Gomorra

12 Mar

La saison 1 de Gomorra est disponible depuis quelques semaines. Sans dévoiler son histoire, on peut dire que c’est une bonne fiction sur la mafia napolitaine. C’est cependant une série moins subtile que The Wire qui décrivait de façon plus complète l’impact de l’économie du crime et particulièrement celui du trafic de drogue sur les rapports sociaux dans une ville, chaque saison de The Wire étant le prétexte à une description quasi sociologique de la pénétration de l’économie criminelle dans le quotidien de nos vies. Saison 1 sur le quartier, saison 2 sur la classe ouvrière déstructurée, saison 3 sur l’école et l’éducation, saison 4 sur la politique et saison 5 sur les médias. Gomorra est très loin de cette fresque sociologique, tout comme elle est éloignée du regard décalé offert par la série les Sopranos qui au travers de la vie quotidienne d’une famille mafieuse américaine pose les questions de l’héritage social, ou comment un boss de la mafia peut transmettre son statut à ses enfants devenus des bourgeois.
Gomorra n’est clairement pas du niveau de ces deux séries. Sa force est cependant d’aborder modestement et simplement les mécanismes humains à l’intérieur d’un clan mafieux. Ce que montre Gomorra c’est que le parcours de vie d’un « homme d’honneur » est tout sauf un chemin de droiture et d’honneur.

Gomorra1

L’épisode dans lequel Ciro transforme une cité HLM en supermarché de la drogue est la parfaite illustration de ces comportements de prédation qui créent des dégâts humains. Tout ce que touche la mafia devient sale et violent. La série montre bien aussi le fonctionnement de ces groupes mafieux dans lesquels la gestion du personnel – des soldats aux généraux – se fait via un mélange d’affectivité et de violence.
C’est une technique de management que l’on retrouve dans l’économie libérale et qui distille la suspicion dans chaque relation humaine :
« T’es entouré de gens et rarement seul mais c’est surprenant la façon dont tu t’sens seul ».
Celui qui t’embrasse, te protège aujourd’hui, sera peut-être celui qui te tuera demain voire dans la minute après t’avoir embrassé.
Gomorra est forte de ces scènes où chacun attend la trahison de l’autre. La série s’attache aussi à nous montrer que pour quelques-uns qui parviennent à s’élever dans l’organisation criminelle, la plupart de ceux qui y rentrent ne connaitront que « deux issues : 4 planches ou 4 murs ». Dans cette série, la liste est longue des acteurs qui ne jouent que dans un épisode. Et souvent ces acteurs n’ont pas 16 ans. De quoi inciter à cogiter tous ceux qui s’imaginent que la vie criminelle est un raccourci pour la promotion sociale. Loin d’être une alternative, le crime organisé c’est la logique de l’entreprise capitaliste poussée à son extrême avec très peu de gagnants épanouis à l’arrivée, et beaucoup de morts et de laissés pour compte tout au long de la course à l’argent sale.
La série doit aussi beaucoup à sa bande son. Mokadelic réalise la BO de la série. Ce groupe avait déjà fait entre autres « Como dio Comanda » de Gabriele Salavatores, mais surtout « All Cops Are Bastards » de Stefano Solima. Ils savent puiser dans le patrimoine culturel italien et dans la musique d’aujourd’hui comme le rap. Cela donne une bande son qui nous plonge dans la cité parthénopéenne d’aujourd’hui, pauvre et délabrée, mais dont la culture populaire est riche, comme en témoigne ce morceau « Int’o Rione » du groupe Cosang  » qui illustre les divers trafics au cœur de la cité de Scampia.

C’est dans cette richesse que réside l’autre intérêt de cette série que le monde médiatique et politique français est incapable de percevoir. Gomorra décrit une économie criminelle avec des codes semblables à nos quartiers populaires : bâtiments délabrés, cités HLM à l’abandon, élus locaux corrompus, têtes brulées montées sur des T-max qui pourrissent la vie des gens, économie criminelle de la drogue qui détruit des familles et des quartiers.

Bref, c’est la même mais il y a un petit truc qui ne colle pas à l’air du temps français et que nous serons probablement parmi les rares à relever. Toutes les petites frappes de Gomarra, des petits lascars en survet’ sur leur scooter – jusqu’au chef de point de vente – pour finir par le Don qui dirige sa famille sont tous blancs et catholiques (ils organisent même des processions pour honorer la Sainte Vierge). On attend avec impatience les analyses des sociologues et des éditorialistes du Figaro pour nous expliquer que la violence criminelle des quartiers populaires napolitains est le produit du catholicisme et de la culture des blancs qui comme chacun le sait et peut le constater en regardant Gomorra ne savent pas éduquer leurs enfants et leur transmettent des valeurs qui les prédisposent au crime. On attendra ensuite la version alternative à la vision zemourrienne du monde expliquant que la Camorra, c’était mieux avant, et que le rap game a corrompu la tête des jeunes napolitains.

tony_montana
Gomorra c’est la parfaite illustration que les quartiers du monde se ressemblent et que, lorsqu’il n’y a pas de perspective de changement possible, les classes populaires se dévorent entre elles. La similitude entre nos quartiers, ceux de Naples, de Baltimore ou la Cité de Dieu est frappante. Les cultures populaires locales marquent leur singularité mais en revanche le libéralisme économique s’est imposé partout comme le schéma de pensée dominant ouvrant les portes à tous les comportements de prédation.
Les adeptes du tout sécuritaire ne peuvent pas lutter contre la partie décomplexée de l’idéologie à laquelle ils adhérent, celle-là même qui veut qu’on juge un « Homme » à l’épaisseur de son compte en banque. Le mafieux napolitain, le truand de nos quartiers sont les produits de cette idéologie.
La seule façon de lutter contre le crime et les ravages humains qu’il produit c’est de renverser la table sur laquelle trône le « fric-roi » en imposant d’autre règles basées sur l’égalité sociale et économique. À Naples, comme dans nos quartiers, on est une personne d’honneur lorsqu’on se bat pour pouvoir élever ses enfants ou faire vivre les siens dignement, quand tous les jours on tient tête à l’injustice en utilisant les armes de la solidarité et de l’entraide.

OMAR

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5 Réponses to “Gomorra”

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