Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 2) / Farid Taalba

8 Avr

Rafle-Goutte-dor2

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Ce jour là, comme d’habitude, vu que le corps de Madjid Digdaï était réglé comme une horloge, ses yeux ne purent s’empêcher de faire coucou. Des arômes de café lui annoncèrent la levée du petit matin en chatouillant ses narines. Mais il se rendormit aussitôt dans un ronflement de métronome. C’était un samedi. Il ne travaillait pas ce jour là, ni le dimanche, ni les jours suivants. Rien ne pressait. La veille, il venait ainsi de prendre ses premiers congés payés. Il avait prévu de quitter Paris mercredi: il retournait enfin au bled après six années de séparation forcée.

Bientôt, des allers et venues de plus en plus fréquentes animèrent la cage d’escaliers et la cour de l’immeuble. La fenêtre ouverte de sa chambre lui apporta la rumeur des rues du quartier qui enflèrent progressivement de monde. Il perçut les vociférations des maraîchers et des camelots: les gens devaient déjà se rendre dans les petits marchés dont le quartier regorgeait. Peu à peu, une forte odeur de « bouzelouf » se répandit dans toutes les rues comme une proclamation. Sa puissance n’épargna aucune chambre.

Bien avant le crieur public, elle rappela à Madjid que c’était le jour de l’Aïd El Kébir. Ce rappel l’arracha définitivement du lit. Ouvrant les yeux, il ne vit qu’elle, magnifique comme dans ses rêves. Ainsi, Aïd ou pas, il ne changea pas son habitude fondamentale: sa première pensée fut pour Zahia. Mais, ici, attention! Il y avait Zahia et Zahia. Celle à laquelle il pensait ne vendait pas ses charmes dans un lieu de perdition. C’était une vraie fille de famille. Elle savait se tenir et garder l’honneur de sa maison. Elle était bonne ménagère, bonne cuisinière et mettait toute son ardeur dans les travaux des champs. C’était une vraie poutre maîtresse qui, en plus, éclairait sa maison de son charme et de sa beauté sans faire le paon. Le soir, berçant ses frères et soeurs, elle enchantait ses parents par une voix miraculeuse qui ne leur laissait aucun doute quant à l’avenir d’une fille presque parfaite, une fille que personne ne pouvait refuser sous peine de se ridiculiser. Cousins, elle et Madjid avaient grandi ensemble dans le même village jusqu’à ce que la puberté les sépare. Ils avaient eu juste le temps de se raconter un conte de fée et se faire la promesse de se marier un jour. Malgré leur innocence, ce ne fut pas un jeu d’enfant qu’ils oublièrent aussitôt. La mère de Zahia étant la soeur de celle de Madjid, nos deux tourtereaux ne manquèrent pas de bois pour entretenir une flamme qu’ils ne voyaient s’éteindre qu’avec leur mort.

Lorsqu’arriva l’âge de passer du rêve à la réalité, Madgid n’oublia pas que le père de Zahia, espérant tirer le meilleur avantage de sa perle rare, exigerait un homme capable. Un homme capable, en plus d’être moralement irréprochables au regard de toutes les lois du très haut et des paroles des ancêtres, devait faire claquer les billets dans sa poche. Les temps d’autrefois étaient révolus, l’argent avait remplacé le troc et la terre ne nourrissait plus son homme.

Pour se remplir les poches, il fallait s’expatrier, gagner le nouvel Eldorado que la France avait inventé à l’usage de faméliques paysans dont elle voulait pressurer jusqu’à la sueur, après les avoir déposséder de leur terre et de leurs biens: après le chômage organisé dans les campagnes, la mise en chaîne à l’usine. Il n’y avait pas de choix à faire, l’évidence parlait d’elle-même quoique l’on put penser; tout le monde n’avait plus que le même sésame à la bouche: « L’émigration, mon frère, l’émigration! »

Au souvenir de celle qu’il laissa en pleurs cinq ans auparavant, son cœur sentit une étreinte pleine d’espoirs.

