Farid Taalba : Éclairs de mémoire (partie 9)

25 Fév

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Éclairs de mémoire  (épisode précédent)

 

En fermant les yeux et en plissant les lèvres dans un mouvement de tête qui se voulait compréhensif, Na Baya acquiesça, se rendant compte alors que son élan empathique n’était qu’un symptôme de sa propre impuissance à aider Dahbia.

Un silence suivit et leur donna le sentiment que le temps venait de se suspendre.

Mais Dahbia reprit le cours des choses pour ne pas indisposer ses invitées.

 

« Mais si vous êtes venues toutes les deux, c’est bien parce que vous aviez quelque chose en tête. Alors parlez, dîtes-moi si vous avez une porte à ouvrir!

 

-Voilà, madame qui remplit les papiers se propose de t’accompagner dans les commissariats et les hôpitaux où il se trouve peut-être. Il n’a pas été revu depuis hier, il n’est pas venu à la réunion de bilan prévu après la manifestation.

 

– Et comment tu sais tout ça toi, tu vas aux réunions maintenant ?

 

– Non, c’est madame qui remplit les papiers qui m’a affranchie.

 

– Ah bon, et madame elle va aux réunions ?

 

– Qu’est-ce qui te prends, pourquoi es-tu soudain agressive  avec elle? Heureusement qu’elle ne comprend pas le kabyle ! »

 

La réponse sèche de Na Baya lui fit regretter sa précipitation ; elle lui fit prendre conscience du poids des mots qu’elle venait de lâcher un peu inconsciemment et elle craignit d’avoir dévoilé les secrets qui l’avaient embastillée dans le silence qu’impose la bienséance des maisons bien tenues dont le nom et les ancêtres ne doivent pas être salis impunément à cause de la faiblesse de ce qui n’est que pure vanité d’ici bas : il lui fallut aussitôt lever toutes ambiguïté sans qu’on puisse deviner une parcelle de ce qu’elle cherchait à camoufler ; le proverbe ne disait-il pas qu’on raconte des mensonges qu’à celui qui est mort. Avec ça, va mentir à Na baya qui lit dans le visage des gens !

 

– Tu te rends compte : aller dans les commissariats, les hôpitaux… ne risque-t-on pas de se faire arrêter comme c’est arrivé à certains qui ont eu cette même idée ?  Pense à Zohra la femme aux cheveux roux ou à Zlika la femme édentée ! La police les a arrêtées et elles ont fini à l’ancien asile de Nanterre qui sert maintenant de prison pour les femmes. Elles en sont ressorties avec le cerveau qui ne marchait plus ou pour endosser la gandoura blanche des morts sans qu’on sache ni comment ni pourquoi. L’ironie a même voulu que leurs maris reviennent au foyer quelques jours après leur décès, une fois libérés du centre de Vincennes où ils avaient été internés à la suite d’une rafle. La leçon de tout cela c’est qu’elles auraient mieux fait d’attendre à la maison.

 

– Ecoute, je ne veux pas forcer ta volonté à tout prix mais j’avais pensé que sa proposition de t’accompagner était bonne car sa présence te protégerait de ces éventuelles déconvenues qu’on ne peut pas effectivement passer sous silence.

Elle est française, bien instruite, fait de la politique et connaît bien les lois du pays : elle pourra t’assister pour bien comprendre ce qu’on te répondra et sur ce qu’il faudra entreprendre en conséquence. De plus, comme les khouan ascétiques, loin de la belle vie matérielle qui s’offre pourtant à elle, elle a décidé de vivre avec nous au bidonville et de partager avec nous notre sort commun. Avec elle tu seras comme un cadavre entre les mains de son laveur.

 

– Et qui restera auprès de mes enfants ?

– T’inquiète pas, ils peuvent rester avec moi ! Qu’ils soient les bienvenus !

 

– Mais je n’ai pas l’habitude d’aller traîner par les chemins de la ville, tu te rends compte de ce qu’on va radoter sur mon compte avec ça : « Ouais, c’est une femme de rien, elle n’a plus de retenue, elle se montre aux hommes qui ne sont pas de sa maison, c’est à se demander si la disparition de son mari n’est pas un stratagème pour masquer l’inavouable ! ». Non vraiment, tout cela m’accable, je ne sais plus quoi faire ».

 

– Mais que veux-tu qu’on dise ? Tout est chamboulé avec la guerre. Rien ne peut se faire dans les règles d’autrefois, que tu le veuilles ou non ! Maintenant fais comme tu l’entends. »

 

Dahbia posa ses mains sur ses tempes et ferma les yeux comme pour se concentrer.

La femme qui remplit les papiers avait suivi l’entretien avec attention bien qu’elle ne comprenait pas leurs baragouinages qu’elle avait sentis intenses et indécis, essayant de déchiffrer les rythmes, les sons, les gestes, les moindres mouvements de corps et la grammaire des visages.

– Ça va ? osa-t-elle chuchoter à Na Baya. Gênée, cette dernière en profita pour commencer à lui faire un résumé de leur conciliabule quand Dahbia l’interrompit dans son élan de traduction diplomatique.

