L’historien Alain Dewerpe est mort.

20 Avr

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L’historien Alain Dewerpe est décédé le 16 avril dernier. (voir sa biblio : http://crh.ehess.fr/index.php?/membres/membres-statutaires/105-dewerpe-alain). Historien du monde contemporain reconnu, il a notamment travaillé sur l’histoire de la classe ouvrière (Le Monde du travail en France (1800-1950), Paris, 1989 ; La Fabrique des prolétaires. Les ouvriers de la manufacture d’Oberkampf à Jouy-en-Josas (1760-1815), Paris, 1990). Alain Dewerpe est aussi un des rares historiens à avoir sérieusement travaillé sur le monde du renseignement dont il a livré une analyse basée sur une importante étude des sources étatiques, dans un ouvrage qui permet de sortir des fantasmes sur les espions (Espion. Une anthropologie historique du secret d’État contemporain, Paris, 1994)

Mais Alain Dewerpe est surtout connu pour son travail précis et décisif sur les événements dit de Charonne : Charonne, 8 février 1962, anthropologie historique d’un massacre d’État Paris, 2006).

Lien vers des CR plus complets :

http://chrhc.revues.org/729

http://lhomme.revues.org/4286

http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=206

http://www.unige.ch/ses/socio/carnets-de-bord/revue/pdf/12_125.pdf

Dans cette étude très fouillée (800 pages), il montre avec une grande rigueur scientifique les logiques policières, judiciaires et gouvernementales qui ont abouti à la mort de 9 manifestants et à plusieurs centaines de blessés. Au terme de son étude, il qualifie cet événement historique de véritable « massacre d’État ». A l’occasion de sa mort, revenons sur les faits et sur l’analyse produite par cet historien qui éclaire les enjeux post-coloniaux et sécuritaires de notre société contemporaine.

Le 8 février 1962, des syndicats ouvriers (CGT, CFTC), étudiants (UNEF) et enseignants (SGEN-CFTC, FEN), ainsi que deux partis de gauche (PSU, PCF) appellent à manifester à Paris, pour répondre aux attentats commis par l’OAS (organisation d’extrême-droite qui lutte par la violence pour le maintien de l’Algérie française) la veille, et réclamer la paix en Algérie. Or, le préfet de police, Maurice Papon, ancien collaborateur, a interdit cette manifestation. Malgré cette interdiction purement politique, plusieurs milliers de personnes défilent pacifiquement dans les rues de Paris. Au bout d’un moment, la police charge en courant le cortège qui est déjà en train de se disperser de lui-même (les premiers rangs de la manifestation étant alors de dos). Les forces de police ne s’arrêtent pas là et pourchassent pendant plusieurs heures, et jusque dans les étages des immeubles n’importe quel individu, même à terre. Une grande partie des manifestants se réfugie dans le métro, à la station Charonne, et les policiers jettent sur la foule entassée à l’entrée divers projectiles, notamment les grilles en fer qui entourent les arbres à Paris (chacune pesant 40kg.) Le bilan de cette intervention policière disproportionnée est de 9 morts et de plusieurs centaines de blessés, notamment de nombreuses femmes et des retraités ce qui touche alors particulièrement l’opinion publique.

Ce véritable massacre n’est pas la conséquence d’un dérapage, mais bien la conséquence de stratégies de gouvernement et de décisions politiques, puisque les forces de l’ordre avaient reçu l’ordre d’intervenir sans aucune demi-mesure. À travers l’étude de cet événement, Alain Dewerpe montre comment les violences policières sont structurellement des modalités d’action du pouvoir étatique à l’encontre des populations qu’il est pourtant chargé de protéger. Cette logique de la violence résulte d’un véritable choix politique, elle est la conséquence directe de la décision prise par le gouvernement, à partir de 1958, de réprimer les mouvements nationalistes algériens, surtout à Paris. L’historien montre comment les forces de l’ordre agissent selon des stratégies militaires, phénomène que l’on retrouve notamment dans le couvre-feu décrété lors des révoltes sociales de 2005, où les quartiers populaires sont traités comme des zones coloniales.

Ce massacre d’État a été suivi de plusieurs mensonges d’État pour couvrir la réalité des faits et des responsabilités face à l’indignation de l’opinion publique. La justice français allant même jusqu’à déclarer que les responsables de cette tuerie sont la Ville de Paris (qui n’a pas bien attaché les grilles des arbres…) et les manifestants ! L’historien démontre ainsi la construction chez les forces de l’ordre et chez les gouvernants d’un discours qui fait des manifestants pacifistes les responsables de la violence policière qui elle serait légitime. Ainsi ce serait la faute du manifestant, jeune, Algérien, ou communiste, si il se fait agresser et tuer par un policier. De plus, Dewerpe met en avant les sympathies et la collusion des forces de l’ordre avec les milieux d’extrême-droite et de l’OAS.

Le massacre d’État de Charonne s’inscrit dans un ensemble d’événements sanglants antérieurs, comme ceux du 17 octobre et du 19 décembre 1961, lorsque la police française réprime dans le sang les manifestations pacifistes de soutien à l’indépendance de l’Algérie, entraînant, au minimum plusieurs dizaines de morts, dont les cadavres remontent pendant plusieurs jours le long de la Seine. La remarquable analyse historique opérée par Alain Dewerpe de cet événement met en avant la violence d’État à l’encontre de manifestants pacifistes qui ne font que pratiquer en acte la démocratie. Mais ce travail scientifique montre également comment l’État et les gouvernants de l’époque ont cherché par tous les moyens possibles à masquer leurs responsabilités, en manipulant la présentation des faits. Depuis plusieurs années le massacre de Charonne et celui du 17 octobre commencent à être mieux connus et tendent à être vus comme les symboles d’une violence étatique qui est toujours d’actualité.

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