des mecs qui ne sont pas des mecs de quartiers, des mecs qui manipulent tout le business pour leur intérêt financier et politique. Là encore, tout le monde le sait mais, une fois le scénario bien préparé, cela permet le grand saut vers l’acte final.
Acte 5 : tout cela a permis de dévoyer la révolte des classe populaires vers des révoltes stériles comme celle du BPP aux USA en détournant les révoltés de leur vrai ennemi : les juifs.

Et voilà comment un bouquin censé parler du rap met en fait une disquette antisémite en démolissant au passage l’expérience du BPP. Les vérités cachées par le système, selon Cardet, sont trouvables depuis presque 10 ans en français grâce à la traduction et la publication des mémoires de Jerry Heller par Olivier Cachin. Il fallait oser le faire, salir gratuitement Angela Davis en dénonçant un complot ultra-secret présenté en détail dans une autobiographie du producteur de NWA et éditée en France grâce un journaliste « du système ».

gansta_rap_attitude
Toutes les histoires complotistes qui tournent depuis le 11 septembre sont construites sur cette même mécanique. Ce qui change ce sont les figures du mal : pour les islamophobes, ce sont les musulmans qui incarnent le mal, et pour les antisémites ce sont les juifs.
La manipulation fonctionne toujours de la même manière : interpréter des faits réels pour les lier par tous les moyens afin de conclure par la désignation d ‘un ennemi qui tiendrait tout. Ce qui caractérise toutes ces histoires dans leur diversité, c’est que l’ennemi n’est jamais ceux qui détiennent l’appareil de production. Ceux-là, il ne faut jamais en parler. L’ennemi pour les conteurs de fables, c’est toujours une ethnie, une culture, un peuple, une religion, mais jamais une classe sociale.

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