Il fit sa toilette dans la salle de bain située sur le palier. Il revêtit son unique costume. Devant un bout de glace accroché par un clou sur la porte de sa chambre, il se coiffa méticuleusement en fredonnant un air de Slimane Azem qui peignait la tresse de l’amour avec les couleurs les plus naïves.

« Toi et tout moi,

Moi et tout toi,

Oh, que c’est beau!

Toi et tout moi,

Moi et tout toi,

Oh, nous sommes deux! »

Puis, juste avant de quitter les lieux, Madjid inspecta la poche intérieure de sa grosse vareuse des jours de labeur. Il en extirpa son portefeuille qu’il s’empressa d’ouvrir. Il vérifia qu’il contenait toujours ses papiers d’identité puis le glissa dans la poche intérieure de sa veste du dimanche avec la méticulosité de celui qui ne veut pas froisser sa chemise. Madjid se fixa ensuite devant le grand miroir de la grosse armoire qui squattait un bon tiers de sa minuscule chambre. Il se passa en revue des pieds à la tête. Impeccable, son pantalon ne faisait aucun pli et il crut même se voir dans les reflets de ses souliers vernis. Il se mit de côté pour jeter un oeil au dos de sa veste. Il épousseta son épaule et se redressa face à lui. Il s’essaya à une ultime pose mais il remarqua le coin d’un bout de papier qui dépassait de la poche de sa veste.

Persuadé qu’il avait oublié de ranger l’une de ses fiches de paye, il s’en saisit tout en s’invectivant : »Ah, Madjid, tu déconnes, il ne faut pas laisser traîner la patte qui te fait marcher. Si elle devient noire, tu ne prendras même plus la peine de frapper aux portes! »

Cependant, ce ne fut pas une fiche de paye mais un tract du FLN. Madjid se souvint aussitôt de l’ami qui avait tenu à le lui donner alors qu’il ne savait ni lire ni écrire.

« Oulala, je veux bien cotisé pour la cause mais il vaut mieux que je ne garde pas ça sur moi ! » s’exclama-t-il.

D’un geste sec, il gratta une allumette et l’enflamma. Il jeta le brûlot dans le lavabo dont l’ivoire de l’émail écaillé prit la teinte orangée et mouvante. Quand il ne resta plus que des cendres, il ouvrit le robinet et l’eau vive les emporta dans le gargouillis vociféré par de vieux tuyaux tout rouillés.

Les temps étaient devenus incertains, il fallait prendre ses précautions: ce n’était pas le soleil de l’été qui avait rendu le quartier chaud, mais la guerre qui faisait rage sans dire son nom depuis neuf mois. Traquant cette mystérieuse organisation armée dont on n’avait jamais entendu parlée auparavant, les képis faisaient de plus en plus d’ombre sans éviter les coups de soleil. On ne pouvait plus circuler librement. Il y avait des heures pour sortir et pour rentrer, et même pour rester à la maison ! Les contrôles d’identité étaient devenus systématiques. Et, au niveau de la courtoisie, on ne pouvait pas dire que c’était de la chanson de geste ; le refrain rimait avec insultes, coups, tortures.

Ce cruel rappel de la réalité le figea dans un silence profond qui laissait entendre les terribles débats intérieurs dont il devint la proie. Toutes ses douleurs d’exilé se ravivèrent au milieu de sa solitude. La nostalgie jeta de l’huile sur le feu. Il crut entendre la voix de Cheikh El-Hasnaoui » lui souffler à l’oreille :

« L’Algérie est tourmentée, c’est l’époque du pire généralisé

Sans réfléchir chacun s’en va tout droit, vers l’aéroport

Les villages se sont vidés, seules les femmes y sont restées.

Pour qui a le cœur compatissant,

Plus grande misère, il n’est point ».

« Pourrais-je encore avoir sur ma bouche le goût des figues fraîches de tes collines, oh pays bien aimé? Et même si je te retrouvais, que restera-t-il de ton corps déjà décharné par la misère et la faim? » interrogea-t-il.

