Farid Taalba : Éclairs de mémoire (fin)

4 Mar
Les Nords Africains à Paris Fouille dans le bidon ville de NanterreContrôle d’identité dans le «douar» de Gennevilliers en 1955. © Pierre Boulat / Cosmos

Éclairs de mémoire (épisode précédent)

Et, les feux de la voiture s’éloignant, la silhouette de Dahbia disparut peu à peu au bord de la route où elle resta figée jusqu’à leur disparition complète au-delà d’une ligne où les lumières de la ville étalaient leur règne sur le monde de la nuit domestiquée, avant qu’elle ne soit finalement absorbée dans le ventre du bidonville dans lequel sa lampe de poche lui traça l’intestin qui la mena jusque chez Na Baya. Elle y récupéra ses enfants et, à la lueur de la lampe balayant le chemin noir de terre, tous les trois suivirent leur mère jusqu’à la maison comme la confiance de l’aveugle est dans la canne, sans même oser parler, vu qu’ils avaient bien entendu le compte rendu qu’elle avait rapporté devant Na Baya qui lui avait conseillé à nouveau de ne s’en remettre qu’au très haut et qui lui récita quelques vers anciens:
« Ne dors plus, ô khouan, lève-toi.
Dans la nuit voici poindre l’aube.

Il n’est pas d’autre dieu qu’Allah.

Très longtemps nous suivrons la rivière ;
Et quand viendra la lassitude,
Nous nous reposerons sur la rive. ».

La porte de la cour ouverte, songeant à ces quelques vers chantés, Dahbia rompit le silence en grommelant entre ses dents : « Et même avec le repos, comment tenir si la rivière devient sans fin dans un monde où les jours durent plus longtemps que les oignons ? ». A l’heure d’avoir à préparer le dîner, elle prenait de nouveau conscience qu’elle n’aurait pas de quoi faire le marché demain et qu’elle pouvait craindre pour les jours suivants. Mais, fidèle à elle-même, elle se ressaisit pour faire entrer tout son monde dans la cabane à l’intérieur de laquelle on s’agita bientôt comme dans une ruche enfin réanimée. Dahbia en ressortit pour allumer le feu et réchauffer la marmite.
Profitant de l’absence de sa mère, ayant revêtu une gandoura dont il tirait les pans comme des ailes d’une mouche, Lounes vrombissait en tournant autour de la boite de gâteaux pour laquelle on avait eu la pudeur de ne pas dénouer le beau ruban rouge qui l’habillait.
« D’après toi, butina-t-il à sa sœur qui langeait Bachir, y’a combien de tuyaux au chocolat, et combien au café ?
– Tu penses déjà à ton ventre alors qu’il restera la part de l’absent, reprends toi, ne cède pas à la tentation.
– Viens on l’ouvre, juste on regarde et on le remet comme il était. C’est juste pour voir, pas pour manger.
– Et si yemma entre et nous prend la main sur le pain ? »

La voix de Dahbia interrompit alors leur bourdonnements : « La marmite est prête, allez, prenez place pour lui rendre honneur et tremper votre pain dans l’assiette de l’espérance. Le salé avant le sucré ! ».
Puis, au dessert, Tawes laissa à Lounes l’honneur de déposer la boite de gâteaux sur le grand plat de bois retourné autour duquel ils se tenaient pieusement recueillis. Au moment où la main de Dahbia s’apprêtait à tirer sur le ruban rouge qui servait de sésame à la caverne du pâtissier, son cou se redressa brusquement, son regard obliqua vers la porte, ses oreilles se dressèrent et elle conclut en s’étouffant presque : « On marche dans la sente ! Vite, éteignons la lumière et rassemblons-nous là dans le coin de la pièce. ».
« Oh, non ! » : s’écria Lounes qui ne put contenir l’expression d’un certain remord en voyant la boite disparaître dans l’obscurité.
« Hier, yemma a bien caché les galettes dans son sein. » se souvint-il. Aussi, dans un élan inconscient, alors que nul ne pouvait le voir, il empoigna le nœud du ruban rouge et se saisit de la boite qu’il transporta jusqu’au coin désigné par la mère. Au moment de s’accroupir au côté de Tawes, il la dissimula sous sa gandoura.
C’est alors que la porte fut enfoncée sans sommation. Suivirent les puissantes lueurs des torches électriques qui se jetèrent sur les murs et fouillèrent le sol jusqu’à ce qu’un puissant rayon n’encercle de sa lumière agressive la petite famille prise au piège, dont l’ombre découpait le mur en un pochoir parfaitement immobile comme le chevreuil tétanisé par les phares d’un véhicule.
« Y a qu’la fatmuche et ses ratons, inspecteur ! » aboya un des lévriers de la meute.
– Retournez, fouillez moi toute la baraque ! Eux, on verra après, l’impact psychologique d’abord ! Au cas où on trouve rien, on aura tout le temps de leur faire cracher le morceau plus facilement.

Après une fouille enragée que la pudeur seule empêche d’en rappeler les moments cruels, un molosse finit par constater : « On n’a rien trouvé ! ».

