La quête de sens

17 Mar

La disparition de trois grands noms du sport français – Florence Arthaud, Alexis Vastine et Camille Muffat – a laissé bon nombre de personnes sous le choc. Les proches ont été bien sûr affectés par ce drame, tout comme énormément de monde, au-delà des cercles familiaux ou amicaux des disparu.e.s.
Nombreux ont été celles et ceux qui se sont notamment émus de la disparition de trois champions qui symbolisaient l’excellence sportive.

Parmi ces trois grands noms du sport, Alexis Vastine est présenté dans les medias comme un « maudit » parce qu’il n’avait pas gagné de médaille d’or aux Jeux Olympiques. Pour qui connaît le monde de la boxe, ce qualificatif médiatique fait sourire : Alexis était un grand champion, reconnu et titré. Des boxeurs maudits médaillés olympiques, cela ne court pas les rues.

Cette mort accidentelle et dramatique s’est produite dans un contexte bien particulier, triste reflet de notre époque : Alexis Vastine, Florence Arthaud et Camille Muffat participaient à un jeu de « télé-réalité » produit par TF1.

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Il y a quelques années, tandis que TF1, première chaîne privée française, se faisait doubler côté caniveau par sa concurrente M6, productrice de la première émission de téléréalité « Loft Story », Patrick Le Lay, son directeur d’alors, s’offusquait de la « télé poubelle » imposée par la chaîne rivale. Un comble pour ce personnage qui clamait cyniquement que son métier consistait à offrir aux grandes marques de la disponibilité de cerveau pour recaser leur publicité. Sous l’impulsion de son directeur, TF1 se lança donc dans une nouvelle « quête de sens », expression utilisée par ce dernier pour parler des programmes jeunesse de sa chaîne et dont chacun a pu mesurer la qualité depuis lors.

La quête de sens, pour certain.e.s, revient à assigner un sens à des choses au mépris du réel. C’est la mission que se donne un paquet de gens, surtout sur le net. Les plus barrés iront sans doute jusqu’à nous expliquer – images des hélicoptères avant et après la collision à l’appui – comment le drame avait été planifié : trois champion français et blancs disparus, ça ne peut être que le fruit d’un complot des illuminatis ou des juifs en vue de préparer la domination du diable sur les JO de Rio en 2016.
2016 vous lisez bien 2 0 1 6… c’est à dire 2+1=3, 3 champions, 3×2 = 6 : 666, la marque du diable.

Plus sérieusement, la quête de sens c’est un truc qui nous revient en pleine figure lorsque l’on voit des champions partir à l’autre bout du monde pour participer à un jeu scénarisé et mis en scène. Comment des gens qui se sont imposés une discipline sévère pour accomplir de vrais et grands exploits peuvent-ils se retrouver à faire une téléréalité, à accepter de participer à un truc bidon de A à Z ?
Cela signifie qu’une fois sur le toit du monde de leur discipline, ces champions ressentent le besoin d’accomplir des choses idiotes mais qui sont perçues comme plus valorisantes que leur consécration sportive.
Personne n’impose à qui que ce soit de participer à une émission de téléréalité. C’est une démarche volontaire. Mais il faut reconnaître que ces choix sont bien souvent dictés par des normes sociales.
Ceux qui critiquent ces trois athlètes aujourd’hui, ou qui s’en prennent à la télé-réalité, adoptent une posture morale et omettent bien souvent de remettre en question le mécanisme économique qui fait que dans notre monde, l’accomplissement d’un individu passe par son enrichissement personnel et la mise en scène de son ego.
Malheureusement, dans beaucoup de disciplines sportives, un titre de champion du monde ne suffit pas à payer même un repas dans un fast-food. Or, pour exister dans notre monde, il faut faire de l’argent, et on peut en générer par le buzz de la télé-réalité. Il n’y a donc rien d’étonnant à retrouver des champions dans une émission de télé-réalité.
Le sport n’est pas un vaccin contre la bêtise du monde dans lequel on vit. Le seul vaccin se trouve dans le sens que l’on donne à ce que l’on fait, pratique sportive inclue.
Chaque sportif débutant ou compétiteur de haut niveau bâtit sa carrière en s’entrainant, en acceptant de se mettre à l’épreuve (compétition, test ou examen) et en apprenant à surmonter tant le succès que l’échec.
La direction choisie par le pratiquant se fait en fonction des opportunités, mais elle est aussi définie par le cadre éducatif qui va poser les bases de sa pratique. Le rôle de l’éducateur et de l’environnement où l’on pratique est déterminant. C’est sans doute aussi un peu là que des choses sont à interroger dans le parcours de ces 3 champions ; car au-delà du drame, leur simple présence dans ce jeu était en soi le reflet d’une triste réalité.

Les hypocrites feignent de découvrir que des champions peuvent, comme Monsieur Tout-Le-Monde, succomber aux sirènes de la société capitaliste. La capacité de résistance ou de soumission du champion ou du quidam varient d’un individu à l’autre mais révèle à chaque fois la violence des rapports sociaux qui régissent notre monde.

Les champions qui incarnent au travers de leur réussite sportive une révolte populaire contre l’ordre établi existent, et ils le payent souvent cher. Témoins Spartacus, qui retourne son glaive contre les Romains, ou Robbie Fowler, le fils de docker qui, en quart de finale de coupe des coupes, célèbre son second but en dévoilant un t-shirt de soutien aux 500 dockers licenciés pour fait de grève.