 

– C’est entendu, nous partons à sa recherche maintenant ! C’est en sortant dans les ténèbres que Wardia des Awzlagen a fini par savoir la vérité !

– Que vas-tu encore chercher ?

– La mort, si tu ne vas pas la chercher, elle, elle saura bien te trouver. Que j’aille ou qu’elle vienne à moi, peu importe, il reste l’écart qui nous sépare d’elle, et qu’il faut bien remplir de vie sans qu’on puisse éternellement lui fausser la visière. »

 

C’est ainsi que les deux femmes se mirent en quête. Unies dans une marche silencieuse, elles traversèrent le bidonville dont les ruelles s’étaient vidées au rythme de leur souffle qui semblait résonner à la ronde, laissant s’échapper de leur bouche de petits halos de vapeur dans l’air frais de l’automne qui vaporisait encore par intermittence son crachin monotone, sous un ciel toujours gris et sur les cheminées des cabanes crapotant leurs panaches blanc, seules traces de vie encore perceptibles dans ce décor où, au loin, la silhouette du CNIT de la Défense se camouflait entre de sombres nuages.

Dahbia n’osait pas ouvrir la bouche. Jusque-là, elle avait laissé le travail diplomatique de traduction à Na Baya pour ne pas avoir à entrer directement en contact avec cette femme envers qui sa méfiance ne s’était pas apaisée.

Elle se souvint alors que Nikoule avait l’habitude de visiter de nombreuses familles du bidonville avec qui elle avait cultivé beaucoup de familiarité.

« Ah, ça pour aller chez les autres, elle n’a pas de retenue. Moi, à chaque fois que je l’ai vue, c’est en dehors de la maison : dans cette grande cabane où avec ses amis ils remplissent les papiers, soignent les malades et donnent des vêtements à ceux qui n’en ont pas. Mais jamais à la maison comme elle l’a fait avec tant d’autres !!! Serait-ce Si Mûh qui lui interdisait de venir  de peur de se compromettre? Tu me diras ça lui a pas servi à grand-chose puisque j’ai vu ce que je ne saurais nommer ! Mais au fait, et pourquoi est-elle venue aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il y a de spécial ? Ne serait-ce pas Si Mûh qui l’aurait envoyée ? Est-ce que ce n’est pas une façon de me préparer au pire ? Ne cherchent-ils pas à me faire admettre ce qu’ils savent pertinemment tous les deux mais qu’ils n’osent pas m’avouer de peur de m’achever sur place ?

A savoir que mon mari est bel et bien mort et qu’il ne nous reste plus qu’à l’enterrer. Nom de dieu, mais pourquoi a-elle décidé de venir enfin à la maison pour aller à sa recherche?»

Mais, sorties du bidonville, il leur fallut bien se parler pour savoir comment elles allaient procéder au moment de monter dans la voiture de Nikoule, en compagnie d’une de ses amies. Le fait s’imposant de lui-même qu’elle le veuille ou non, c’est à dire sans qu’elle en prenne l’initiative, et cela la dédouanant moralement d’entrer en contact avec cette femme qu’une situation normale n’aurait jamais permis d’envisager, elle trouva les assurances qui lui permirent enfin de sortir de l’aphasie dans laquelle elle s’était empêtrée avec elle-même. Après plusieurs pantomimes, gesticulations et échanges verbaux où se mélangeaient les langues dans un sabir improvisé, elles se décidèrent.

Pour commencer, et parce que cela leur paraissait moins risqué que de débuter par les commissariats, elles firent d’abord le tour des hôpitaux des environs en cultivant l’espoir de le retrouver dans un état qui ne laisserait pas de séquelles pouvant entraver la suite de leur avenir pour l’instant plombé.

Finalement, après y avoir passé une partie de la matinée et de l’après midi, et sans avoir pu retrouver la trace de Si Saddeq, elles se présentèrent au commissariat de Nanterre avec pleins d’appréhensions.

Après présentation de leur demande, on les dirigea vers un agent de police chargée de son enregistrement

– Son nom marital ?

– Madame Dahbia Guélaille

– Son nom de jeune fille ?

– Dahbia Guélaille.

– Je vous ai demandé son nom de jeune fille ?

– C’est son nom de jeune fille !

– Comment cela, c’est son nom de jeune fille ? Vous vous foutez de moi ou quoi ? Son mari s’appelle Guélaille !!!

– Ils sont parents, cousins germains ! »

 

C’est alors que l’agent de police, consterné, se tourna vers un de ses collègues et lui lâcha en se marrant : « T’as vu ça, le cousin y s’est tapé la cousine !

– Et non seulement les bicots gardent leurs femmes pour eux mais en plus y viennent aussi prendre les nôtres !!! » ajouta le collègue avec une moue de dégoût. Il dévisagea alors d’un regard scrutateur Nikoule et son amie.

Nikoule soutint son regard sans prononcer un mot. Elle savait bien ce dont ils étaient capables et évita dans la suffocation de répondre à leurs provocations.

