Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 5) / Farid Taalba

29 Avr

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Barbès Blues au temps du couvre-feu (épisode précédent)

Un car de police se trouvait encastré dans une brasserie qu’il venait d’éventrer sans que Môh ne pût comprendre comment et pourquoi. Il avait aussi sans doute fauché un chaland et un marchand de quatre saisons dont l’étal avait volé en éclats: ils étaient tous deux étendus sur le pavé, Môh devinait ici ou là quelques membres des corps plus ou moins masqués par les attroupements que leur chute brutale avait attirés autour d’eux. En effet, une partie de la foule s’était précipitée pour porter secours à ces pauvres bougres qui avaient eu le malheur de se trouver sur la trajectoire.

Les mines défaites et affolées de leurs secouristes, ainsi que la discordance de leurs voix qui fusaient de façon désordonnée et pressantes, en disaient long sur leur état de santé. L’autre partie de la foule, frappée de colère, s’était dirigée vers le car de police en levant des poings vindicatifs; un fleuve d’injures et de malédictions roulait au dessus de toutes ces têtes qui n’en faisaient plus qu’une, et dont les différents visages étaient traversés par des rictus qui creusaient le lit de la même détermination. Le tableau du drame se posait ainsi sous ses yeux lorsque Môh serra soudainement les dents en se couvrant la bouche d’une main qu’il finit par mordre comme pour amortir le choc de ce qu’il voyait. Le conducteur fit marche arrière, un frémissement hérissa la vague humaine qui déferlait en écumant son ressentiment. Un des policiers tira alorsplusieurs coups en l’air afin de contenir la foule par la peur. L’élan de la houle fut stoppé net, libéra d’une seule voix un « Ah! » de frayeur d’où la panique était absente et s’immobilisa sans débordement sous un flot de chuchotements qui laissait entendre une délibération devant le barrage des armes. La foule manifesta une telle maîtrise de soi que Môh en resta ébahi, subjugué. Quelques mètres séparaient les deux parties en prise. Le conducteur tentait toujours de redresser son véhicule pour tailler la route. La délibération survint rapidement.

Trois hommes, mains en l’air, se détachèrent de la foule et se dirigèrent vers le car: ils désiraient parlementer avec les policiers. Cette initiative réussit à provoquer une discussion qui s’amorça toutefois sous la surveillance des canons pointés sur cette délégation insolite qui venait de naître spontanément sous leurs yeux. Ce fut alors comme le mot de trop. Les trois hommes firent demi-tour, dégouttés. La réponse à leurs sollicitations se lisait nettement sur leurs visages abasourdis par ce qu’on venait de leur répondre : l’incompréhension dominait leurs regards, elle y avait imprimé les caractères d’un ciel de plomb. On rangea alors les mots à la poubelle puisqu’ils ne valaient même pas la merde.

« Aya baba, s’exclama Môh, c’est chaud, ils sont en train de caillasser le car de police…

– Comment ça ? Qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce qui y’a la police?

– Oh mon frère, même les gens des fenêtres leur balancent tout ce qu’ils ont sous la main, oh c’est chaud mon frère, c’est trop chaud! Je ne sais pas pourquoi, mais, en tout coup, ce n’est pas de la rigolade!

Maintenant, ils sont tous autour du car, ils le secouent dans tous les sens pour le retourner. Aïe, y’a un autre car qui rapplique, il arrive à toute allure… il fonce sur les gens… il ne va quand même pas les écraser…oooh, fils de…ouh ouh heureusement qu’ils se sont poussés sinon il les aurait déchiquetés…oh sans pitié mon frère, sans pitié, ça cartonne de partout…Aya, y’a plein de cars qui déboulent de derrière!

