La séance du dimanche : Bitter Lake (2015)

29 Mar

bitter-lake

Bitter Lake est un documentaire anglais réalisé par Adam Curtis et diffusé début 2015 sur le site de la BBC.

Réalisé à partir des archives de la chaîne britannique concernant l’Afghanistan, il constitue un excellent complément au livre d’Olivier Roy, En quête de l’Orient perdu, qui avait fait l’objet d’une présentation par Quartiers Libres (ici).

Le film est extrêmement dense. Il entremêle plusieurs récits, mais toujours suivant un parti pris très clair : rompre à la fois avec le manichéisme des dirigeants politiques occidentaux influencés par les néoconservateurs américain et par le formatage de l’information des agences de presse, dont le fonctionnement en flux tendu interdit toute réflexion. Dans les deux cas, le résultat est la réduction de tout événement à un énième épisode du bien contre le mal ou au match retour de la barbarie contre la civilisation. Le choix de ce format –un documentaire en ligne gratuit– est donc un antidote à toutes les simplifications, ce qui n’est pas un mal, parce que sur ce sujet, elles ne manquent pas. Le film dure plus de deux heures : il peut donc se déguster en plusieurs fois, ce qui facilite la digestion et permet de bien assimiler la quantité d’information qu’il fournit.

L’idée d’Adam Curtis est qu’au lieu de reprendre la grille d’analyse lamentablement simpliste généralisée après le passage désastreux de Reagan à la tête des Etats-Unis et reprise sans critique ou presque par ses alliés, au lieu, donc, de chercher à montrer le mal pour faire triompher le bien, il vaut mieux en revenir à une compréhension historique des phénomènes et à privilégier une lecture politique des événements.

Le documentaire suit avant tout deux histoires, profondément ancrées dans la Guerre Froide : d’un côté l’histoire de l’Afghanistan au lendemain de la seconde guerre mondiale, à une époque où ce pays devait servir aux Américains de vitrine de modernisation face au glacis imposé par l’Union Soviétique dans le reste de l’Asie centrale; de l’autre, l’établissement des relations privilégiées entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite. C’est même cette alliance qui donne sont titre au film : Bitter Lake, c’est le nom de la partie du canal de Suez où en 1945, dans la foulée de la conférence de Yalta le président Roosevelt invita le roi saoudien Abdulaziz à bord d’un navire de guerre américain pour une rencontre diplomatique extrêmement importante.

Meeting at Bitter Lake … President Franklin Roosevelt (right) meets King Abdulaziz. Photograph: Cour

Cette rencontre fondait en effet une des alliances les plus durables –et les plus perverses : les Etats-Unis s’assuraient un accès aux énormes réserves de pétrole de la monarchie saoudienne, et celle-ci, en retour, obtenait un soutien inconditionnel de Washington. La dynastie wahhabite ultra-réactionnaire non seulement devenait une puissance politique et militaire régionale de tout premier plan, mais elle avait le champ libre pour diffuser sa vision particulièrement obscurantiste de l’Islam, celle-là même que l’on retrouve aujourd’hui comme socle idéologique des divers courants djihadistes responsables des actions nihilistes que l’on voit tous les jours en Syrie, en Libye, au Yemen ou en Irak, et qui s’exporte à Paris, Copenhague ou, plus récemment, à Tunis.

Le film part donc sur l’implantation britannique puis nord-américaine dans le sud de l’Afghanistan, et notamment dans la province du Helmand où de grands travaux hydrauliques menés dans les années 1950 ont eu pour conséquence inattendue de favoriser la prolifération du pavot, dont l’exportation sous forme d’opium et de ses dérivés –l’héroïne notamment– est toujours le nerf de la guerre de tous les groupes armés, qu’ils soient adeptes d’un islam particulièrement rigoriste ou non. On y suit la déstabilisation politique d’un pays extrêmement composite par les calculs plus ou moins bien informés des Occidentaux sur place, puis la lente montée d’une révolution nationaliste de gauche qui devait donner à une URSS entrée en phase de décomposition terminale un prétexte à une intervention désastreuse pour tout le monde entre 1979 et 1989. Au lieu d’y puiser un second souffle, les Soviétiques y trouvèrent leur Viêt-Nam, et les années d’occupation du pays par l’Armée Rouge aggravèrent dramatiquement la situation de guerre civile que vivait le pays. Le documentaire revient naturellement, images d’archives à la clé, sur le jeu pervers –ou myope, c’est selon– des Américains et de leurs alliés occidentaux dans cette histoire : pour contrer les Russes, ils s’appuyèrent sur leurs alliés saoudiens, qui se chargèrent d’armer et de former idéologiquement certaines factions de moudjahidines afghans via le Pakistan et de dépêcher sur place des colonnes de volontaires arabes également mus par le même fondamentalisme musulman. Autrement dit, ceux qui devaient former plus tard Al Qaïda. On retrouve ici une histoire qu’on a un peu redécouverte après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, mais au lieu de la voir apparaître sur les écran comme une dépêche sortie de nulle part et prête à y retourner à la première occasion une fois qu’il aura été établi que les Talibans et Ben Laden, c’est le mal –entre la météo et les cours de la bourse– on peut ici prendre le temps de comprendre. Comprendre d’où vient la guerre civile afghane, d’où sortent les Talibans, comment tout cela a pu mûrir sous l’influence conjuguée des wahhabites saoudiens et de leurs alliés pakistanais, le tout sous le regard amorphe de la CIA et de leurs alliés européens.

http://www.dailymotion.com/video/x2hdcji

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2 Réponses to “La séance du dimanche : Bitter Lake (2015)”

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  1. Séance du dimanche. Le président | quartierslibres - 16 mai 2015

    […] ! D’abord ils passent des films sur tous les peuples en lutte possibles et imaginables, en Afghanistan, en Algérie, en Palestine, chez les Sioux, à Madagascar, et même au Pays Basque en Corse et en […]

  2. Séance du dimanche. Léon Degrelle, la führer de vivre | Quartiers libres - 29 novembre 2015

    […] –Bitter Lake qui remonte aux racines du mal en montrant pourquoi ni la France ni personne n’a l’intention de rompre avec les monarchies réactionnaires du Golfe, comme l’a rappelé brillamment François Hollande très récemment. Certes, l’Arabie Saoudite, le Qatar et Cie sont des régimes médiévaux, ultra-réactionnaires et sanguinaires, certes, ils financent les tak-taks partout dans le monde. Mais les affaires sont les affaires. […]

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