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On se rappelle aussi comment l’opposition entre Frazier et Ali incarna les rapports de force au sein de la société américaine, en totale déconnexion avec la réalité sportive et humaine de ces deux combattants.
Si certains champions incarnent la gagne et le succès conventionnels, d’autres deviennent des héros ou des symboles parce qu’ils s’inscrivent dans une rupture avec le système de domination.

Il n’y a malheureusement aucune chance que Florence, Alexis et Camille passent à la postérité en ayant couru le cachet de la télé-réalité. Leur choix les a amenés rejoindre le sinistre panthéon des morts de la télé-réalité. Suite à sa présence et sa disparition en Argentine sur le tournage d’une émission de télé-réalité, il y a peu de chance qu’Alexis Vastine, malgré son indéniable talent de boxeur et ses qualités humaines, puisse voir son œuvre comparée à celles de l’immense boxeur cubain Teofilo Stevenson. Car Stevenson a été plus qu’un simple triple médaillé d’or olympique et mondial : il incarnait aussi la fierté d’un peuple qui avait rejeté l’impérialisme américain et proposé une autre voie que le capitalisme. Il refusa la gloire personnelle et l’argent pour devenir la figure de proue d’une alternative victorieuse à la domination du monde de l’argent.

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Peu de chance aussi que Camille et Florence, malgré leur condition de femme sportive rivalisant ou réussissant mieux que les hommes, fassent avancer la lutte contre les discriminations, au terme d’une vie fauchée trop tôt au cours du tournage d’une émission de télé-réalité. Leur participation à ce programme et le tragique accident qui leur a coûté la vie les privent de la possibilité de devenir les égales de John Carlos et Tommie Smith, poings levés aux J.O. de Mexico, témoignage de leur lutte contre les discriminations raciales et sociales aux USA. Tournant le dos à la success story made in USA qu’ils auraient pu écrire à l’issue de leur victoire olympique, ces deux Afro-Américains ont choisi leur dignité d’être humain. Pour avoir prouvé par leur geste que le « rêve américain » n’était qu’un fantasme, ils se virent condamnés à la ruine par l’Amérique. Ils sont devenus un symbole pour l’humanité qui lutte.

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Mais là n’est pas la seule alternative. Certains champions populaires ont su envoyer bouler tous les codes, y compris ceux du business, sans finir sur la paille. C’est le cas par exemple de Diego Armando Maradona, môme rebelle qui a toujours tapé dans le ballon et dans l’hypocrisie qu’exigeaient de lui ses sponsors et les institutions. Avant lui, on se rappelle aussi de Garrincha, le dribbleur qui enchantait les classes populaires dont il était issu et auxquelles il est toujours resté fidèle.
Cette liste n’est pas exhaustive, et on peut trouver beaucoup d’autres sportives et sportifs qui ont donné un véritable sens à leurs succès et qui, de ce fait, sont devenus des exemples à suivre, des modèles, des héros, bien au-delà de leur discipline sportive.

Plutôt que de faire le procès de la télé-réalité « qui nous prive de 3 grand champions », on devrait lutter contre le fonctionnement d’une société marchande qui ne propose pas d’autre alternative pour des athlètes de haut niveau que de devenir une image lisse à usage publicitaire, sans parler des ravages qu’elle génère dans le quotidien des gens présentés comme ordinaires.
Ramené à nos vies, c’est l’injonction contradictoire et destructrice : s’épanouir tout en restant prisonnier du moule de la société de consommation.
On nous demande d’être toujours meilleurs, d’être toujours plus productifs. On nous casse les pieds avec la performance en permanence. Et au bout du compte quand on fait partie des meilleur.e.s, ça change quoi ? Qu’on soit médaillé.e olympique ou « employé.e du mois », ça ne change rien à l’aliénation ou au malaise, si l’on n’obtient pas la seule reconnaissance naturellement rare que nous imposent les classes dominantes : l’argent et la brosse à reluire du culte de l’individu. Parce qu’être riche et être exceptionnel nous sont toujours présentés comme allant de pair.

Si être un « gagnant » dans ce monde triste consiste à passer un jour a la télé et à le faire fructifier en euros, alors au quartier on est entouré de championnes et de championnes en puissance, tant cet espoir fait vivre les plus crédules d’entre nous, même si chacun sait que la télé-réalité transforme ses participants en produits dotés d’une date de péremption.

OMAR

Modestement, on essaye de faire comprendre autour de nous que dans la réalité non télévisée, se faire une belle vie alors qu’on est parti de plus loin sur le grille de départ, c’est d’abord surmonter toutes les galères du quotidien, mener dignement sa vie en s’attachant à vouloir pour les autres ce que l’on veut pour soi. C’est de comprendre que si on veut récolter du bien, c’est du bien qu’il faut semer.
Il existe des champions sportifs tout comme il existe des champions du quotidien. Une médaille, un sommet gravi, des proches à l’abri du besoin, des succès pris sur l’adversité : il y a dans notre vie de tous les jours une multitude de victoires pleines de sens.
À ce titre, on sait qu’il y a plusieurs championnes et champions par palier – qui regardent la télé, parfois, mais qui luttent surtout dans la réalité pour assurer aux nôtres le meilleur des quotidiens.

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