Ils ont mis les gyrophares et les sirènes à fond la caisse…Ils se garent le long du métro aérien…Oooh ya baba, v’la qu’des policiers en sortent par dizaines… Ils sont casqués, ils ont de longues matraques… Ils fondent sur les gens…Oooh, malheur! »

Tout à coup la foule reflua dans la panique. Si Tahar fit un signe à son beau-frère pour lui signifier que l’heure de chercher à comprendre ce qui se passe venait de se clore. Sans autre parole que l’échange d’un regard, ils se comprirent pour s’empresser de fermer boutique. Au moment de baisser le rideau de fer, le regard de Si Tahar rencontra celui de Madjid Digdaï qui s’était réfugié sous le porche de son bâtiment en compagnie de Môh. Madjid le salua.

« Tu vois, Madjid, ne put s’empêcher de dire le vieux grigou, je t’avais prévenu ce matin: ils peuvent nous frapper partout! Tu vas voir ce que c’est d’être une poule mouillée. »

Ce fut Môh qui lui répondit d’un ton énergique: « S’il te plaît, fais ce que tu veux, ferme ta boutique en paix, va planquer ton magot d’la journée au fond d’ton coffre-fort, personne t’en voudra d’avoir eu la frousse, va dormir tranquille, mais ne nous fatigue pas avec tes paroles qui n’ont pas de pieds pour marcher si ce n’est pour nous écraser de culpabilité. Cesse de jeter du sel sur la plaie, de nous accabler comme si toi tu n’avais jamais rien eu à te reprocher dans la vie. Au fait, combien de personnes tu as fait maigrir pour te porter aussi bien?

– Toi, je n’ai qu’une seule chose à te répondre! » s’insurgea l’aubergiste. Et, dans une fureur contenue, prenant les airs importants de celui qui croit connaître en confondant le livre et la baguette du maître, il récita, d’une voix qui se voulait prémonitoire, un passage de la sourate des poètes:

« Quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent. Ne les vois-tu pas errer dans les vallées et dire ce qu’ils ne font pas. Sauf ceux qui croient, ceux dont l’oeuvre est fidèle et qui prient souvent dieu et se défendent quand on les attaque. »

Puis, d’un air suffisant, Si Tahar leur tourna le dos: « Je vous aurais prévenu! »

L’envie de lui sauter dessus, de lui casser la gueule effleura Môh qui réussit à garder son calme. « Mais pour qui y s’prend celui là, dit-il en s’adressant à Madjid dont le visage tremblait de peur, comme si on pouvait échapper à son propre poids en citant dieu comme des paroles en l’air. Qui s’est celui-là qui veut marcher comme la gracieuse perdrix alors qu’il a oublié comment marche le gros poulet! »

Les hurlements de la foule traquée redoublèrent. Les bruits de bottes approchèrent. Une forte odeur de gaz lacrymogène balaya celles du bouz’louf et des fritures. Des policiers brisèrent même les vitrines de certains établissements dans lesquels ils s’introduisirent sauvagement.

Les deux amis perçurent clairement les fracas de la casse qui s’y orchestraient avec les hurlements de ceux qui tombaient sous leurs mains sans pitié.

« Sales bougnoules, sales bicots! »: les insultes ponctuaient chaque coup donné.

– Aller, viens, le supplia Madjid, sinon les flics vont nous faire la marche de travers! »

En un clin d’œil complice, les deux amis se dissipèrent derrière la porte à claire-voie de leur immeuble éméché. Un pas de velours les conduisit devant la chambre de Madjid. Ils n’ôtèrent point leurs chaussures. Madjid s’empressa de fermer la porte à double tour. La pièce était obscure, seuls quelques maigres rayons de soleil perçaient les volets clos comme autant de faibles lueurs d’espoir.

Un faux pas provoqua le craquement douloureux du parquet en bois.

Ils s’immobilisèrent, ils n’osèrent même pas se regarder l’un l’autre tellement ils avaient peur. Comme si on pouvait entendre les craquements d’un parquet en bois dans une rue où pleuvait la grêle des coups de matraques et soufflait le vent tourbillonnant des râles de douleur! Ils s’assirent sur le lit, les pieds au dessus du parquet, des ressorts grincèrent. La foule des apaches menait toujours une cavalcade désordonnée sur les pavés qu’elle battait à tout rompre, et la cavalerie lourde suivait derrière.