L’inspecteur ordonna : « Et la fatmuche, debout ! Allez debout, debout ! ».
C’est Tawes qui fit comprendre à sa mère qu’elle devait se lever. Dahbia lui confia alors Bachir avant de se présenter debout devant l’inspecteur.
– Comment tu t’appelles ?
– ……
– Oh, tu piges ?
Tawes confia alors Bachir à Lounes qui se tenait toujours accroupis au dessus de la boite de gâteaux, puis elle se présenta au côté de sa mère devant l’inspecteur : « Elle ne comprend pas le français mais je peux faire la traduction. ».
– Sortez toutes les deux dans la cour !
– Mais je ne peux pas laisser Bachir et Lounes tout seul !
– Dis lui qu’il ne leur arrivera rien si elle répond à mes questions. »
Eberluées, prises entre peur et incompréhension totale, elles sortirent machinalement contre leur volonté, aveuglées par la lumière des torches braquées sur leurs visages que leurs seules mains tentaient de masquer.

– Je disais donc, comment elle s’appelle ?
– Elle s’appelle Tawes Guélaille « Veste de Paille ».
– « Femme de Saddeq Guélaille « Veste de Paille », ajouta l’inspecteur qui dans un sourire laissa suggérer l’étendue infinie des connaissances qu’il possédait sur la famille.
« Tiens, poursuivit-il, justement, elle sait où se trouve son mari ?
– Dis lui que non. Je l’ai cherché toute la journée, partout, je suis même aller chez eux pour avoir des nouvelles.
– Justement, en chemin, avec sa copine Nikoule comme vous dites, elles se sont arrêtées.
– Dis lui que ce n’est pas ma copine. Elle remplit juste les papiers.
– Si ça peu faire plaisir à ta fatma, j’veux bien admettre que c’est pas sa « koupine » et qu’elle scribouille vos paperasses. Mais se sont-elles arrêtées en chemin, oui ou non ?!
– Oui.
– Demande à ta fatma si elle aime les gâteaux ?
– Comment ça si j’aime les gâteaux ? C’est quoi cette plaisanterie, depuis quand les gâteaux ne sont plus hallal pour les Nazaréens ? Dis lui que j’aime les gâteaux comme tout le monde.
– C’est pour ça qu’elles se sont arrêtées pour se goinfrer le placard chez le pâtissier ?
– Ce n’est pas moi, c’est elle qui a acheté les gâteaux. Moi, je suis resté dans la voiture, je n’ai pas bougé.
– Oui, elle n’a pas tort la fatmuche, elle est bien restée dans la caisse. Mais le problème est que nous avons mis le grappin sur Nicole. Quand on lui est tombé dessus, elle n’avait qu’une boite en sa possession. Nous voulons juste savoir où est l’autre boite? Ces porteurs de valises sont si ingénieux pour nous embrouiller les pistes. Où est l’autre boite ?!
– Mais elle est là, dans la cabane, au milieu de la pièce, qu’ils l’a prennent ! Si acheter des gâteaux est maintenant un crime, mieux vaut la faim que la prison.
– Mais elle voit bien qu’on a rien trouvé. Comme elle peut le constater, on n’y a pas été de main morte !
– Où elle est ? Où elle est ? Toi-même, tu l’as vue. Mais puisque je leur dis que la boite était là au moment où ils sont entrés !
– Vraiment, est-ce qu’on jacte vraiment la même langue ou est-ce que tu me prends pour un demeuré, un bourricot comme vous dites ?! Elle n’a pas donner la boite à quelqu’un d’autre?
– Mais non, elle était là !
– Il faut que je lui parle chinois alors?! Dis lui quand on a serré Nicole, il y avait beaucoup d’argent dans la boite. De l’argent pour les terroristes ! C’est pour ça qu’on la veut et qu’on fera tout pour la récupérer et connaître les noms des collecteurs et trésorier fellaghas du bidonville. Jusque là, on a parlé. Maintenant, on va retourner dans la cabane !».

A l’intérieur, on ne les laissa pas s’approcher de Lounes qui se demandait bien ce qu’ils avaient pu se dire pendant que sa sœur et sa mère tapaient la question avec l’inspecteur. Celui-ci dévisagea longuement Dahbia. Puis, il détourna alors son regard d’elle et se focalisa sur Lounes qui se tenait toujours accroupi au dessus de la boite tout en portant Bachir.
L’inspecteur plongea ses yeux gris dans ceux de Lounes qui les esquiva en baissant la tête : « Je ne déshonorerai jamais les gâteaux comme la première mère du monde à déshonorer le bois.».
– C’est ton fils lui ? Tu y tiens, j’imagine.
– Quoi, quoi, que veulent-ils lui faire ? ».

Au même moment, Bachir se réveilla en braillant à plein gosier. Voulant se redresser sur ses pieds tout en veillant à ne pas faire tomber Bachir qu’il tendait à Tawes, il marcha sur un pan de sa gandoura qu’il lui fit perdre l’équilibre. Dans sa chute, il ne put éviter de dévoiler à un policier aux aguets la boite de Pandore qu’ils recherchaient depuis le début. Il braqua son pistolet mitrailleur vers Lounes qui tenait toujours Bachir en larmes. Hors d’elle-même, dans le flot des pleurs qui fracassait l’atmosphère, dans un instant furtif où son regard alla de l’arme aux enfants et des enfants à l’inspecteur, et de l’inspecteur à Bachir, Dahbia se jeta alors sur le militaire qui tenait en joue ses deux fils. C’est là qu’un de ses collègues stoppa son élan d’une brève rafale. En tombant, la tête de Dahbia s’écrasa sur la boite ceinte de son ruban aussi rouge que le sang qui coulait au coin de sa bouche sur le carton blanc.

« Jusqu’au bout elle n’aura pas lâché l’affaire » déclara l’inspecteur qui s’empressa d’ouvrir la boite en arrachant le ruban rouge.

– Alors chef, c’est bon ?

– Merde, merde, on a merdé, que des éclairs au chocolat !

 

Farid Taalba

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