Devant ce face à face, Dahbia l’interrogea de ses yeux pressants comme pour demander si cela allait.

« Heureusement qu’elle ne parle pas le français… » se dit Nikoule.

– Elle veut quoi la fatma là ? Puis, se tournant vers Nikoule : « C’est toi qui lui porte la valise hein? Et à son mari, tu lui portes quoi ?»

Silence pesant, moment d’éternité. Nikoule continuait de résister en silence à ses interlocuteurs. Dahbia ne fixait plus que le sol devant cette voix dont elle ne ressentit que trop qu’elle était sans appel. Son malaise s’ajouta au mystère de ce qu’elle venait d’entendre car, si elle avait compris un mot dans l’échange c’était bien celui de « mari », fruit de toutes ses inquiétudes.

Puis, l’agent reprit finalement le cours du questionnaire là où il l’avait laissé, au grand soulagement de Nikoule qui n’en pouvait plus.

– Allez graines de fellouzes !… Adresse ?

Mais chaque question fut un calvaire pour les unes et un délicieux défoulement pour les uns. Jusqu’au moment de sortir, après que Dahbia apposa une croix au bas de sa déclaration de disparition, les quolibets fusèrent derrière elles pendant qu’elles serraient les dents de rage.

En entrant dans la voiture, elles furent comme abattues, cherchant au loin du regard la fuite vers le ciel de la fenêtre avant de reprendre en silence la route toute pavée d’amertume.

Plus tard, au cours du trajet de retour au bidonville, pour égayer l’atmosphère, Nikoule proposa de s’arrêter.

« Je vais faire des courses. Tu viens avec moi ? » Nikoule pointait son index vers l’extérieur en simulant le geste de sortir. Dahbia refusa l’invitation en secouant sous son nez ses deux grandes mains tatouées de losanges bleus. Elle sortit de la voiture et Dahbia la regarda s’éloigner jusqu’au moment où elle prit une rue sur sa droite. Au retour, en entrant dans la voiture, Dahbia reconnut la boite du fameux pâtissier que Nikoule posa sur la banquette arrière. La vue de ce bon souvenir l’a sortit momentanément du ténébreux ennui silencieux où elle se morfondait ; d’un bref élan d’éclair d’orage, elle lui délia même la langue.

– Apulis, apulis inna-yam-d : « Mari ! mari ! »

– Comment ça apoulis, mari, mari ? rappliqua Nikoule qui ouvrait grand ses yeux comme pour mieux entendre.

– Baliz mari, baliz mari…

– Quoi valise mari ? s’étrangla Nikoule dont le « Tu lui porte quoi à son mari ? » du policier revint concomitamment à sa mémoire. « Aurait-elle compris ce qu’il a dit ? » s’interrogea-t-elle comme la chute de la dernière pièce d’un jeu de dominos qui s’abattit dans son esprit au moment où elle s’y attendait le moins.

Dahbia prononça alors plusieurs fois le mot « poulice » en mimant la visière et le pistolet de ce qui devait être un agent de police, puis le mot baliz en faisant mine de prendre la sangle d’une valise. Tout en répétant la phrase « poulice, mari, baliz », elle porta à la bouche ses doigts qu’elle faisait tourner comme si des paroles devaient en sortir.

– Ah, tu veux savoir si le policier a parlé de ton mari ?

– Ah, çi ça, si, si !

– Oui, oui, il m’a demandé son nom. Nom de Si Saddeq, nom, nom !

– Ah, ism-is, ism-is ?

– Oui, c’est ça, comme vous dîtes là, quand je remplis les papiers c’est ce mot qui revient tout le temps ! Comment vous dîtes déjà ?

-Ism-is

– Oui, c’est ça, je lui ai donné son nom, ism-is Si Saddeq, le policier a écrit, écrit ism-is, Si Saddeq, voilà c’est ça.

Nikoule faisait mine d’écrire de sa main droite dans la paume de celle de gauche.

Dahbia répliqua par une moue et des gestes de main qui semblaient demander pourquoi.

– Pour remplir les papiers, « aâmmar » les papiers, pour retrouver Si Saddeq.

Avec ce mot « papiers » qu’elle ne pouvait méconnaître tant on ne pouvait vivre sans eux et subir leur tyrannie sans borne, et la fatigue de tant de gesticulations, Dahbia renonça à aller plus loin.

– Ne vous inquiétez pas, je vais revenir demain, nous trouverons Si Saddeq.

Dahbia voulut lui ricanner au nez : « Trouver Si Saddeq, parce que toi, tu n’a pas à trouver ton Chinois ? » Mais renonçant à ces sarcasmes, envahie par la mélancolie que lui inspirait la brume qui voilait le bidonville, le regard perdu dans l’inconnu d’une nuit piquée des petites flammes tremblant à l’intérieur des cabanes qu’elle ne distinguait plus, Dahbia répondit d’un souffle tranquille : « Inch’Allah, inch’Allah… ».

A suivre…

 

 

 

 

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  1. Farid Taalba : Éclairs de mémoire (fin) | quartierslibres - 4 mars 2015

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