Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 4) / Farid Taalba

23 Avr
« Groupe des six », chefs du FLN. Photo prise juste avant le déclenchement de la guerre le 1er novembre 1954. Debout, de gauche à droite : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad et Mohamed Boudiaf. Assis : Krim Belkacem à gauche, et Larbi Ben M'hidi à droite.

« Groupe des six », chefs du FLN. Photo prise juste avant le déclenchement de la guerre le 1er novembre 1954. Debout, de gauche à droite : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad et Mohamed Boudiaf. Assis : Krim Belkacem à gauche, et Larbi Ben M’hidi à droite.

Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

– Mais pourquoi tu me parles de tout ça, de Messali, du FLN et de politique? Je ne t’en demandais pas tant. Je voulais juste savoir pourquoi vous faisiez tous la gueule autour de ce poste. D’habitude, on n’attend pas pour boire son café.
– Maintenant, tu le sais!
Madjid piqua du nez vers son crème. Si Tahar regagna sa caisse. Toutes les choses avaient été dites, il n’y avait plus rien à ajouter devant autant d’évidence; d’ailleurs, la salle feignit de cesser d’en parler.
Du poste de radio vers la salle, la rumeur fit lentement et tranquillement tache d’huile et combla le vide qui venait de séparer nos deux protagonistes par un bruissement de chuchotements qui n’en pensaient pas moins.
Tout autour d’eux, ils entendaient les passions frire à feu doux. Les musiciens enchaînèrent alors sur une chanson d’El Hasnaoui dont le refrain était:

Moi, je te veux
Toi, tu me veux
Seul ton père nous dit:
« Non, non, non! »

En l’écoutant, Madjid sentit un tremblement dans ses reins. Un pressentiment, un doute mortel se propagea en lui; son estomac se noua d’énigmes auxquelles il n’avait pas de réponse.
« Ne pense pas à ça, se répétait-il, ne pense pas à ça, ce serait cueillir de l’herbe pour un âne qui a rendu l’âme, chercher les racines du brouillard! »
Ce fut à ce moment que Môh Tajouaqt lui évita la crise cardiaque. Il avait surgi derrière lui alors que Madjid avait sa tête fourrée entre ses épaules. Ses doigts jouèrent du piano sur son dos recroquevillé; il le salua d’une voix enjouée tout en lui donnant l’accolade. La surprise, puis la joie balayèrent ses soucis, même si c’était comme la poussière qui finit toujours par revenir un jour ou l’autre.

– Qu’as-tu, interrogea Môh, toi aussi, tu as sombré dans la prise de tête? Aller, profite de la vie, croque la à pleine dent tant que tu as encore des dents. Laisse venir, ne perd pas ton temps à te désoler de ce qui n’est pas encore ou risque de tomber sur ta tête: regarder l’eau ne désaltère pas.
– Non, pas du tout, moi c’est plus simple que la politique: dans quatre jours, je pars au bled et je me demandais comment mon retour allait se dérouler. Malgré tout ce qui se passe, c’est la seule chose qui m’habite.
Sur ce, Môh l’invita à boire un café.
« Je t’ai encore entendu ce matin, continua-t-il mine de rien, tu chantes merveilleusement bien. Ta voix dévoilait tout ce que tu ressentais de plus profond en toi.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là, se défendit Madjid, tout honteux d’être mis à nu par cette allusion, à quoi penses-tu?
– A rien qui puisse me concerner. Par contre, ce soir, si tu veux, je peux t’emmener voir Slimane Azem et Fadma Zohra: ils te chanteront « Toi et tout moi, moi et tout toi.
– Ah, toi, décidément, on ne peut rien te cacher!
– Pas du tout! Des fois, il y a des chansons qui ne trompent pas et une voix qui ne les trahit pas. Ca parle tout seul, y’a rien à dire.
– Merci Môh, que dieu t’en rende grâce, tu sais voir les coeurs sans les regarder, tu sais les lire sans les froisser et tu les dis sans les nommer. Après le café, moi, je t’invite à déjeuner. Comme ça, tu mangeras sans avoir à cuisiner. »
Môh dessina un léger sourire et peignit son regard d’un air malicieux et tendre. Il ne put s’empêcher de revenir à la charge avec une voix de grand frère affectueux: « Pas de problème, j’accepte l’invitation sans façon!
– Mais avant, nous irons faire le marché ensemble. Il faut que j’achète quelques articles avant mon départ. Et cela nous fera du bien de prendre l’air, d’oublier un peu tous les soucis. » Môh paya l’addition et ils sortirent sans plus tarder.

