Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 1) / Farid Taalba

1 Avr
 scene_de_cafePierre Boulat. Le café de la rue Maître Albert, 1955.  © Cité nationale de l’histoire de l’immigration

C’était la fièvre, on eût dit un vrai hammam. Tout le monde était ivre. L’orchestre avait électrocuté l’ambiance depuis déjà un bon moment. Il menait une danse tout aussi imbibée que l’atmosphère. Dans toute la salle enfumée, les mains claquaient le rythme, des voix discordantes reprenaient le refrain en chœurs, des gens roulaient sous les tables ou dansaient dessus. Toute pudeur avait été consignée au vestiaire. Des corps brûlaient dans leur défoulement l’alcool de leur chagrin.

Devant l’orchestre de plus en plus déchaîné, un cercle d’hommes et de femmes s’était formé. Leurs pieds martelaient la piste de danse. Ces forcenés faisaient tourner leur tête, balançaient leur corps d’avant en arrière et des yeux exorbités jetaient un rais de folie sur leurs visages étoilés de sueur. Ils étaient en transe, possédés par des esprits inassouvis et soutenus par un auditoire en délire qui ne demandait qu’à arracher leurs vêtements.
Ce groupe d’agités ouvrait et fermait son cercle autour d’un homme et d’une femme qui se faisaient face. Tous deux prenaient des postures sensuelles qui n’avaient plus rien à voir avec la suggestion courtoise. Plus que la femme, l’homme s’était déshabillé de sa décence. « Oh, chérie madame, chérie madame, répétait Madjid Digdaï, chérie madame ! » Ses vêtements étaient tout débraillés, sa chemise sortait de son pantalon et il se déhanchait aussi bien que Samia Gamal. A quelques centimètres de lui, Zahia avançait et reculait ses seins qu’elle faisait vibrer outrageusement, les louis d’or qui ornaient tous ses bijoux tintaient dans un ressac de pluie métallique. Elle avait de grands yeux noirs. Les traits alourdis de son visage trahissaient la femme d’expérience qui se cachait sous le maquillage criard et dégoulinant. L’un et l’autre se lançaient des œillades de plus en plus caressantes au fur et à mesure que leurs gestuelles se rapprochaient avec gourmandise. La poitrine de Zahia était ceinte d’un bustier en lamé doré qui s’arrêtait juste au-dessus de son nombril. Madjid était absorbé par les constellations luisantes que son bustier reflétait sous la lumière tamisée du cabaret. Entre ses seins gorgés de chair, fleurissaient des billets de banque.

« Encore un qui va se faire manger la paye de sa quinzaine ! » Grommela Si Mohand Bouchen, dit « Le Chacal », en se pinçant une panse que sa ceinture ne pouvait plus contenir.
Si Tahar Buzawiya, dit « Le Hadj », se tenait à ses côtés. Le tarbouche incliné sur un crâne rasé, il se lissait les moustaches qu’il portait à la mode turque tout en aiguisant son regard sur la scène que son beau-frère venait de commenter. A son tour, il ne put s’empêcher de lui répondre : « Ah, sacrée Zahia, une vraie de vraie, elle travaille comme un comptable, elle ne laisse traîner aucun arriéré. Elle sait labourer le terrain pour moissonner au maximum, elle sait piéger le naïf pigeon et le séquestrer sous ses charmes pour mieux le plumer.

– Oui, mais elle n’a pas la sécurité sociale, elle n’aura pas droit à la retraite. Et quand elle ne pourra plus exercer son sinistre métier, qui voudra encore d’elle?
– Normal, c’est la rançon de sa gloire. Et cela aussi, elle le sait.
– Ah, je n’y avais pas pensé. C’est vrai, depuis le temps qu’elle s’est mise à son compte, elle a du ramasser un beau paquet. En vérité, elle a bien calculé son affaire.
– Elle donne surtout raison au proverbe qui dit: « Sois le souteneur de toi-même. »
– Oh, elle me rappelle aussi que c’est à cause d’elle que nos locataires se retrouvent parfois devant l’impossibilité de régler leurs loyers. Finalement, elle nous fait rire, mais elle nous fait du tort.
– Je sais, mais quand même! Tiens, rien que le mois dernier, un jour avant l’encaissement des loyers, elle a trouvé le moyen de ruiner Saadawi du 36 et Boubana du 32. Mais que veux-tu que nous fassions si ces imbéciles ont choisi de donner leur argent à elle plutôt qu’à nous? Et encore, si elle était belle, unique, je comprendrais. Non, non, ce sont eux qui nous font du tort. Elle ne leur a pas mis le couteau sous la gorge. Personne ne les a forcés à avaler les couleuvres du crapaud.
– Ma parole, faut leur couper l’eau et l’gaz! Quand je vois un jeune comme celui là qui est en train de se faire retourner, j’me dis que c’est la seule solution!
– Sans doute! Mais il y a une chose que je ne comprends pas. Comment Madjid Digdaï a pu en arriver là? Lui qui était si sérieux.
– A quoi bon te poser la question, il ne loge même pas dans notre hôtel. Et combien de fois l’a-t-on prévenu de se méfier des tentations d’ici bas? Il n’a rien voulu écouter, voilà tout!
– Oui, mais, s’il continue dans cette voie là, il y a de fortes chances pour qu’il frappe un jour à notre porte.
– Que veux-tu dire par là?
– Viendra bien le jour où il faudra choisir entre, d’un côté, payer son loyer, manger, se vêtir et envoyer des mandats, et, d’un autre côté, dépenser son argent dans la boisson, le jeu, les femmes et la luxure à bon marché. Devant ce choix, il cessera de payer un loyer plutôt que de lâcher les vices qu’il a embrassés. Une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus s’en débarrasser. Crois moi, il ne crachera pas sur un bon lit de camp dans la cave que nous avons transformée en dortoir. Il en sera d’autant plus heureux qu’il retrouvera dans sa chambrée ceux avec qui il partage les mêmes vices.
– Finalement, ils n’ont que ce qu’ils méritent. Et dire qu’il se trouve des mauvaises langues pour raconter que l’on profite de la situation. Ils ont de la chance de nous avoir, oui! Sinon, où iraient-ils? Qui voudraient faire confiance à ces va-nu-pieds?

