Séance du dimanche. Alexandre Nevski

8 Mar

Alexandre Nevski

« Alexandre Nevski » est un (très bon) film de propagande soviétique réalisé en 1938 par Serguei Eisenstein, sur une commande du pouvoir stalinien.
Il s’agit d’une sorte de peplum médiéval qui rappelle un épisode historique important dans la mythologie nationale de la Russie éternelle : la défaite en 1242 des chevaliers teutoniques à la bataille du lac Peïpous, aux confins entre l’Estonie et la principauté de Novgorod. Cette déroute marqua l’arrêt de l’expansion de cet ordre militaire catholique germanique vers l’est et l’abandon de la croisade prévue contre les populations orthodoxes de Russie.
À l’origine de ce film, donc, une commande de l’État stalinien, pour illustrer analogiquement ses priorités géopolitiques du moment : derrière la figure menaçante des envahisseurs allemands et catholiques, on reconnaît évidemment l’Allemagne nazie, et le prince-héros national Alexandre Nevski faisait bien sûr un bon ancêtre pour le « petit père des peuples ». Staline suivait en effet à ce moment-là une politique d’opposition aux visées expansionnistes du Troisième Reich et d’alliance avec les Fronts Populaires en Europe Occidentale. Hitler venait d’annexer les Sudètes tchèques sous prétexte de venir en aide aux minorités germanophones, et d’absorber l’Autriche dans le Reich, avec la complicité active du gouvernement pro-nazi en place à Vienne, qui favorisa l’anschluss. Cette politique de circonstance de Staline visait également à liquider en sous-main les groupes révolutionnaires non inféodés à Moscou, comme en témoigne la guerre sale menée en Espagne par les agents du Komintern contre la CNT anarchiste et ses alliés marxistes hétérodoxes du POUM.
Ce film, très diffusé en URSS à sa sortie, en décembre 1938, a fait l’objet d’une censure de fait après la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939, lorsque le descendant symbolique du prince Nevski et les avatars nazis des chevaliers teutoniques du film d’Eisenstein s’étaient entendus pour démembrer la Pologne et se partager l’Europe orientale. En revanche, il fut rediffusé massivement après 1941, quand Hitler lança l’opération Barbarossa contre l’URSS. Le film devenait alors une métaphore historique de la « grande guerre patriotique » de la Russie contre les nazis, et redevenait plus que jamais d’actualité.
Ironie de l’histoire, dans l’ordre du discours, c’est la même séquence que prétend rejouer aujourd’hui la Russie poutinienne en Ukraine : la lutte contre les nazis, tous les participants au mouvement de la place Maidan à Kiev étant assimilés par les médias officiels à la minorité activiste d’extrême-droite qui a effectivement contribué à renverser le satrape pro-russe Ianoukovitch. Sauf que, comme disait l’autre, les faits son têtus : en Ukraine, l’envahisseur n’est plus teutonique, il est clairement russe, l’annexion de la Crimée et la satellisation militaire de l’est de l’Ukraine sous prétexte d’aide aux minorités russophones rappelle surtout la séquence des Sudètes et de l’Autriche sous la botte allemande l’année même de la sortie d’Alexandre Nevski…

[Le film est en VO, mais on peut activer les sous-titres en bas, à droite de l’image]

 

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