Une fois la porte refermée derrière eux, Si Mohand, exalté par la rancune, se permit de constater à voix haute devant sa cour de clients dont il était enfin redevenu le roi: « C’est moi qui vous l’dis, il va mal tourner. Ce n’est pas avec un larron comme Tajouaqt qu’on partage sa galette, elle vous reste toujours en travers de la gorge. Et il se dit poète avec ça alors qu’il fredonne pour quatre sous pour se payer un coup! »

Un homme à la tête d’oiseau, accoudé au comptoir, et qui avait déjà contre lui le fait d’être ivre en ce jour sacré, eut l’audace de l’interrompre aussitôt: « Pourquoi parles-tu comme cela, vieux chacal?! Tu lui en veux par rapport au succès de son dernier sketch? Celui qui s’appelle « La cave de mon marchand de sommeil ». C’est ça qui t’empêche de dormir? Pas étonnant que tu fasses de Tajouaqt ton cauchemar permanent! Au fait, c’est combien le mètre carré dans ton étage souterrain? Même votre Messali est mieux traité dans les prisons françaises! »

« Toi, répliqua sèchement Si Mohand, je ne te parle pas, tu ne comptes pas dans la balance. Ton haleine suffit à te trahir. Soit déjà heureux de la miséricorde qui t’accorde de boire au moins le café ici alors que tu mérites d’être jeté dehors. »
Mais Si Mohand trembla lorsqu’il entendit la voix du chanteur qui animait avec son groupe l’établissement :
« Le Sidi Youcef est un voyant
et, suppute-t-on, doué de pouvoir
Sa demeure est bien construite, achevée
Et ces prolétaires qui non rien
se sont chargés de la lui garnir en biens !
Mais il est vrai qu’il a deux yeux
Et qu’il sait bien voir, lui
Il n’est pas comme tous ces gueux
qui sont aveugles et bornés

Dehors, les gens continuaient d’arriver de Bobigny, Aubervilliers, Saint-Denis, Gennevilliers, Nanterre, de toute la banlieue avoisinante. Le métro aérien les larguait sur le bord du boulevard. La masse de cette foule pratiquement composée d’hommes se disséminait ensuite dans les rues et les ruelles, les cours et les passages. En ce jour de l’Aïd El Kébir, elle avait doublé de volume. Le quartier en frissonnait dans ses allures de médina, grouillait d’activités; il était devenu une vraie fourmilière humaine. Des queues pléthoriques éventraient les boucheries, les pâtisseries et les brasseries, comme les maraîchers, les épiceries, les magasins de fringues, sans oublier les marchands de tissus, les tapissiers et les bijoutiers. Les étals de tous ces commerçants rivalisaient de grandiloquence. Certains étals bien connus provoquaient de monstrueux embouteillages dans lesquels les klaxons révélaient l’infirmité des voitures devant la foule grouillante et compacte. Les mêmes odeurs persistaient dans l’air avec insistance: le bouz’louf et le qalb’louze, la sueur et l’eau de Cologne, la friture et la fleur d’oranger. A peine sur le trottoir, elles ravivaient leur faim. Et, comme en guise d’apéritif, autour de tant de victuailles et de désirs d’appétit, on colportait déjà les nouvelles qui venaient de tomber du poste de radio. Elle diffusait d’ailleurs une chanson du grand Slimane dont Madjid et Môh reprirent un vers :

«Maintenant, l’époque s’étale au grand jour,
Chaque chose se voit ;
Et le secret du matin est propagé le soir même !
Que tu triches, que tu joues franc,
que tu te sauves ou sois présent,
ce qui est vérité,
apparaîtra, comme une aube. ».

-Môh, donnes moi cinq minutes. Pour le marché, il faut que je monte prendre de l’argent et je redescends de suite!

-Surtout ne tombbe pas dans l’ecalier!

Avant de quitter sa chambre, Madjid se dirigea vers la fenêtre pour la fermer. D’un seul coup, il se figea. Il se couvrit la bouche d’une main preste. Il avait le visage transi, halluciné; il ouvrait et fermait les yeux. Il ne savait plus que penser, ni que faire. Ce qu’il voyait dans une chambre de l’hôtel restaurant d’en face, il le voyait pour la première fois. Il s’enfiévra à une vitesse fulgurante; il en tremblait même! Ce pauvre bougre n’avait jamais senti une telle pulsion courir dans son sang. Son corps brûlait d’une impatience qu’il n’avait jamais ressentie aussi violente. Concurremment, un sentiment de honte se développa en même temps que l’éveil brutal d’un désir trop longtemps bridé. Cette force contraire le poussait à éteindre cet incendie dont il ne voulait pas s’avouer la force d’attraction qui l’avait capté puis électrocuté. Finalement, d’un geste brusque mais silencieux, il referma la fenêtre.