Puis, comme dans tous ses moments difficiles, au moment où la fièvre perla sur son front, le persistant souvenir de Zahiya se dressa comme l’étoile qui garde le bon cap: « Oh, Zahiya, ma bien aimée, encore quatre jours, seulement quatre et je goutterai le fruit de tes lèvres. J’ai tenu tant d’année, ce n’est pas quatre jours qui vont me faire peur. »

Il embrassa alors du regard tous les paquets et valises qui constituaient le butin chèrement acquis à la sueur de son front. Il y en avait partout: sous le lit, sur l’armoire. Il n’avait oublié personne. Au village, chacun aura son dû. N’était-ce pas la preuve de sa probité, de sa réussite? Et puis quatre jours, qu’est-ce que c’était devant cinq ans de travaux forcés et de privations?

Dans quatre jours, il allait prendre le train pour Marseille. Ensuite, il embarquerait pour Alger. Là, un autre train l’attendrait pour le déposer à Akbou, au pied de sa montagne de rêve. De ce bourg situé en plaine, en empruntant un âpre chemin qui monte à un col en serpentant au milieu d’un maquis broussailleux planté de chênes et d’arbustes rabougris, il n’aurait plus qu’à supporter les crissements d’une vieille charrette avant de toucher le ciel. Mais, l’ombre d’un reproche se projeta sur cette ultime satisfaction. N’avait-il pas donné aucune nouvelle depuis six ans aux siens ? N’avait-il pas envoyé aucun mandat ? Aussi, comme il avait épargné tout ce qu’il avait pu en évitant tous les vices de l’exil, confiant dans le pouvoir que peut donner le sel de la pelle et la pioche, il estima qu’un tel reproche ne pèserait pas lourd devant son sacrifice dont on cherchera d’abord à goûter le tajine d’agneau qui a mis si longtemps à cuire. Sur ce, il se décida enfin à sortir de son port de corsaire d’où il avait écumé la mer du travail pour y cacher son butin. Mais avant, il s’aspergea d’eau de Cologne comme pour mieux dissiper le malaise.

En descendant l’escalier, il fredonna « Toi et tout moi, moi et tout toi ». Les marches craquaient sous ses pas. Sa voix se superposait aux nouvelles inquiétantes qu’un poste de radio diffusait en français à travers des cloisons moisies que nulle étanchéité n’arrêtait: les voix des présentateurs étaient graves, solennelles; les locataires qui avaient allumé leur poste de radio répondaient à ces mêmes voix. Les présentateurs ne pouvaient capter les exclamations de surprise ; elles laissaient entendre comme les effets d’une douche froide sur un corps à peine sorti des douceurs languissantes du réveil.

S’échappant d’un autre poste, un chant d’Oum Kaltsoum s’y ajoutait en contrepoint, modulant des courbes luxuriantes dans ce bâtiment qui rappelait Gervaise plutôt que Shéhérazade. Le chant de la diva égyptienne fut même suivi de l’hymne national algérien annonçant sans doute la diffusion depuis Le Caire d’une émission concernant l’Algérie. Madjid remarqua ces détails sans y prêter une attention particulière, ni leur assigner une signification quelconque. Il était tout entier absorbé par son propre chant. Dans la pénombre des lieux, malgré ces interférences radiophoniques, sa voix lumineuse lui ouvrit le passage.

Arrivé au rez-de-chaussée, Madjid perçut clairement les rumeurs que drainait la rue. Ce détail l’invita aussitôt à revenir aux convenances du monde extérieur à qui il fallait cacher les secrets de son cœur. Laissant toutes traces d’intimité derrière lui, il cessa de chanter. Son regard traversa un long couloir humide et sombre, cueillant la gerbe de rayons solaires qui transperçait une porte à claire-voie rongée par les mites.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 3) / Farid Taalba | quartierslibres - 16 avril 2015

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