A peine eut-il fini sa phrase qu’il entendit siffloter un vers du grand Slimane derrière son dos :
« L’argent, fils d’Adam, si tu en manques,
Les gens te conduisent comme un bourricot.
Si tu parles, ils te mettent à l’amende :
Silence, c’est toi qui es un fou ! »

Les deux aubergistes se sentirent visés. Ils se retournèrent évidement derrière eux pour repérer celui qui avait eu l’audace de violer leur vie privée par un trou de serrure et surtout celle de s’en vanter impunément en citant le grand maître : et tout ça dans un lieu public. L’honneur était mis en question, il fallait réagir. Ils reconnurent avec agacement le regard ironique de Môh Tajouaqt que nos deux notables n’avaient pas remarqué. Il était pourtant placé juste derrière leur dos à écouter leur conversation. Ils l’avaient pris pour un simple client endormi sous son panama, cuvant son vin de détresse comme tant d’autres pour qui boire des paroles n’est plus possible. Sa simple vue alluma la mèche de leur ressentiment. Avant même qu’ils ne dégainent leur réplique assassine, Môh Tajouaqt leur coupa le sifflet avec beaucoup d’autorité, même si l’ironie n’était pas du tout exclue : « Alors, toujours à compter les noisettes du terrier, hein!? Décidément, vous ne changerez jamais, il n’y a que la salive que vous dépensez sans compter. Et encore, il faudrait que vous connaissiez sa valeur, mais vous ne savez pas que la salive coûte chère. Avec vous deux, la parole ne sera jamais qu’un crachat : comme un chien sourd qui abois s’il voit les autres bailler. Heureusement pour moi que je ne suis pas les opinions des autres, sinon je n’aurais jamais su quoi faire de la mienne. Je ne suis pas un âne. Les anciens le disent bien : « Demande à un âne de te faire des commissions, il demandera à ses oreilles de le faire à sa place ».

Tout en montrant Madjid Digdaï du doigt, Môh reprit après une légère pause qui venait de laisser ses interlocuteurs pantois: « Vous faisiez allusion à ce jeune homme. Mais vous ne savez rien de lui, si ce n’est qu’un jour sa paye finira dans votre poche. Si vous saviez, vous ne parleriez plus en signant des factures du bout de la langue. »
Piqué au vif, Si Mohand Amokrane enleva son pouce de sa ceinture redondante. Il n’attendait que cela; et même si l’effet de surprise provoqué par la verve mordante d’un Môh en pleine forme l’avait bien désarmé, il ne supportait plus de l’avoir laissé prendre une telle liberté. « Si tu es si bien informé, attaqua-t-il en rageant, qu’attends-tu pour nous faire un bel article raisonnable? Mais tu ne sais faire que des sketches, et comme une vieille commère haineuse et sournoise qui colporte du pas de sa porte la calomnie de proche en proche, l’estomac rongé par la bile. Ainsi, tu fais des sketches. La jalousie, l’envie que suscite la réussite des autres que tu n’atteindras jamais, te rend acariâtre et cultive tes instincts revanchards, elle est le ferment de ton incapacité à travailler. Il ne te reste alors que la langue pour monnayer ce qu’une journée de travail rapporte. Vas-y, démontre que l’on peut servir un grand cru à un bourricot ! Et rappelle toi les vers du grand Abdjaoui, y’a pas qu’môssieu qui connaît la poésie :

Homme au turban et tunique, ton visage rayonne
Ta vie est protégée, tu ne manques de rien
Ce n’est pas comme toi le coupé-frisé, trop c’est trop !
Tu vis à crédit, tu ferais bien de te taire ! ».

« D’accord, stipula Môh comme pour conclure, mais vous l’aurez voulu! Si vous vendez le sommeil, moi, vous ne m’endormirez pas! …Vous rappelez vous l’été dernier?
– Oui, et alors? Nous sommes au mois de septembre 1955!
– Je veux dire: vous rappelez vous du jour de l’Aïd el Kébir? C’était à la fin du mois de juillet dernier! ».
A cette question, les deux notables frémirent sans broncher, leurs visages blêmirent et la terreur illumina leurs regards en une rapide fulgurance: ils se cramponnèrent à leur chaise d’un geste brusque de peur d’être emportés par la vague de mauvais souvenirs qui venait de surgir de la bouche de Môh Tajouaqt.
« Pourquoi nous rappelles-tu ce jour maudit? s’insurgea Si Tahar, garde toi de te moquer du malheur des autres, tu n’en tireras que la malédiction du très haut. »
« Et bien ce fut le jour de leur rencontre, continua Tajouaqt sans se démonter devant l’orage en pointant de son index les deux danseurs, oui, le jour de leur première rencontre. Drôle de jour pour une première rencontre, n’est-ce pas messieurs? Mais c’est ainsi que le destin en a décidé. Vous verrez que la providence ne laisse rien au hasard: un mouton ne vaut rien sans la lame qui lui tranchera la gorge ».

Publicités

Une Réponse to “Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 1) / Farid Taalba”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 2) / Farid Taalba | quartierslibres - 8 avril 2015

    […] Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent) […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :