Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 3) / Farid Taalba

16 Avr

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Il réajusta son costard rayé par le passage de la lumière et se passa plusieurs fois la main dans les cheveux. Puis, relevant son port de tête avec fierté, il tira la porte, elle grinça comme un rat pris au piège.

En face, de l’autre côté de la chaussée, il poussa celle de « Au jardin de Baba Salem », le café, hôtel, restaurant où il avait l’habitude de prendre son petit déjeuner, propriété de Si Tahar et de Si Mohand.

Comme prévu, il y avait du monde. Toute une foule d’hommes s’était donné rendez-vous dans ce vieil établissement parisien travesti dans le style des cafés maures d’Alger. A l’image de Madjid, ils étaient tous endimanchés; et tant pis si certains avaient le feu au plancher, si la veste jurait sur le pantalon, si une reprise indiscrète sur la cravate ou la chemise signalait la griffe d’une misère qui n’avait pas ruiné le sens de l’élégance chez ces hommes harnachés le reste du temps dans le bleu des bêtes de somme. Ici et là, les discussions allaient bon train. Comme de brusques coups de sabots, les dominos claquaient sur les tables, suivis d’une ruade de commentaires. Dessus, sursautaient uniquement les verres de thé ou de café dont les cuillères tremblaient contre les parois, l’alcool étant banni en ce jour sacré. Dans l’arrière salle, quatre musiciens assuraient la bande sonore au milieu des effluves d’eau de Cologne mêlées aux odeurs de café.

Quelques uns, solitaires, buvaient en silence les paroles du chanteur, les yeux mouillés de tristesse, insensibles à l’ambiance bonne enfant quiles entourait. Madgid salua l’assemblée et lui adressa la formule rituelle de l’Aïd el kébir. Elle lui répondit d’une seule voix et il se dirigea vers le comptoir en zinc décoré de maladroites arabesques. Il fut étonné de ne pas voir Si Tahar ou Si Mohand se précipiter vers lui pour prendre la commande. Quand il les aperçut dans un coin de la salle, ils étaient gravement suspendus aux nouvelles que livrait un gros poste de radio. Un attroupement s’était constitué autour d’eux. Un silence de marbre avait paralysé chacun des auditeurs dont les yeux semblaient écouter plutôt que regarder. Lorsque Si Tahar coupa le poste d’un geste sec, les regards allèrent de l’un à l’autre sans un mot comme si l’évidence interdisait toute discussion. La même interrogation s’imprimait sur les visages. Une pression insoutenable serrait les gorges devenues sèches. Rompant l’étranglement, Si Tahar s’exclama: « Qu’allons nous devenir?! »

« Dieu seul le sait! » répondit Si Mohand.

Et, montrant du doigt le comptoir où patientaient de nouveaux clients, il continua tout en se levant: « Seul le travail et la peine ne nous manquerons pas. »

Puis, cheminant à pas feutrés vers ses proies qu’il fixa d’un air rusé, Si Mohand se dit à lui-même en savourant sa supériorité:  » oh, à quoi bon s’inquiéter; tant qu’on a des mules pour se faire porter, on peut toujours avoir des chevaux pour fuir le diable. »

Derrière lui, l’attroupement se dispersa. Des murmures se répandirent vers l’assistance comme l’eau qui dort dont on ne se méfie pas.

« Que se passe-t-il, demanda Madjid lorsqu’une main aux doigts potelés se saisit avidement de l’argent après avoir déposé un café crème fumant sous son nez, pourquoi les mots sont-ils restés bloqués dans vos gorges? On aurait dit que vous aviez un oeuf coincé au derrière. »

Si Mohand sursauta, faillit perdre sa monnaie mais la rattrapa comme une mère avec son fils. Son oeil courroucé partit de travers et se fixa sur Mohand. En frisant sa moustache qui se terminait par deux points d’interrogation horizontaux, il répliqua sèchement: « Tu te moques? Attention enfant du pays, le rire est le propre des maisons qui tombent en ruine, ne joue pas avec le ciment de la destruction. C’est Môh Tajouaqt qui t’apprend la dérision et la médisance? Tu ne devrais pas le fréquenter même s’il est ton voisin de palier. Jusqu’à maintenant tu as toujours suivi le droit chemin, l’exil ne t’a pas fait sombrer dans l’alcool et la déchéance. Alors, crois moi, continue ton chemin sans t’occuper des affaires des autres, ne dis rien à personne, travaille, met ton argent de côté et tout ira pour le mieux.

– Oh oui, et surtout que Dieu me mette l’argent dans les poches et pas dans le coeur. » lâcha Madjid.

Si Mohand crut un instant que Madjid avait lu dans ses pensées lorsqu’il avait quitté le groupe réuni autour de la radio: « Qu’est-ce que tu insinues par là? Tu crois peut-être que ce n’est pas honorable de penser à gagner son pain et celui de sa famille. Tu imagines que tu trouveras dans ta vieillesse si tu n’as pas amassé pendant ta jeunesse.

– Non, pas du tout. Mais tu ne m’as toujours pas dit pourquoi la peur vous a planté ses crocs. La bouche parle mais la force n’y est point.