« Moh, ils approchent! Crois-tu qu’ils vont monter jusqu’ici? »

Moh tendit l’oreille vers l’extérieur sans lui répondre.

« J’ai vraiment pas de chance! Il faut que cela m’arrive quatre jours avant mon départ! Crois-tu que nous allons partir aujourd’hui pour l’ultime voyage? »

« De quoi t’as peur? S’ils montent jusqu’ici, on pourra toujours se défendre!

– Pour quelqu’un dont le métier est l’inspiration, et qui sait lire et écrire, et chanter, et faire le zouave, t’aurais pu flairer une autre ligne de fuite.

– Ce sera kif-kif si tu cherches à prendre la poudre d’escampette maintenant; à peine dehors, tu t’f’ras fumer la pipe sans pitié.

– Oh, toi et tes idées fumeuses!

– Peut-être, en attendant, tu viens de me donner une idée qui n’est pas coupée avec de la merde. Si on veut éviter d’affronter les pétards pointés vers nous, si l’audace se joint à nous, mieux vaut alors aller rouler vite fait ses tuyaux sur le toit. Et si la chance nous allume le bec, on pourra alors sentir quelques bouffées d’espoir nous chatouiller le zen.

– Et s’ils montent jusqu’aux toits?

– N’aie pas peur, je connais bien les toits de cette ville. Il y a longtemps, bien avant que tu n’arrives ici, j’ai travaillé comme ramoneur: je te montrerai comme on se cache dans l’conduit d’une cheminée. Seul inconvénient: t’auras la face toute brûlée de suie et tes dents clignoteront comme des lampions de fête foraine.

– Cesse ton manège alors, allons y, ne perdons pas de temps car la roue tourne plus vite que tu ne croies! »

Avec un entrain moqueur, Moh sauta vigoureusement du lit à pieds joints. « Fais gaffe, lui murmura nerveusement Madjid, pas tant de zèle, tu fais gémir le parquet! En plus ça t’fais rigoler: t’ai vraiment incorrigible.

– Toi aussi, arrête de me prendre la tête, ne ressasse pas toujours la même rengaine et garde ton souffle pour le cas où tu devras courir. Sortons, maintenant !

Dans l’obscurité, la peur au ventre, Madjid verrouilla sa porte en s’en remettant à dieu. Ils avancèrent à tâtons vers les étages supérieurs. A peine les premiers pas effectués, une chasse d’eau les surprit en déversant la pluie cacophonique d’une évacuation. La porte des toilettes, situées sur le palier, s’ouvrit : l’obscurité mura les toilettes et la lumière déboucha dans le couloir.

Bou Khobrine, le khouani, se tenait chancelant devant eux, le visage ensanglanté, sa gandoura blanche toute tachetée. Un pan de son turban s’était déroulé comme une anglaise le long de sa tempe.

Madjid récita la Fatiha et Moh se précipita vers son ami pour lui porter secours.

« Cela ira, mon frère, cela ira, répondit Bou Khobrine qui retrouva soudain une nouvelle santé, tu vois, je ne sens déjà plus rien.

– Quoi, avec une blessure pareille ? Tu plaisantes ! »

Bou Khobrine récita alors quelques versets de la sourate des Romains:

« Gloire à Dieu quand vous atteignez le soir et quand vous atteignez le matin. Il fait sortir le vivant du mort et le mort du vivant. Il fait revivre la terre quand elle est morte et de même il vous ressuscitera. »

« Tu acceptes quand même que je t’invite chez moi pour te soigner, proposa Môh, j’ai tout ce qui faut, tu perds beaucoup de sang. »

Bou Khobrine accepta alors l’invitation en récitant un vers de la sourate de « La table servie »:

« Au nom de Dieu le Miséricordieux plein de miséricorde. Vous qui croyez, remplissez vos engagements. »

Le blessé perdit aussitôt connaissance dans les bras de Môh embarrassé.

Il le transporta jusque devant la porte de la chambre de Madjid qui le suivit sans rien dire.

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  1. Barbès Blues au temps du couvre-feu (partie 6) / Farid Taalba | quartierslibres - 6 mai 2015

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