Livre du Samedi : La révolte des pendus / B. Traven

7 Mar

image

Un profond mystère a toujours entouré la vie de Bruno Traven, pseudonyme d’un écrivain politique fort singulier, comparable, par la force de ses romans, à Joseph Conrad et à Jack London.

Allemand d’origine, il participa activement à la révolution anarchiste bavaroise de 1919. Après l’écrasement de celle-ci, il s’embarqua pour l’Amérique et finit par s’installer, au milieu des années 20, au Mexique où il mourut en 1969. Là, il continua de défendre ses idées généreuses d’émancipation des déclassés et des exclus. Et il écrivit, tout en préservant sa véritable identité, ses livres les plus célèbres : le Vaisseau des mort, le Trésor de la Sierra-Madre (que John Huston devait adapter à l’écran en 1947, avec Humphrey Bogart dans le rôle principal), la Charrette et la Révolte des pendus (également porté à l’écran, en 1954, par le cinéaste mexicain Emilio Fernandez « El Indio »).

Paru en France, chez Calmann-Lévy, au début des années 50, ce dernier ouvrage (dont nous publions ci-dessous des extraits ) était depuis longtemps devenu introuvable. Aujourd’hui, les éditions Christian Bourgois le rééditent (1).

L’action se situe au Mexique vers 1910, à la fin de la longue dictature de Porfirio Diaz. Ce temps de tous les abus est aussi l’aube de la révolution. Condamnés à s’endetter, les Indiens sont contraints, pour survivre, de se vendre comme bûcherons dans les grandes plantations d’acajou (les monterias ), véritables bagnes où ils doivent abattre des arbres jusqu’à la limite de leurs forces. Ils sont soumis à la brutalité des contremaîtres (les capataces ). S’ils ne remplissent pas leurs quotas d’abattage, ils sont châtiés : on les pend aux arbres par les extrémités toute une nuit. Mais, un jour, la colère déborde, et les « pendus » se révoltent… – Ignacio Ramonet (Monde Diplomatique)

Extrait : « HUIT HOMMES, huit masses informes gisaient sur le sol. Ils étaient complètement repliés sur eux-mêmes, comme s’ils avaient séjourné pendant au moins six mois dans un tonneau étroit. Ils portaient, pour tout vêtement, un pantalon de cotonnade déchirée. Ils gémissaient doucement comme des dormeurs encore mal réveillés. Ils se roulèrent sur le sol et, lentement, étirèrent leurs membres, l’un après l’autre, pour les désankyloser, car leurs bras et leurs jambes étaient raides et engourdis.

Les lassos qui avaient servi à les pendre avaient été simplement dénoués par les capataces et leurs corps étaient tombés brutalement à terre. Les capataces ne s’inquiétaient jamais de leurs victimes car ils savaient que les autres muchachos viendraient s’occuper d’elles. D’ailleurs ce n’était pas le travail des capataces de veiller sur la santé des pendus. Ces derniers pouvaient crever ou ne pas crever pendant leur supplice, les Montellano et leurs gardes-chiourme ne s’en souciaient que dans la mesure où leur mort eût signifié une perte de main-d’oeuvre. Si des bûcherons étaient trop feignants ou trop faibles pour produire tous les jours trois ou quatre tonnes de caoba, la perte n’était pas grande, l’homme pouvait crever. Pour le prolétaire, le travail est un devoir. S’il est trop paresseux pour travailler, il n’a pas le droit de vivre. Après tout, cela fait une bouche inutile de moins sur cette terre.

Les yeux des pendus étaient sanguinolents et gonflés, leurs corps couverts de bouffissures, provoquées par les morsures de fourmis rouges et les piqûres de moustiques. Des centaines de tiques de toutes les grosseurs avaient pénétré si profondément dans leur épiderme que leurs têtes y étaient entièrement enfouies. Il fallait un temps et une patience infinis pour les extraire sans y laisser les têtes, sans quoi leurs morsures devenaient dangereuses et difficiles à guérir. Là où une tique s’était introduite subsistait, même après son extraction, une démangeaison terrible, qui durait une semaine au moins et qui obligeait la victime à (…) »

Advertisements
%d blogueurs aiment cette page :