– Aller, fit Si Mohand, je ne parle plus avec toi, rien ne sert de verser de l’eau dans un tamis »

Et, pour masquer sa résignation devant les clients qui riaient sous cape, il ajouta: « D’ailleurs, des clients arrivent, je n’ai pas de temps à perdre en bavardages inutiles! »

Si Mohand était un homme sans pitié. Sa lâcheté le poussait toujours à se saisir des travers ou des infortunes des gens pour mieux les enfoncer, comme si le fait d’être en dehors des règles sociales établies lui offrait la seule occasion de pouvoir s’affirmer. Il portait en lui la marque qui fait les usuriers. Comme eux, face à des gens respectables dont le seul luxe est d’être moralement irréprochable, mais qui leur sont socialement inférieurs, il ne pouvait accepter en public de se voir renvoyer à ce qu’il était profondément. Cela d’autant plus que Madjid n’était pas client de l’hôtel et lui évitait de subir les tyrannies dont sont capables les marchands de sommeil.

Si Tahar, qui avait rejoint son associé et beau-frère, avait écouté leur conversation derrière la caisse où il se tenait droit comme une tour de garde. Il mit les pieds dans le plat, espérant coudre la bouche à ce jeune impertinent que la probité protégeait, mais qui avait défié l’honneur de la maison. Il n’était pas bon pour un patron de se laisser toiser par un simple va nu pied devant ceux qu’il exploitait, fut-il un saint homme.

– Ainsi, tu veux savoir pourquoi nous avions des oeufs coincés derrière.

– Oh, je ne voulais pas vous offensez, parole! C’est lui qui voit l’ivraie là où elle n’est pas, qui picore ce qu’il a bien envie de picorer.

– Je veux bien te croire car tu n’es pas un mauvais garçon: tu sais que le boeuf s’attache par les cornes et l’homme par la langue. Mais il faut quand même revenir sur l’essentiel, suivre la corde pour arriver au clou. Oui, ce poste de radio nous a flanqué la trouille. Ce moulin à paroles ne nous a pas seulement mis en garde, il s’est mis en garde. Et nous avons eu toutes les raisons de nous sentir des poules mouillées: nous ne pourrons plus rêver de pêches en hiver, tous nos actes seront voués au hasard, nos chemins détournés et embrouillés. Tout ça depuis qu’une bande d’égarés appelés FLN s’est mise à jouer à la guerre en s’écartant de la voie raisonnable du zaïm. La guerre ne dira jamais son nom; quoi que tu penses, quoi que tu veuilles, tu le porteras pour elle.

– Mais que vous a-t-il annoncé de si effroyable?

– Ah, je peux constater que tu ris moins déjà! Tu fais bien car la suite de la corde risquerait de te clouer sur place. Hier au soir, l’assemblée nationale des roumis a reconduit l’état d’urgence.

– Comment tu as dit là en français? Etat « dirjence » ? »

Abandonnant soudain la langue kabyle à la surprise de Madjid, dans un français teinté d’accent algérois, Si Tahar sortit sa science en matière juridique : « L’état d’urgence peut être déclaré sur tout ou partie du territoire métropolitain ou des départements d’outre-mer, soit en cas de péril imminent résultant d’atteinte graves à l’ordre public, soit en cas d’événements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamité publique.

– Ca me dit pas grand chose ta sourate française !

– Je vais te traduire ce que tu connais déjà pour le vivre au quotidien.

L’assemblée nationale s’est engagée à donner plus de moyens et d’efforts pour que son armée et sa police écrasent encore plus le peuple algérien.

Elle a annoncé que les temps allaient changer encore plus vite, qu’elle nous forcerait un peu plus à raser les murs et à chier dans notre froc. Et voilà que la radio nous annonce que la police vient de tirer sur les foules de Casablanca, Marrakech, Moulay Idrisss et d’autres villes, le jour de l’Aïd El Kébir. N’est-ce pas là le coup qui a suivi la parole de la veille? N’est-ce pas le signe de leur détermination, que nul ne s’en échappera sans y laisser des plumes? Le fait même de frapper le jour d’une de nos fêtes la plus sacrée en dit long sur ce qu’ils n’ont pas encore fait. S’ils ont frappé au Maroc, ils peuvent frapper partout où nous nous trouvons, ici, au pays et jusqu’au fond de nous. Ce qui ne serait pas la première fois: la parole de nos ancêtres, ne porte-t-elle pas encore la blessure de ce dont les roumis ont déjà été capables de faire par le passé? Rien que d’y penser, on ne peut que trembler. Au moins, les marocains tremblent-ils tous ensemble autour de leur sultan tandis que chez nous, Messali est attaqué par des morveux qui croient que porter le burnous suffit à faire le maître comme ils croient aussi que le fusil suffit à faire un combattant. Ces mystificateurs inconscients offrent depuis neuf mois le bâton pour nous faire battre en refusant de se regrouper derrière celui qui est le seul capable de mener le combat contre les forces qui nous oppressent. Et dire que c’est le zaïm lui-même qui leur a tout appris, qui les a engendrés. Tu vois, la poule pond toujours dans la douleur.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 4) / Farid Taalba | quartierslibres - 23 avril 2015

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