Il tira le rideau pour mettre fin à cet odieux spectacle, étrange. En tous cas, c’est ainsi qu’il venait de voir pour la première Zahia, notre danseuse et prostituée, dans une situation qui ne soufrait aucune ambiguïté. Les trois coups d’une prise de tête résonnèrent dans la salle soudain obscure de son esprit où réapparurent les images maudites du pêché et de l’indécence qu’il venait de fuir précipitamment comme une vierge effarouchée. Haletant, Madjid s’adossa contre la fenêtre. Il se passa la main sur le front. Elle, il la revoyait nettement même s’il ne la connaissait pas, car jamais il ne l’avait croisée ne serait ce que dans la rue. Il aurait aussitôt reconnu cette chevelure éclatante qui se déroulait tout le long de son dos et finissait sa chute sur des fesses bien arrondies que deux mains de gastronome avaient saisies avec délectation.
Quant à lui, il n’y avait aucun doute possible, ses souvenirs ne lui faisaient pas défaut. C’était son ami Si Brahim, un allié de sa famille, celui qui avait tenu à lui donner ce tract alors qu’il ne sait pas lire. Le choc en avait été plus violent, et cela d’autant plus qu’il venait de découvrir une facette inédite de son ami: son visage déformé par le choc du plaisir partagé. Comment pourrait-il le regarder seulement en face après cette intrusion même involontaire dans ce qu’il y avait de plus sacré à ses yeux? A savoir, l’intimité, le dedans sacré, un dedans qui faisait désormais partie du dehors, le prolongeait, abolissant ainsi le seuil qui délimitait le bien et le mal, la vertu et le vice, l’honneur et le déshonneur, toutes les grandes oppositions symboliques de l’ordre social dans lequel il avait germé et poussé avant d’en être déraciné. Et elle, comment l’oublier? Plus loin même: « Comment cela pût simplement être possible? Non, non, ce n’était qu’un mauvais rêve. Mais pourquoi moi? »
Le visage réjoui de la femme, qu’il avait surpris dans le large miroir qui surplombait le lit, ne le quittait plus des yeux: « Rien ne pourra l’effacer: quand le coup de feu est tiré, il ne revient plus! Jamais la mousse ne redevient savon. »
Et plus que son visage, il percevait le souvenir encore écumant de ses cris et de ses rires gourmands qui se frottaient aux râles d’une bête fauve. Rouge de honte, il ne savait plus où se mettre, il se mordait les doigts.
Soudain des coups de feu éclatèrent. La rumeur d’une foule qui semblait y répondre s’éleva au dessus du quartier. Madjid sortit de sa prostration: « Qu’est-ce que c’est qu’ça? Que se passe-t-il? Oh mon dieu, connaîtrai-je un jour la paix? Qu’allons nous devenir? ». Dans tout le bâtiment, il entendit ses voisins s’élancer aux fenêtres: des cavalcades s’enclenchèrent dans les couloirs et les escaliers. A son tour, il se jeta sur la porte, la ferma tout en entendant cette fois des cris de colère, fonça ensuite comme un possédé dans le couloir et dégringola les marches quatre à quatre.

Moh se tenait debout sur une borne. Un ami le soutenait contre une houle humaine en colère qui pouvait à tout moment le faire tomber et le piétiner. Des torrents d’injures faisaient monter au ciel un sourd tonnerre. Vigie ballottée au-dessus de la mêlée qui s’ébranlait fiévreusement vers le bas de la rue, la main en visière, il scruta du côté de ce que les mauvaises langues appellent le marché aux voleurs. En face, chez Baba Salem, les deux beaux-frères s’agitaient sur le seuil de leur bastringue, arrêtaient et interrogeaient des passants, histoire de capter eux aussi l’origine de la tempête qui se levait sous leurs yeux. Dans chaque bâtiment, les fenêtres et les balcons affichaient complets, et chacun de lancer son éclair de voix pour faire cracher la foudre qui martelait le pavé.
Madjid demanda à Môh: « Mais enfin, qu’est-ce qui s’passe?

– Attend, je regarde! »

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 5) / Farid Taalba | quartierslibres - 29 avril 2015

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